L’EXPÉDITION AU POLE NORD
Elle s’arrête et regarde Mme Crayford.
«Avez-vous la force de m’entendre, Lucie, lui demanda-t-elle, si je lis tout haut?»
Mme Crayford était trop agitée pour faire, à cette question, une réponse verbale: elle fit signe à Clara, avec un air d’impatience, de continuer.
Clara lut les nouvelles suivantes qui étaient au-dessous du titre:
«L’information qui suit, venue de Saint-John (Terre Neuve), nous est envoyée pour être publiée.
On annonce que le baleinier en Blythewood a rencontré les officiers et les matelots survivants de l’expédition dans le détroit de Davis. Plusieurs des explorateurs sont morts, et quelques-uns sont indiqués comme manquant à l’appel. La liste des survivants connus, telle que l’a donnée l’équipage du baleinier, n’est pas garantie comme parfaitement exacte, les circonstances n’ayant pas été favorables à une investigation complète. Le navire était pressé par le temps, et les membres de l’expédition, souffrant plus ou moins des fatigues et des privations qu’ils avaient endurées, n’étant pas en état de donner à l’enquête toute l’aide nécessaire. De plus amples détails sont attendus par le prochain courrier.»
Suivait la liste des survivants, commençant par les officiers dans l’ordre de leur grade. Les deux dames lurent ensemble la liste. Le premier nom était celui du capitaine Helding; le second celui du lieutenant Crayford.
A ce nom, Mme Crayford ne put maîtriser sa joie. Après une pause, elle enveloppa de son bras la taille de Clara et lui dit:
«Oh! mon amour! êtes-vous aussi heureuse que je le suis? Le nom de Frank est-il aussi sur la liste? Les larmes m’aveuglent. Lisez pour moi, je ne puis lire moi-même.»
Clara répondit de son ton toujours triste:
«J’ai lu jusqu’au nom de votre mari. Je n’ai pas besoin d’en lire davantage.»
Mme Crayford essuya les larmes de ses yeux, se maîtrisa, et lut la liste des survivants.
Sur cette liste, ses recherches furent vaines. Le nom de Frank n’y figurait pas. Sur une seconde liste, intitulée: Morts ou manquants, les deux premiers noms qui s’offrirent à ses yeux furent ceux-ci:
FRANCIS ALDERSLEY.
RICHARD WARDOUR.
Muette et terrifiée, Mme Crayford regarda Clara. Elle se demanda si celle-ci, dans le faible état de santé où elle était, aurait assez de force pour supporter le coup qui la frappait. Oui, Clara supporta ce coup avec une étrange résignation. Son regard, son langage, furent ceux d’une personne que le désespoir laisse en pleine possession d’elle-même.
«J’étais préparée à cette nouvelle, dit-elle. Je les ai vus en esprit la nuit dernière. Richard Wardour a découvert la vérité, et cette découverte a coûté la vie à Frank. Et c’est moi, moi seule qui suis à blâmer!»
Elle frissonna et mit la main sur son cœur.
«Nous ne serons pas longtemps séparés, Lucie. J’irai le rejoindre. Il ne reviendra pas me trouver ici.»
Ces paroles furent dites avec le calme d’une conviction profonde; elles faisaient mal à entendre.
«Je n’ai plus rien à dire», ajouta-t-elle après une pause d’un moment.
Et elle se leva pour rentrer à la maison. Mme Crayford la prit par la main et la força à se rasseoir.
«Ne me regardez pas, ne me parlez pas de cette effrayante façon, s’écria-t-elle. Dire ce que vous venez de dire, n’est pas digne d’une personne raisonnable; c’est douter de la miséricorde divine. Relisez le journal. Voyez! Il vous dit clairement que vous ne devez pas vous en fier entièrement à ses informations; il vous recommande d’attendre des détails ultérieurs. Les mots qui sont en tête de la liste disent combien peu il connaît la vérité. Morts ou manquants. De son propre aveu, il est tout aussi probable que Frank est au nombre des manquants, qu’il est probable qu’il est au nombre des morts. Quoi que vous en disiez, le prochain courrier peut vous apporter une lettre de lui. M’entendez-vous, Clara?
--Oui.
--Pouvez-vous nier ce que je dis?
--Non.
--Oui! Non! Est-ce ainsi que vous devez me répondre, quand je suis si désolée et si inquiète à votre égard?
--Je suis fâchée d’avoir parlé comme je l’ai fait, Lucie. Nous sommes placées à deux points de vue différents. Je ne conteste pas que le vôtre ne soit raisonnable.
--Vous ne contestez pas? répondit Mme Crayford. Non! mais vous faites pis; vous abondez dans votre sens, tout en ayant le journal devant vous! Croyez vous ou ne croyez-vous pas au journal?
--Je crois à ce que j’ai vu la nuit dernière.
--A ce que vous avez vu la nuit dernière! Vous, une femme qui avez reçu de l’éducation, une femme instruite, vous croyez à une vision de votre imagination, à un simple rêve! Je m’étonne que vous ne soyez pas honteuse de l’avouer!
--Appelez cela un rêve si vous voulez, Lucie. J’ai eu d’autres rêves, à d’autres époques, et j’ai trouvé qu’ils se réalisaient.
--Oui, dit Mme Crayford, cela a pu arriver une fois, par hasard, et vous l’avez remarqué, vous vous en êtes souvenue, vous y avez planté votre foi. Voyons, Clara, soyez franche! Que pensez-vous des occasions où le hasard a tourné contre vous, où vos rêves ne se sont pas réalisés? Vous vous ressemblez tous, pauvres gens superstitieux que vous êtes. Vous oubliez volontiers les rêves et les pressentiments qui se trouvent faux. Pour l’amour de moi, chère, sinon de vous-même, continua Mme Crayford avec l’accent de la douceur et de la tendresse, efforcez-vous d’être plus raisonnable, espérez encore. Ne perdez pas toute confiance en l’avenir, toute confiance en Dieu. Dieu, qui a sauvé mon mari, peut sauver Frank. Tant qu’il y a du doute, il y a de l’espoir. N’empoisonnez pas mon bonheur, Clara! Essayez de penser comme moi, ne fût-ce que pour me prouver que vous m’aimez.»
Elle enveloppa de son bras le cou de Clara et l’embrassa. Clara lui rendit son baiser; Clara lui répondit avec tristesse et soumission:
«Je vous aime, Lucie. J’essayerai.»
Après avoir dit ces mots, elle soupira et se tut, Il aurait été évident, trop évident à des yeux beaucoup moins clairvoyants que ceux de Mme Crayford, que ses paroles n’avaient produit aucune impression salutaire sur Clara. Elle avait cessé de défendre sa manière de voir; elle se taisait, mais la terrible conviction de la mort de Frank par les mains de Wardour n’en restait pas moins profondément enracinée dans son esprit. Découragée et désolée, Mme Crayford la laissa et rentra dans la maison.
En approchant de la fenêtre du salon, Mme Crayford vit venir à elle un petit homme poli, aux yeux intelligents, aux manières aimables et gaies. Correctement vêtu de noir, comme l’exigeait sa profession, c’était, à l’entendre, un docteur très-accrédité dans le pays, heureux et populaire dans un vaste cercle d’amis et de clients. Il courut au devant d’elle, sur la pelouse, lui tendant les deux mains en signe de cordiale et courtoise félicitation.
«Chère madame, acceptez mes sincères congratulations! s’écria-t-il. J’ai lu la bonne nouvelle qu’a publiée le journal, et je ne saurais m’en réjouir plus que je le fais, quand même j’aurais l’honneur de connaître personnellement le lieutenant Crayford. Nous comptons fêter dans ma famille cette bonne nouvelle. J’ai dit à ma femme, avant de sortir: Une bouteille de vieux madère à dîner, aujourd’hui, ne l’oublie pas! pour boire à la santé du lieutenant, que Dieu le bénisse! Et comment va notre intéressante malade? Les nouvelles ne sont pas, il s’en faut bien, ce que nous souhaiterions qu’elles fussent en ce qui la concerne. Je suis un peu impatient de savoir l’effet qu’elles ont produit sur elle, c’est pourquoi je suis venu faire ma visite de meilleure heure qu’à l’ordinaire. Ce n’est pas que j’augure absolument mal de ces nouvelles. Non! Il est clair qu’un doute subsiste quant au sort de M. Aldersley, et c’est un grand point en sa faveur. Il lui donne le bénéfice de ce doute, comme disent nos légistes. Mlle Burnham voit-elle les choses du même œil? J’ai grand’peine à le croire, je l’avoue.
--Mlle Burnham m’a chagrinée et alarmée, répondit Mme Crayford. Je pensais précisément à vous faire appeler quand vous êtes arrivé.»
Après ce court préambule, elle raconta exactement au docteur ce qui était arrivé, lui répétant non-seulement la conversation qu’elle avait eue avec Clara dans la matinée, mais aussi les paroles qui étaient tombées de la bouche de celle-ci dans son accès de la nuit dernière.
Le docteur l’écouta attentivement. Peu à peu son sourire banal disparut et fit place à un air grave et pensif.
«Allons la voir», dit-il.
Arrivé auprès de Clara, il s’assit à côté d’elle et étudia curieusement sa physionomie pendant qu’il lui tâtait le pouls. Il n’existait aucune sympathie entre le caractère rêveur et mystique de la malade et les idées droites et pratiques du docteur. Au fond, Clara n’aimait pas son médecin. Elle ne se soumettait qu’avec impatience aux investigations dont elle était l’objet de sa part. Il la questionna, et elle lui répondit avec une certaine irritation. Puis, le docteur n’était pas un homme facile à décourager, il fit allusion aux nouvelles qu’on avait reçues de l’expédition, et s’engagea dans la voie des sérieuses remontrances, où était entrée déjà Mme Crayford. Clara refusa d’accepter la discussion là-dessus. Elle se leva, et, avec une politesse affectée, lui demanda la permission de rentrer chez elle. Il ne fit aucun effort pour la retenir.
«Vous en êtes parfaitement libre, Mlle Burnham, lui répondit-il d’un air résigné, après avoir lancé à Mme Crayford un coup d’œil qui semblait lui dire: Restez ici avec moi.»
Clara fit une révérence silencieuse pour le remercier et les laissa ensemble. Les yeux pénétrants du docteur suivirent la physionomie dévastée mais encore gracieuse de la jeune fille, pendant qu’elle se retirait lentement, d’un air plein d’une profonde tristesse, que Mme Crayford remarqua et dont elle conçut un funeste augure. Le docteur garda le silence jusqu’au moment où il vit Clara disparaître dans la veranda qui régnait autour de la villa.
«Je crois que vous m’avez assuré, dit-il alors, que Mlle Burnham n’a plus ni père ni mère?
--Oui, Mlle Burnham est orpheline.
--Elle n’a plus aucun parent?
--Vous pouvez me parler comme à sa tutrice et à son amie. Êtes-vous alarmé de son état?
--J’en suis sérieusement alarmé. Il n’y a que deux jours que je l’ai vue, et je constate un changement notable dans sa situation. Physiquement et moralement, cette situation a empiré. N’en concevez pas cependant des craintes par trop excessives. Le mal, j’en ai la confiance, n’est pas absolument sans remède. Ma grande espérance, c’est que M. Aldersley puisse être encore vivant. Dans ce cas, je ne préjugerais pas mal de l’avenir. Son mariage lui rendrait la santé et le bonheur. Mais dans l’état actuel des choses, je redoute, je l’avoue, cette conviction qui s’est enracinée en elle, que M. Aldersley n’est plus, et que sa propre mort doit suivre bientôt celle de ce jeune homme. Cette idée la poursuivant (comme il est certain qu’elle la poursuivra nuit et jour), exercera la plus fatale influence sur sa santé aussi bien que sur son esprit. A moins que nous ne puissions arrêter le progrès du mal, ce qui lui reste de force n’y résistera pas. Si vous voulez consulter quelque autre docteur, n’hésitez pas à le faire. Quant à moi, je vous ai dit ce que je pense.
--Je m’en rapporte entièrement à votre opinion, répondit Mme Crayford. Pour l’amour de Dieu, dites-moi ce que nous pouvons faire.
--Nous pouvons essayer un changement de lieu, dit le docteur. Nous pouvons essayer de la transporter dans une autre localité.
--Elle se refusera à quitter celle-ci, répliqua Mme Crayford. Je lui ai déjà proposé ce changement, et elle m’a toujours répondu négativement.»
Le docteur se tut un moment, comme un homme qui recueille ses idées.
«J’ai appris en venant ici, reprit-il, quelque chose qui me suggère un moyen de résoudre cette difficulté. A moins que je ne me trompe grandement, Mlle Burnham ne se refusera pas au projet de changement que j’ai en vue pour elle.
--Quel est ce projet? s’empressa de demander Mme Crayford.
--Avant de vous répondre, permettez-moi de vous adresser une question. Avez-vous, par hasard, quelque connaissance dans les bureaux de l’Amirauté?
--Certainement. Mon père est dans le bureau du secrétariat, et deux lords de l’Amirauté sont ses amis.
--C’est à merveille. Maintenant je puis m’expliquer clairement, sans craindre de vous désappointer. D’après ce que je vous ai dit, vous conviendrez avec moi que le seul changement, dans l’existence de Mlle Burnham, qui puisse lui être salutaire, serait un changement qui modifierait sa manière de penser au sujet de M. Aldersley. Placez-la dans une situation qui lui permette de découvrir, non en s’en rapportant à ses visions imaginaires et fantastiques, mais à des preuves réelles, à des faits réels, si M. Aldersley est mort ou vivant, et ses illusions hystériques, qui maintenant minent fatalement sa santé, disparaîtront. Même en mettant les choses au pire, même en supposant que M. Aldersley ait péri dans les mers du pôle, il lui sera moins dangereux d’acquérir la certitude positive de ce fait que de se nourrir de ses funestes et imaginaires superstitions pendant des semaines entières, en attendant l’arrivée des prochaines nouvelles de l’expédition. En un mot, je désire que vous mettiez, avant la fin de la présente semaine, les convictions actuelles de Mlle Burnham à l’épreuve. Supposons que vous lui teniez ce langage: Nous différons d’opinion, ma chère, sur le sort de Francis Aldersley. Vous prétendez, sans l’ombre d’une preuve à l’appui, qu’il est certainement mort, et qui pis est, mort de la main d’un des officiers ses camarades. J’affirme, sur l’autorité du journal, que rien de semblable n’est arrivé, et qu’il y a tout lieu de croire qu’il vit encore. Que diriez-vous du projet de franchir l’Atlantique et d’aller voir qui de nous deux a raison, de vous ou de moi? Pensez-vous que Mlle Burnham repousserait cette proposition, madame Crayford? Ou je connais peu le cœur humain, ou je suis certain qu’elle saisira cette occasion de vous convertir à sa croyance dans la seconde vue.
--Bon Dieu! docteur, voulez-vous dire que nous devons nous embarquer et aller au devant de l’expédition?
--Vous avez parfaitement compris ma pensée, madame Crayford. C’est exactement là ce que je veux dire.
--Mais comment réaliser ce projet?
--Je vais vous l’apprendre tout de suite. Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais appris un fait en venant ici?
--Oui.
--Eh bien, j’ai rencontré un vieil ami, en sortant de chez moi, qui m’a accompagné une partie du chemin. Hier au soir, il a dîné avec l’amiral, à Portsmouth. Parmi les convives, se trouvait un membre du ministère qui avait apporté de Londres la nouvelle publiée par les journaux et relative à l’expédition. Ce ministre nous a appris qu’il n’était pas douteux que l’Amirauté n’envoyât immédiatement un navire à vapeur à la rencontre des hommes recueillis sur les côtes d’Amérique pour les ramener en Angleterre. Attendez un peu, madame Crayford! Nul ne sait, jusqu’à présent, quelles règles présideront à l’envoi de ce navire. Dans des cas à peu près pareils, des personnes privilégiées sont été admises comme passagers, ou pour mieux dire comme hôtes, sur le vaisseau de sa Majesté, et le privilége accordé alors peut être accordé encore aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus. Si vous n’êtes pas effrayée de faire ce voyage pour vous-même, je ne doute pas, que dis-je! j’ai la certitude, au point de vue médical, qu’il sera salutaire à ma malade. Qu’en dites-vous! Voulez-vous écrire à votre père et lui demander ce qu’il est en position d’obtenir de ses amis de l’Amirauté?»
Mme Crayford se leva tout émue de son siége.
«Écrire! s’écria-t-elle. Je ferai mieux que d’écrire. Un voyage à Londres n’est pas une grande affaire, et je puis me fier à ma femme de charge pour prendre soin de Clara en mon absence. Je verrai mon père ce soir. Il fera agir ses amis de l’Amirauté, vous pouvez y compter. Oh! mon cher docteur, quelle perspective vous m’ouvrez là! Mon mari! Clara! Quelle découverte vous avez faite! quel trésor vous êtes! et comment puis-je assez vous remercier?
--Calmez-vous, chère madame. Ne comptez pas trop à l’avance sur le succès. Il faut avant tout savoir si Mlle Burnham ne fera pas d’objections à notre projet. Et puis, il n’est pas impossible que les lords de l’Amirauté ne le détruisent par un refus.
--Dans ce cas, comme je serai à Londres, j’irai moi-même les solliciter. Les lords sont hommes après tout, et les hommes ne sont pas dans l’habitude de me dire non.»
Ils se séparèrent.
Une semaine après ce jour, le vaisseau de Sa Majesté, l’Amazone, voguait vers le nord de l’Amérique. Quelques personnes, qui prenaient un intérêt spécial aux membres de l’expédition polaire, avaient obtenu le privilége d’occuper les chambres d’officiers vacantes à bord du navire. Sur la liste de ces hôtes favorisés, on lisait les noms de deux dames: Mme Crayford et Mlle Burnham.
SCÈNE CINQUIÈME.
LE HANGAR A BATEAUX.
Encore la mer... la mer dont les vagues déferlent sur les rivages de Terre-Neuve! Un navire à vapeur anglais mouille au large. Il est complétement visible de la porte ouverte d’un hangar à bateaux, situé sur le rivage, c’est l’une des constructions qui dépendent de la station de pêche, sur la côte de l’île.
La seule personne qui soit dans le hangar, en ce moment, est un homme vêtu en matelot. Il est assis sur un coffre, tenant une corde dans ses mains et regardant nonchalamment la mer. Sur un grossier établi de charpentier, qui est près de lui, se trouve un objet qu’on ne devrait pas s’attendre à y voir: un voile de femme.
Quel est le vaisseau qui mouille au large?
Ce vaisseau est l’Amazone, envoyé d’Angleterre pour recevoir les survivants de l’expédition, officiers et matelots. La réunion s’est heureusement effectuée sur les rivages du nord de l’Amérique, il y a trois jours. Mais le départ pour retourner dans la mère-patrie a été retardé par une tempête qui a fait dériver le vaisseau hors de sa route. Profitant, le troisième jour, du retour du calme, le commandant de l’Amazone a jeté l’ancre sur la côte de Terre-Neuve, et a envoyé compléter, à terre, sa provision d’eau, avant de reprendre sa route. Les passagers se sont fait débarquer pour se reposer, pendant quelques heures, des fatigues de la tempête. Parmi eux se trouvent les deux dames, et le voile laissé sur l’établi du hangar est celui de Clara.
Et quel est l’homme assis sur le coffre, une corde dans la main, et promenant un regard nonchalant sur la mer? Cet homme est la seule personne joyeuse des survivants de l’expédition. En d’autres termes, c’est John Want.
Toujours assis sur le coffre, notre ami, qui ne murmure jamais, est surpris par la subite apparition d’un matelot à la porte du hangar.
«Occupez-vous activement de votre besogne, John Want, dit le matelot, le lieutenant Crayford vient vous voir.»
Après avoir donné cet avertissement à John Want, le messager disparut. John Want se leva en grommelant, mit le coffre sur champ, et commença à l’entourer de la corde. Le cuisinier du navire n’est pas d’humeur à regarder son sauvetage avec la satisfaction sans mélange qui anime ses compagnons de voyage. Au contraire, il serait plus volontiers disposé, l’ingrat, à regretter le pôle nord.
«Si j’avais seulement su, pense-t-il en lui-même, avant de sortir des glaces, que je serais amené ici, je crois que j’aurais préféré rester sur les mers du pôle nord. J’étais vraiment heureux là, quand je tenais réveillés les esprits de tout le monde. Toutes choses mises en balance, je crois que j’aurais dû me considérer comme dans une position très-confortable, si j’avais seulement prévu celle qui m’attendait ici. Un autre à ma place pourrait être tenté de dire que ce hangar de Terre-Neuve est un terrain trop rempli de boue, de vase, de poissons, pour y planter sa tente. Un autre pourrait se plaindre des perpétuels brouillards de Terre-Neuve, de ses perpétuelles morues, de ses perpétuels chiens. Nous trouvions de très-beaux ours au pôle nord. N’importe! tout cela m’est égal, je ne murmure pas.
--Avez-vous fini d’entourer ce coffre de sa corde?»
Cette fois-ci la voix qui se fait entendre est celle de l’autorité. L’homme qui paraît à la porte est le lieutenant Crayford en personne. John Want répond à son officier du ton joyeux qui lui est habituel.
«J’ai fini aussi bien que je le puis, lieutenant. Mais l’humidité qui règne ici commence à agir sur nos cordes elles-mêmes. Je ne dis rien de nos poumons; je ne parle que de nos cordes.»
Crayford répond aigrement à l’observation de John Want. Il semble avoir perdu le goût qu’il avait naguère pour la bonne humeur du cuisinier.
«Heu! à voir votre visage bouleversé, on dirait que vous regardez comme un véritable malheur que nous soyons sortis des régions polaires. Vous mériteriez d’y être envoyé de nouveau.
--Je serais plus joyeux que je ne l’ai jamais été, lieutenant, si j’y étais renvoyé. Je leur garde un souvenir reconnaissant, et je n’aime pas à entendre mal parler du pôle nord dans un endroit marécageux comme celui-ci. Il faisait un bon froid sec sur les neiges du pôle nord; et ici on ne trouve que brouillards humides et que sables. Avez-vous jamais manqué de soupe, lieutenant? J’en manque ici. Elle n’était pas très-corsée, mais elle était chaude; et le froid que nous sentions semblait lui communiquer un parfum de viande quand on la servait. Est-ce vous, lieutenant, qui avez toussé si longtemps la nuit dernière? Je ne me permettrai pas de médire de l’air de ces latitudes, mais je serais bien aise de savoir si c’est vous qui avez toussé si fort. Voulez-vous être assez obligeant pour tâter ces cordes du bout de vos doigts, lieutenant? Vous pourrez ensuite les essuyer en les frottant sur le dos de ma jaquette.
--C’est avec un bâton qu’on devrait vous frotter le dos. Portez ce coffre directement dans le canot, sempiternel grognon. Vous auriez grogné, même dans le paradis terrestre.»
Le philosophe de l’expédition n’était pas homme à se taire, parce qu’on lui citait le jardin du paradis terrestre. L’Éden lui-même n’était pas sans défaut à ses yeux.
«Je crois que j’aurais pu être joyeux partout, lieutenant, dit-il; mais remarquez bien mes paroles: il doit y avoir eu bien des planches de fleurs piétinées dans le paradis terrestre.»
Ayant formulé cette protestation, à laquelle il n’y avait rien à répondre, John Want chargea le coffre sur ses épaules et sortit tristement du hangar.
Alors, Crayford regarda à sa montre et appela un matelot qui se tenait dehors.
«Où sont les dames? lui demanda-t-il.
--Mme Crayford vient de ce côté, monsieur. Elle était derrière vous quand vous êtes entré.
--Mlle Burnham était-elle avec elle?
--Non, lieutenant. Elle est sur le rivage avec les passagers. J’ai entendu la jeune dame demander après vous.
--Demander après moi?»
Crayford réfléchit en disant ces mots. Il ajouta d’une voix plus basse et plus grave:
«Vous auriez dû lui dire que j’étais ici.»
Le matelot salua et se retira. Crayford fit un tour dans le hangar.
Ayant échappé à la mort dans les solitudes polaires, et réuni à une femme charmante, le lieutenant paraissait néanmoins profondément anxieux et abattu. A quoi pensait-il? Il pensait à Clara.
Le premier jour, quand les survivants de l’expédition furent reçus à bord de l’Amazone, Clara avait embarrassé et chagriné, non-seulement Crayford, mais les autres officiers de l’expédition, par la nature des questions qu’elle leur adressa au sujet de Francis Aldersley et de Richard Wardour. Elle n’avait manifesté aucun signe de terreur ou de désespoir quand elle entendit qu’on n’en avait eu aucune nouvelle depuis qu’ils avaient disparu; elle avait même souri tristement quand Crayford, poussé par un sentiment de compassion envers elle, avait déclaré que ni lui ni ses camarades ne désespéraient néanmoins de voir revenir Frank et Wardour. Ce fut seulement quand le lieutenant eut exprimé cette espérance, et quand on crut qu’il ne serait plus question de ce pénible sujet, que Clara fit tressaillir tout le monde en annonçant qu’elle avait quelque chose à dire sur Frank et Wardour, qui n’avait pas été dit jusqu’alors. Quoiqu’elle s’exprimât à mots couverts, ses paroles révélaient en elle les soupçons d’un crime, soupçons qui s’étaient déjà glissés dans l’esprit de Crayford. Le lieutenant en fut si affecté, et les autres officiers en éprouvèrent une telle surprise, que tout le monde resta muet. Les signes précurseurs d’une tempête, qui ne tarda pas à fondre sur le navire, étaient dès lors visibles sur la mer et dans le ciel. Crayford y trouva un prétexte pour quitter brusquement la chambre dans laquelle la conversation avait lieu, et les autres officiers firent comme lui.
Pendant les deux jours suivants, la tempête ne cessa de faire rage, et les passagers ne purent sortir de leurs chambres. Mais maintenant que le temps s’était calmé et que le navire était à l’ancre, maintenant que les officiers et les passagers étaient descendus à terre et jouissaient de quelques heures de loisir, Clara avait l’occasion de revenir sur le sujet des manquants et de faire de nouvelles questions sur leur compte, questions auxquelles il était impossible à Crayford d’éviter de répondre. Comment accueillerait-il ces questions? Comment pourrait-il lui cacher la vérité?
C’étaient ces réflexions qui, maintenant, troublaient Crayford, et lui donnaient cet air anxieux et abattu si peu convenable à sa situation. Les officiers, ses camarades, s’attendaient, comme il le comprenait bien, à ce qu’il prît la responsabilité de ce qui était arrivé. S’il la déclinait, il confirmerait aussitôt l’horrible soupçon qu’avait conçu Clara. Il fallait affronter cette situation; mais comment le faire honorablement et en ayant égard à l’état où se trouvait l’esprit de Clara? C’était là un problème que Crayford était incapable de résoudre. Il était assis, perdu dans le dédale de ses pensées, quand sa femme entra dans le hangar. En tournant les yeux vers elle, il vit que son trouble était partagé par Mme Crayford.
«Avez-vous vu Clara? lui demanda-t-il. Est-elle toujours sur le rivage?
--Elle me suit, répondit Mme Crayford. Je lui ai parlé ce matin. Elle est toujours aussi décidée que jamais à insister pour que vous lui disiez les circonstances qui ont accompagné la disparition de Frank. Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas d’autre alternative que de lui répondre.
--Aidez-moi à le faire, Lucie. Dites-moi, avant qu’elle ne vienne, comment ce terrible soupçon s’est emparé d’elle. Tout ce qu’elle pouvait savoir quand nous avons quitté l’Angleterre, c’est que ces deux hommes étaient embarqués séparément sur les deux navires. Qu’est-ce qui a pu l’amener à soupçonner qu’ils s’étaient réunis?
--Elle était fermement persuadée, William, quand l’expédition quitta l’Angleterre, qu’ils se réuniraient tôt ou tard. Elle a lu, dans des récits de voyage au pôle nord, que des hommes avaient été laissés en arrière par leurs compagnons, que d’autres s’étaient égarés sur les glaces. L’esprit plein de ces récits et de ses propres pressentiments, elle a vu Frank... ou elle a rêvé qu’elle les voyait... dans un de ses accès. J’étais à côté d’elle, j’ai entendu ce qu’elle a dit en ce moment. Elle avertissait Frank que Wardour avait découvert la vérité. Elle lui cria: Tant que vous le pourrez, Frank, ne vous séparez pas des autres hommes de l’expédition.
--Bon Dieu! s’écria Crayford, je lui ai donné un avertissement pareil, presque dans les mêmes termes, la dernière fois que je l’ai vu.
--Ne lui dites rien, William, laissez-lui ignorer ce que vous venez de me dire. Elle n’y verrait pas ce qu’il y a au fond: une étonnante coïncidence due au hasard, et rien de plus. Elle prendrait cela pour une confirmation positive de sa superstitieuse croyance. Tant que vous ne saurez pas que Frank est réellement mort, et qu’il est mort de la main de Wardour, niez ce qu’elle dira, trompez-la dans son propre intérêt. Combattez ses appréhensions, comme je les combats de mon côté. Aidez-moi à la ramener à une croyance plus consolante et plus noble, à la croyance dans la bonté divine.»
Elle s’arrêta et jeta brusquement les yeux vers la porte.
«Chut!... dit-elle tout bas. Faites comme je vous ai dit. Voici Clara.»
Clara s’arrêta à la porte du hangar, regardant avec défiance autour du mari et de la femme; puis elle entra, et, s’approchant de Crayford, elle le saisit par le bras, et le conduisit à quelques pas de la place où se trouvait Mme Crayford.
«Il n’y a plus de tempête maintenant; vous n’avez plus de devoirs à remplir sur le pont du navire, lui dit-elle avec un faible et triste sourire qui déchira le cœur du marin. Vous êtes le mari de Lucie, et vous vous intéressez à moi pour l’amour d’elle. Ne reculez pas devant la crainte de me faire de la peine. Je puis supporter la peine. Mon frère et mon ami, voulez-vous croire que j’aurai le courage d’entendre ce que vous pouvez avoir à me dire de plus affligeant? Voulez-vous me promettre de ne pas me tromper en ce qui concerne Frank?»
Le ton de douce résignation qu’il y avait dans sa voix, le regard triste et suppliant qu’il y avait dans ses yeux firent perdre à Crayford l’empire qu’il voulait garder sur lui-même. Sa réponse à Clara fut aussi maladroite qu’elle pouvait l’être; il lui répondit évasivement.
«Ma chère Clara, lui dit-il, que vous ai-je fait pour que vous me soupçonniez de vouloir vous tromper?»
Elle fixa sur Crayford un regard scrutateur, puis tourna vers Mme Crayford ses yeux empreints d’une nouvelle défiance. Il y eut un moment de silence. Avant qu’aucun des trois pût reprendre la parole, ils furent interrompus par l’arrivée d’un des camarades de Crayford, suivi de deux matelots qui apportaient une manne. Crayford aussitôt dégagea son bras de la main de Clara et profita de cette occasion pour parler d’autre chose.
«Point d’instructions du navire, Steventon? demanda-t-il en s’approchant de l’officier.
--Des instructions verbales seulement, répondit celui-ci. Le navire lèvera l’ancre à la haute mer. Nous tirerons un coup de canon pour appeler tout le monde à bord, et nous vous enverrons un autre canot. En attendant, voici des rafraîchissements pour les passagers. A bord du navire il y a beaucoup de désordre. Les dames prendront leur goûter ici plus commodément.»
En entendant cela, Mme Crayford en prit occasion pour appeler Clara auprès d’elle.
«Venez, chère, lui dit-elle. Mettons la nappe avant que ces messieurs n’arrivent.
Clara était trop désireuse d’atteindre le but qu’elle avait en vue pour s’en laisser distraire de cette façon.
«Je suis à vous dans l’instant», répondit-elle.
Et, traversant le hangar, elle s’adressa à l’officier qui portait le nom de Steventon.
«Pouvez-vous me donner quelques minutes, monsieur? lui dit-elle.
--Je suis entièrement à votre service, mademoiselle Burnham», répondit-il.
En disant ces mots, il congédia les deux matelots. Mme Crayford regarda son mari d’un air inquiet. Crayford murmura à son oreille:
«Soyez tranquille, j’ai averti Steventon, et l’on peut compter sur sa discrétion.»
Clara fit signe à Crayford de venir auprès d’elle.
«Je ne vous retiendrai pas longtemps, lui dit-elle. J’ai promis à M. Steventon de ne pas le fatiguer. Ma jeunesse, comme vous le verrez, ne m’empêchera pas d’être maîtresse de moi. Je veux vous demander seulement de revenir au récit de vos souffrances passées. Je n’ai besoin de savoir qu’une chose: c’est que je ne me trompe pas sur un point, je veux dire sur ce qui est arrivé au moment où partit le détachement envoyé en quête de secours. Si j’ai bien compris, c’est le sort qui décida les hommes qui partiraient et ceux qui devaient demeurer. Le sort désigna Frank pour partir... Elle fit une pause et frissonna. Puis elle reprit: ... et le sort désigna Richard Wardour pour rester. Sur votre honneur d’officiers et de gentlemen, cela est-il vrai?
--Sur mon honneur, répondit Crayford, c’est la vérité.
--Sur mon honneur, dit à son tour Steventon, c’est la vérité.»
Clara les regarda l’un et l’autre, en réfléchissant sur leur réponse, avant de continuer.
«Le sort vous désigna tous deux pour rester dans les huttes, reprit-elle, s’adressant à Crayford et à Steventon, et vous êtes tous deux ici. Le même sort avait désigné Wardour pour rester aussi, et Wardour n’est pas ici. Comment son nom se trouve-t-il sur la liste des manquants, avec celui de Frank?»
Il était dangereux de répondre à cette question. Steventon en laissa le soin à Crayford, qui n’y fit encore qu’une réponse évasive.
«Il ne s’ensuit pas, ma chère, dit-il, que tous les deux aient disparu ensemble, parce que leurs noms se trouvent figurer ensemble sur la liste.»
Clara tira aussitôt l’inévitable conclusion qui ressortait de cette réponse inconsidérée.
«Frank a disparu pendant la marche du détachement envoyé en quête de secours, dit-elle. Dois-je supposer que Wardour a disparu pendant qu’il restait dans la hutte?»
Crayford et Steventon hésitèrent tous deux. Mme Crayford les regarda avec colère, et n’hésita pas à faire un mensonge.
«Oui! dit-elle. Wardour a disparu de la hutte.»
Si prompte qu’eût été sa réponse, elle était encore arrivée trop tard. Clara avait remarqué l’hésitation des deux officiers. Elle se tourna vers Steventon.
«J’ai foi dans votre honneur, lui dit-elle avec calme. Ai-je raison ou tort en croyant que Mme Crayford se méprend?»
Elle s’était adressée à l’homme du caractère le plus rigoureusement droit d’entre les deux. Steventon, d’ailleurs, n’était pas en présence d’une épouse qui exerçât son influence sur lui. Steventon, à l’honneur duquel on faisait appel et qui était forcé de répondre, avoua la vérité. Wardour avait remplacé un officier qu’un accident avait rendu incapable d’accompagner le détachement, et Wardour et Frank avaient disparu ensemble.
Clara regarda Mme Crayford.
«Vous entendez, dit-elle. C’est vous qui étiez dans l’erreur, et non pas moi. Ce que vous appelez accident, ce que j’appelle fatalité, a réuni Wardour et Frank, comme membres de la même expédition.»
Et, sans attendre aucune réponse à ce sujet, elle se tourna de nouveau vers Steventon, et le surprit en changeant brusquement le sujet de la conversation.
«Avez-vous jamais été chez les montagnards de l’Écosse? lui demanda-t-elle.
--Non, jamais, répondit-il.
--Mais avez-vous lu, dans les ouvrages qui ont été écrits sur les Highlanders, quelque chose concernant ce qu’on appelle la seconde vue?
--Oui.
--Croyez-vous à la seconde vue?»
Steventon refusa poliment de faire une réponse directe à cette question.
«Je ne sais pas ce que j’aurais pu penser si j’avais habité parmi les Highlanders, dit-il, mais, par le fait, je n’ai jamais eu l’occasion de m’occuper sérieusement de ce sujet.
--Je ne mettrai pas votre crédulité à l’épreuve, continua Clara. Je ne vous demanderai pas de croire quelque chose de plus extraordinaire que le rêve étrange que j’ai fait, en Angleterre, il n’y a pas longtemps. Mon rêve m’a fait voir ce que vous venez de m’avouer vous-même tout à l’heure. Comment les deux manquants en sont-ils venus à se séparer de leurs compagnons? Se sont-ils égarés par pur accident? Ou bien ont-ils été abandonnés de propos délibéré durant la marche?»
Crayford fit un dernier et vain effort pour couper court ici aux questions de Clara.
«Ni Steventon, ni moi, dit-il, ne faisions partie du détachement de marche. Gomment pourrions-nous vous répondre?
--Vos camarades, les officiers qui faisaient partie de ce détachement, ont dû vous dire ce qui était arrivé, fit remarquer Clara. Je vous demande seulement, à vous et à M. Steventon, de me dire ce qu’ils vous ont dit.»
Ici, Mme Crayford intervint de nouveau en faisant cette fois une observation pratique.
«Le goûter n’est pas encore sur la table, dit-elle. Venez, Clara! C’est notre affaire et le temps s’écoule.
--Le goûter peut attendre encore quelques minutes, répondit Clara. Pardonnez mon insistance, ajouta-t-elle en caressant de sa main l’épaule de Crayford. Dites-moi comment ces deux hommes en sont venus à se séparer du reste du détachement. Vous avez été toujours pour moi le meilleur des amis, ne commencez pas à m’être cruel aujourd’hui.»
Le ton de voix avec lequel elle adressa cette prière à Crayford alla droit au cœur du marin. Il renonça à une lutte désespérée et lui laissa entrevoir la vérité.
«A la troisième journée de marche, dit-il, les forces de Frank l’abandonnèrent. Il tomba de fatigue et resta en arrière.
--Sans doute ses compagnons l’attendirent?
--On courait un danger sérieux à l’attendre, mon enfant. Leur vie et la vie des hommes laissés dans les huttes dépendaient de la rapidité de leur marche. Mais ils adoraient Frank. Ils attendirent une demi-journée pour lui laisser, s’il était possible, le temps de recouvrer ses forces...»
Ici, Crayford s’arrêta. Ici, l’imprudence où l’avait entraîné sa tendresse pour Clara lui parut manifeste, et il se tut.
Mais il se taisait trop tard. Clara était résolue à en savoir davantage.
Elle questionna Steventon.
«Frank put-il se remettre en marche après cette demi-journée de repos? demanda-t-elle.
--Il essaya d’avancer.
--Et il n’y parvint pas?
--Il n’y parvint pas.
--Et que firent les hommes du détachement, alors? Se comportèrent-ils comme des lâches en abandonnant Frank?»
Clara avait employé à dessein un terme qui devait irriter Steventon, et le pousser à répondre clairement. C’était un jeune homme, il tomba dans le piége qu’elle lui avait tendu.
«Pas un seul d’entre eux n’était un lâche, mademoiselle Burnham, reprit-il avec chaleur. Vous parlez d’une façon cruelle et injuste d’une poignée d’hommes aussi braves qu’il y en eut jamais. Le plus vigoureux d’entre eux donna l’exemple. Il s’offrit, comme volontaire, à rester auprès de Frank, et à le ramener sur les pas de leurs compagnons.»
Ici, Steventon s’arrêta à son tour. Il vit, comme Crayford, qu’il en avait trop dit. Ne lui demanderait elle pas quel était ce volontaire? Non. Elle vint directement à la question la plus embarrassante qu’elle pût faire à ce sujet, comme si Steventon lui avait déjà dit le nom du volontaire.
«Que fit M. Wardour, si prompt à risquer sa vie, dans l’intérêt de Frank? dit-elle à Crayford. Avait-il agi par pure amitié pour Frank? Certainement vous pouvez me dire cela. Reportez vos souvenirs aux jours où vous viviez tous dans les huttes. Frank et M. Wardour étaient-ils amis, à cette époque? Ne les avez-vous jamais entendus s’adresser des mots offensants?»
En ce moment, Mme Crayford jugea à propos de venir encore en aide à son mari.
«Ma chère enfant, dit-elle, comment pouvez-vous espérer qu’il se rappelle cela? Il doit y avoir eu une foule de querelles parmi tous ces hommes, enfermés ensemble, et fatigués les uns des autres, sans doute.
--Oh! oui! une foule de querelles, répéta Crayford, mais on se réconciliait ensuite.
--Oui, on se réconciliait ensuite, répéta Mme Crayford. Eh bien! Clara, vous ne pouvez pas désirer une réponse plus claire. Maintenant, êtes-vous satisfaite? Monsieur Steventon, venez donner un coup de main pour vider la manne; Clara ne pourra pas m’aider. William! ne restez pas là les mains dans vos poches. Cette manne contient beaucoup de choses; nous devons nous diviser le travail. Votre affaire sera de mettre la nappe. Ne vous y prenez pas aussi gauchement. Vous déployez une nappe comme si vous déferliez une voile. Mettez les couteaux à droite, les fourchettes à gauche, et les serviettes avec le pain entre les deux. Clara! est-ce que vous n’avez pas faim, en respirant un air si vif? Vous devez être affamée. Venez et faites votre devoir; prenez part à ce goûter!»
Elle leva les yeux en parlant ainsi. Clara semblait s’être résignée à la conspiration qui tendait à la tenir dans l’ignorance de ce qu’elle était si désireuse d’apprendre. Elle était retournée lentement à la porte du hangar, et s’y tenait seule sur le seuil, regardant au dehors. En s’approchant d’elle pour l’emmener à la table du goûter, Mme Crayford put entendre qu’elle se parlait tout bas. Elle répétait les mots que Wardour lui avait dits pour adieu, au bal.
«Un temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a dérobé votre cœur regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés pour la première fois. Oh! Frank!... Frank!... Richard vit-il encore avec votre sang sur la conscience et mon image dans son cœur?»
Ses lèvres se fermèrent soudain. Elle tressaillit et recula en tremblant violemment. Mme Crayford jeta les yeux du côté de la mer: tout était calme.
«Est-ce que vous voyez quelque chose qui vous effraye, ma chère? lui demanda-t-elle. Je n’y vois rien que les canots tirés sur le rivage.
--Je ne vois rien non plus, Lucie...
--Et cependant vous êtes toute tremblante, comme s’il y avait quelque chose qui vous effrayât de ce côté.
--Oui, il y a quelque chose d’effrayant! Je le sens, quoique je ne voie rien. Je sens que cela s’approche de plus en plus, dans l’air; que cela devient de plus en plus sombre au milieu de la clarté du soleil. Je ne sais ce que c’est. Emmenez-moi d’ici! Non. Non pas sur le rivage. Je ne puis franchir la porte. Conduisez-moi d’un autre côté.»
Mme Crayford regarda autour d’elle et remarqua qu’il existait une seconde porte à l’autre extrémité du hangar, et s’adressant à son mari:
«Voyez, William, lui dit-elle, où conduit cette porte.»
Crayford ouvrit la porte. Elle conduisait dans un enclos désert, moitié jardin, moitié cour. Quelques filets étendus sur des perches étaient à sécher. On n’y voyait rien autre chose; aucune créature vivante ne s’y montrait.
«Ce n’est pas un endroit fort attrayant, ma chère, dit Mme Crayford à Clara. Néanmoins, je suis à votre service. Qu’en dites-vous?»
En disant cela, elle offrit son bras à Clara; mais Clara le refusa, et prit celui de Crayford, qu’elle serra de toutes ses forces.
«J’ai peur... effroyablement peur... lui dit-elle d’une voix faible. Venez avec moi, une femme n’est pas une protection. Je désire rester avec vous.»
Elle se tourna pour regarder la porte du hangar.
«Oh! murmura-t-elle, j’ai froid par tout le corps; je suis glacée de peur ici. Menez-moi dans la cour. Venez!...
--Laissez-la avec moi, dit Crayford à sa femme. Je vous appellerai si elle ne se trouve pas mieux en plein air.»
Il la conduisit aussitôt dans la cour et en ferma la porte derrière lui.
«Monsieur Steventon, y comprenez-vous quelque chose? demanda Mme Crayford. Qu’est-ce qui a pu l’effrayer?»
Elle adressa cette question à Steventon, tout en regardant machinalement la porte par laquelle son mari et Clara venaient de sortir. Ne recevant pas de réponse, elle se retourna du côté de Steventon. Il était debout, de l’autre côté de la table, les yeux fixés attentivement sur le rivage, faisant face à la porte principale du hangar. Mme Crayford regarda à son tour du côté vers lequel Steventon avait les yeux fixés. Cette fois, elle vit quelque chose... l’ombre d’une forme humaine se projetait sur le sable uni qui s’étendait devant le hangar.
Au bout d’un court moment, l’homme qui projetait cette ombre parut. Il s’avançait lentement et s’arrêta sur le seuil de la porte.
Cet homme avait un aspect sinistre et effrayant. Son regard ressemblait à celui d’un animal sauvage; sa tête était nue; ses longs cheveux étaient en désordre et ébouriffés, ses vêtements en lambeaux. Il se tint devant la porte, comme la personnification de la misère et du besoin, regardant la table couverte de mets appétissants, avec des yeux semblables à ceux d’un chien affamé.
Steventon lui adressa la parole.
«Qui êtes-vous?»
Il répondit d’une voix rauque et creuse:
«Un homme mourant de faim.»
Il fit encore quelques pas, lentement et péniblement, comme s’il succombait sous la fatigue.
«Jetez-moi quelques os de cette table, dit-il, donnez-moi une part de ce que vous donnez aux chiens.»
Il y avait dans ses yeux, pendant qu’il parlait ainsi, quelque chose qui ressemblait à la démence autant qu’à la faim. Steventon fit placer Mme Crayford derrière lui pour la protéger en cas de besoin, et fit signe à deux matelots qui passaient devant la porte en ce moment.
«Donnez à cet homme du pain et de la viande, dit-il, et tenez-vous près de lui.»
Le malheureux saisit le pain et la viande avec ses mains décharnées et armées d’ongles longs qu’on eût pris pour des griffes. Après avoir avalé une première bouchée de la nourriture qu’on venait de lui donner, il la partagea en deux portions, mit l’une dans un vieux sac de toile qui pendait de ses épaules et dévora l’autre avidement. Steventon le questionna:
«D’où venez-vous?
--De la mer.
--Vous avez fait naufrage?...
--Oui.»
Steventon se tourna vers Mme Crayford.
«Il doit y avoir quelque chose de vrai dans ce qu’assure ce pauvre diable, dit-il. J’ai appris qu’un navire étranger a été jeté sur la grève à trente ou quarante milles d’ici. Quand avez-vous fait naufrage, mon pauvre homme?»
Le malheureux affamé leva les yeux de dessus son plat et fit un effort pour rappeler ses souvenirs, pour réveiller sa mémoire. Il n’y parvint pas et y renonça en désespoir de cause. Son langage était aussi sauvage que son regard.
«Je ne puis vous le dire, fit-il, je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de la mer; je ne puis débarrasser mon cerveau de l’éclat des étoiles pendant toute la nuit, de l’ardeur du soleil pendant tout le jour. Quand ai-je fait naufrage? Quand ai-je pris la barre du gouvernail dans ma main et combattu la faim et le sommeil? Quand ai-je commencé à sentir les déchirements de mon estomac et le feu qui me brûlait la tête? Je ne puis plus me rendre compte de tout cela. Je ne puis plus penser, je ne puis plus dormir; je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de la mer. Pourquoi me harceler de questions? Laissez-moi manger...»
Les matelots eux-mêmes eurent pitié de lui. Ils demandèrent à leurs officiers la permission d’ajouter un peu de boisson à sa nourriture.
«Nous avons apporté du grog dans une bouteille. Pouvons-nous le lui donner?
--Certainement!»
Il saisit la bouteille avec ardeur, comme il avait fait pour les aliments, en but un peu; puis il s’arrêta en réfléchissant un instant. Il leva sa bouteille, et la plaçant entre ses yeux et le jour, il considéra quelle quantité de liquide elle contenait, et n’en but exactement que la moitié. Cela fait, il mit la bouteille dans son sac avec les vivres.
«Gardez-vous cela pour un autre repas? dit Steventon.
--Oui, je le mets en réserve; mais ne vous inquiétez pas pourquoi: c’est mon secret.»
Il regarda tout autour de lui, dans le hangar, en faisant cette réponse, et aperçut pour la première fois Mme Crayford.
«Une femme parmi vous! dit-il. Est-ce une Anglaise?... Est-elle jeune?... Permettez-moi de la voir de plus près.»
Il fit quelques pas vers la table.
«Ne vous effrayez pas, madame Crayford, dit Steventon.
--Je n’ai plus peur, dit Mme Crayford. Il m’avait effrayée tout d’abord; maintenant, il m’intéresse. Laissez-le parler, s’il le désire.»
Il ne parla pas. Il resta silencieux, en jetant un long regard inquiet sur la belle Anglaise.
«Eh bien!» dit Steventon.
Il secoua la tête tristement et recula en poussant un profond soupir.
«Non! se dit-il, ce n’est pas sa figure. Non! je ne l’ai pas encore trouvée.»
L’intérêt de Mme Crayford fut fortement éveillé. Elle se hasarda à lui parler.
«Qui donc désirez-vous trouver? lui demanda-t-elle. Est-ce votre femme?»
Il secoua de nouveau la tête.
«Qui donc alors?... A qui ressemble-t-elle?...»
Il répondit cette fois verbalement. Sa voix rauque et creuse s’adoucit peu à peu et prit un ton triste et agréable.
«Elle est jeune, dit-il; elle a une figure belle et triste, des yeux pleins de bonté et de tendresse, une voix charmante. Elle est aimante et charitable. Je garde son image au fond de mon cœur, quoique je n’y puisse garder aucun autre souvenir. Il faut que je marche sans repos, sans sommeil, sans asile jusqu’à ce que je la retrouve. Courant sur la glace et sur la neige, voguant sur la mer, errant; veillant toute la nuit, veillant tout le jour, je marcherai, je marcherai jusqu’à ce que je la retrouve!»
Il agita sa main en signe d’adieu et se dirigea d’un air fatigué vers la grande porte.
En ce moment, Crayford ouvrit celle de la cour.
«Je crois que vous feriez bien de venir auprès de Clara... commença-t-il à dire. Mais il s’arrêta court en apercevant l’étranger. Quel est cet homme?» dit-il.
Le naufragé, en entendant une autre voix dans le hangar, retourna la tête. Frappé par la vue de cette physionomie, Crayford fit quelques pas vers l’étranger. Mme Crayford dit tout bas à son mari, qui passait devant elle:
«C’est un pauvre fou, William, un naufragé mourant de faim.
--Un fou! répéta Crayford en approchant de plus en plus près de l’étranger. Mais suis-je dans mon bon sens moi-même?» Il se jeta soudainement sur l’étranger, et, le saisissant à la gorge: «Richard Wardour! s’écria-t-il d’une voix furieuse; Richard Wardour vivant!... vivant pour me répondre de Frank!»
L’étranger fit un effort pour s’échapper des mains de Crayford. Mais Crayford le retint.
«Où est Frank? s’écria-t-il; misérable!... où est Frank?»
L’étranger ne renouvela pas ses efforts. Il répéta d’une voix sourde les mots:
«Misérable!... où est Frank?»
Comme il prononçait ces mots, Clara parut à la porte ouverte de la cour et se précipita dans le hangar.
«J’entends le nom de Richard! dit-elle; j’entends le nom de Frank! Qu’est-ce que cela signifie?»
Au son de sa voix, le naufragé fit, pour se délivrer des mains de Crayford, un effort si brusque et si violent, que celui-ci ne put le retenir. Le naufragé lui échappa avant que les matelots pussent venir au secours de leur officier. Au milieu de la salle, il se trouva face à face avec Clara. Un éclair brilla dans les yeux du pauvre naufragé; un cri de reconnaissance s’échappa de sa poitrine. Il agita violemment l’une des mains en l’air:
«Trouvée, enfin!» s’écria-t-il en se précipitant hors du hangar, sur le rivage, où il disparut avant que les matelots pussent l’atteindre.
Mme Crayford enveloppa Clara de ses deux bras et la soutint. Celle-ci n’avait pas fait un mouvement, n’avait pas dit un mot. La vue de Wardour l’avait comme pétrifiée.
Quelques minutes s’écoulèrent. Un bruit soudain d’acclamations poussées par les matelots se fit entendre sur le rivage, près de l’endroit où les barques des pêcheurs étaient tenues à sec. Chacun laissait son travail, chacun agitait son bonnet en l’air. Les passagers qui se trouvaient le plus près de cet endroit partagèrent cet enthousiasme, et se joignirent aux hommes de l’équipage. Un moment encore, et Richard Wardour reparut à la porte du hangar portant un homme dans ses bras. Il s’arrêta, hors d’haleine, par suite de l’effort qu’il venait de faire, auprès de Clara que soutenait Mme Crayford.
«Sauvé, Clara!... Sauvé pour vous!...»
Il déposa l’homme qu’il portait aux pieds de Clara.
Frank, écrasé de fatigue, mais vivant, était sauvé; sauvé pour elle!
«Maintenant, Clara, s’écria Mme Crayford, dites qui avait raison de nous deux? Moi qui avais confiance dans la miséricorde de Dieu, ou vous qui aviez foi dans un rêve?»
Clara ne répondit pas; elle embrassait Frank, dans une muette extase. Dans ce premier accès de joie qui l’absorbait, en voyant Frank vivant, elle ne regardait pas même l’homme qui le lui avait conservé. Pas à pas, et lentement, Wardour se retira et les laissa ensemble.
«Je puis me reposer maintenant, dit-il d’une voix faible, je puis dormir enfin. Ma tâche est accomplie. Mes efforts ont atteint leur but.»
Le peu de forces qui lui étaient restées, il les avait données à Frank. Il s’arrêta, il chancela, ses mains cherchèrent un appui. Sans celui d’un loyal ami, il serait tombé sur le sol. Crayford le soutint. Crayford conduisit doucement son ancien camarade sur des cordages étendus à terre, dans un coin, et donna sa poitrine pour oreiller à la tête fatiguée de Wardour. Des larmes inondèrent son visage.
«Richard! cher Richard! dit-il, rappelez-vous et pardonnez-moi.»
Richard ne l’écoutait ni ne l’entendait. Ses yeux obscurcis étaient toujours tournés vers Clara et Frank qui étaient de l’autre côté du hangar.
«Je l’ai rendue heureuse, murmura-t-il, je puis reposer ma tête fatiguée sur le sein de la terre, ma mère, qui offre à tous ses enfants un repos définitif. Cesse de battre, mon cœur! cesse de battre et repose-toi. Oh! regardez-les, dit-il à Crayford avec un élan de douleur, ils m’ont déjà oublié!»
C’était vrai. Tout l’intérêt s’était porté sur les deux amants. Frank était jeune, beau, aimé de tous. Officiers, passagers, matelots, tous l’entouraient, tous oubliaient l’homme, dévoué jusqu’au martyre, qui l’avait sauvé et se mourait dans les bras de Crayford.
Crayford essaya une fois encore d’attirer son attention, de s’en faire reconnaître, pendant qu’il était encore temps.
«Richard! parlez-moi! Parlez à votre vieil ami!»
Wardour regarda autour de lui et répéta machinalement le dernier mot de Crayford.
«Ami?... dit-il. Mes yeux sont obscurs, ami; mon âme est assombrie. Je ne me souviens plus de rien, si ce n’est d’elle. Mes pensées sont mortes, toutes mes pensées, excepté une seule. Cependant, vous me regardez avec bonté. Pourquoi votre figure s’est-elle effacée de mon esprit, dans le naufrage de tout le reste?»
Il fit une pause. Sa physionomie changea, ses pensées se reportèrent du présent vers le passé. Il attacha sur Crayford ses yeux ternes; il était comme perdu dans les terribles souvenirs qui s’élevaient en lui, comme s’élève l’obscurité à l’approche de la nuit.
«Écoutez, ami, murmura-t-il, n’en dites jamais rien à Frank. Il fut un moment où le démon me donna soif de sa vie. Je tenais mes mains sur le canot. J’entendis la voix du tentateur me dire: Lance le canot, et laisse Frank mourir. J’attendis, mes mains toujours sur le canot et mes yeux fixés sur la place où dormait Frank. Laisse-le! laisse-le! murmurait la voix. Aime Richard, répondait la voix de Frank, en gémissant dans son sommeil. Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable. J’entendis, le matin, le vent s’élever sur la mer silencieuse. De loin et de près, j’entendis le bruissement des glaces flottant, flottant, flottant vers la mer ouverte, et vers une atmosphère embaumée. Et la voix du tentateur s’éloigna avec les glaces, s’éloigna, s’éloigna et ne se fit jamais plus entendre. Aime-le! Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable. Aucun vent ne fit taire cette voix! Aime-le, Clara!...»
Wardour cessa de parler, il laissa tomber sa tête sur la poitrine de Crayford. Frank vit cela. Il fit un effort pour se dresser sur ses pieds saignants et échapper à l’étreinte amicale qui le retenait. Frank n’avait pas oublié l’homme qui lui avait sauvé la vie.
«Laissez-moi aller à lui! cria-t-il. Je dois, je veux aller à lui! Clara, venez avec moi.»
Clara et Steventon le soutinrent. Il vint s’agenouiller à côté de Wardour, et lui pressant légèrement la main:
«Richard!» s’écria-t-il.
Les yeux fermés de Wardour se rouvrirent. Sa voix mourante se fit entendre faiblement une fois encore.
«Ah! pauvre Frank! Je ne vous ai pas oublié, quand je suis venu ici implorer des secours. Je me souvenais que vous étiez caché parmi les barques. J’ai mis en réserve votre part de nourriture et de boisson. Je suis trop faible maintenant pour l’aller chercher. Mais un peu de repos, Frank, me rendra assez de force pour vous porter jusqu’au vaisseau.»
La fin approchait. Tous s’en aperçurent. Les matelots se découvrirent respectueusement en présence de la mort. Dans son désespoir, Frank fit appel aux amis qui l’entouraient.
«Trouvez quelque chose qui lui rende des forces, pour l’amour de Dieu! Oh! mes amis, mes amis! Je ne serais pas ici, sans lui. Il a suppléé à ma faiblesse par son courage; et maintenant, voyez combien je suis fort, moi, et combien il est faible, lui! Clara, il m’a soutenu de son bras, partout, sur la glace et sur la neige. Il a veillé à mes côtés, quand j’étais privé de sentiment dans le canot. Sa main m’a retiré des flots quand nous avons fait naufrage. Parlez-lui, Clara! parlez-lui!»
Frank ne put continuer et laissa tomber sa tête sur la poitrine de Wardour.
Clara parla, autant que ses larmes le lui permirent.
«Richard, m’avez-vous oubliée?»
Il se ranima au son de cette voix aimée. Il regarda Clara et la vit agenouillée près de sa tête.
«Si je vous ai oubliée? dit-il; et la regardant encore, il leva sa main avec effort et la posa sur Frank. Aurais-je été assez fort pour le sauver, si je vous avais oubliée? Il se tut un moment, et tourna un peu sa figure vers Crayford. Attendez, dit-il, quelqu’un était là qui me parlait. Une faible lueur de connaissance brilla dans ses yeux. Ah! Crayford!... Je me rappelle maintenant... Cher Crayford, approchez!... Mon esprit se réveille, mais mes yeux sont toujours voilés... Vous garderez un amical souvenir de moi, pour l’amour de Frank... Pauvre Frank!... Pourquoi se cache-t-il le visage?... Est-ce qu’il pleure? Plus près, Clara... Je veux reposer mon dernier regard sur vous. Ma sœur, Clara! Donnez-moi un baiser, sœur, donnez-moi un baiser avant ma mort!»
Clara se pencha sur lui et déposa un baiser sur son front. Un léger sourire se laissa voir sur ses lèvres... et il expira. Sa figure devint calme, du calme de la mort.
Au milieu du silence qui se fit, on entendit la voix de Crayford.
«La perte est pour nous, dit-il, le gain est pour lui. Il a remporté la plus grande des victoires: il s’est rendu maître de lui-même. Il est mort au milieu de sa victoire. Il n’est personne ici qui ne puisse lui envier une mort si glorieuse.»
Un coup de canon se fit entendre. Il partait du navire à l’ancre et rappelait tout le monde à bord pour le retour en Angleterre.
LA FEMME DES RÊVES
MYSTÈRE EN QUATRE RÉCITS
PERSONNAGES DU MYSTÈRE:
FRANCIS RAVEN garçon d’écurie. Mme RAVEN sa mère. Mme CHANCE sa tante. PERCY FAIRBANK son maître. Mme FAIRBANK sa maîtresse. JOSEPH RIGOBERT son camarade d’écurie. ALICE WARLOCK sa femme.
La scène se passe de nos jours, moitié en France, moitié en Angleterre.
PREMIER RÉCIT.
EXPOSÉ DES FAITS, PAR PERCY FAIRBANK.
«Holà! Oh! Garçon! Holà!
--Cher, pourquoi ne sonnez-vous pas la cloche?
--J’ai cherché... Il n’y en a pas.
--Et personne dans la cour! C’est vraiment extraordinaire! Appelez encore, cher.
--Garçon! Holà! Oh! Garçon...on...on!»
Mon second appel retentit dans le vide et ne réveille personne. En un mot, il ne produit aucun résultat. Je suis à bout de ressources. Je ne sais plus que dire ni que faire maintenant. Me voici dans la cour solitaire de l’auberge d’une étrange ville, obligé de tenir par la bride deux chevaux et de veiller sur une dame; et pour surcroît d’embarras, il se trouve que l’un des chevaux est estropié au point d’être mis hors de service, et que la dame est ma femme.
Mais, qui suis-je? demanderez-vous.
J’ai tout le temps de répondre à cette question: le silence continue et personne ne se présente pour nous recevoir. Permettez-moi de me présenter moi-même et de vous présenter ma femme.
Je m’appelle Percy Fairbank, gentilhomme anglais, âgé d’une quarantaine d’années, sans profession, s’occupant peu de politique, de taille moyenne, de teint agréable, facile de caractère abondamment pourvu d’espèces.
Ma femme est française. Elle s’appelait Mlle Clotilde Delorge, quand je fus présenté à elle et à son père, en France. J’en devins amoureux. Je ne sais réellement trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’étais tout à fait oisif et n’avais rien de mieux à faire, en ce temps-là. Ou bien, est-ce peut-être parce que tous mes amis disaient qu’elle était la dernière femme que je dusse songer à épouser. Extérieurement, je dois avouer qu’il n’y avait rien de commun entre Mme Fairbank et moi. Elle est grande, elle est brune, elle est nerveuse, irritable, romanesque; elle pousse toutes ses opinions à l’extrême. Qu’est-ce qu’une telle femme a pu voir d’attrayant en moi? Qu’ai-je pu trouver d’attrayant en elle? Je ne le sais pas plus que vous ne le savez vous-même. Toujours est-il que nous nous convînmes l’un à l’autre d’une façon en quelque sorte mystérieuse. Voilà dix ans que nous sommes mariés, et notre seul regret est de n’avoir point d’enfant. Je ne sais pas ce que vous en pouvez penser..., mais j’appelle cela, après tout, un heureux mariage.
Voilà pour ce qui nous concerne. La question qu’on peut m’adresser maintenant est celle-ci: qu’est-ce qui m’a amené dans la cour de cette auberge, et pourquoi me trouvé-je obligé de remplir les fonctions de groom, et de garder deux chevaux?
Nous passons la plus grande partie de notre temps, en France, dans la maison de campagne où nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, ma femme et moi. De temps à autre, pour jeter quelque variété dans notre existence, nous allons visiter mes amis en Angleterre. En ce moment, nous faisons une de ces visites. Notre hôte est un de mes anciens camarades de collége, propriétaire d’un beau domaine dans le comté de Somerset; et nous sommes arrivés dans sa résidence appelée Farleigh, vers la fin de la saison des chasses.
Le jour dont je parle, et qui est destiné à faire époque dans ma vie, les chiens avaient été amenés à Farleigh. Mme Fairbank et moi nous montions les deux meilleurs chevaux des écuries de mon ami. Nous étions parfaitement indignes de cette distinction; car nous n’entendons rien en fait de chasse et nous nous soucions peu d’y rien entendre. D’un autre côté, nous aimons à courir à cheval et à respirer la brise du matin, pendant que nous contemplons avec ravissement les paysages qui nous environnent de tous les côtés, dans cette belle et fertile Angleterre. Tant que la chasse a été heureuse nous l’avons suivie; mais quand sont survenus de fâcheux accidents, quand le temps s’est écoulé sans profit et que notre patience a été mise à l’épreuve, quand les chiens ont perdu la piste et couru çà et là, et que les chasseurs exaspérés se sont laissés aller à proférer de grossiers jurons, nous avons cessé de nous intéresser à leurs succès. Nous avons tourné la tête de nos chevaux dans la direction d’un vert sentier, délicieusement ombragé par des arbres feuillus; nous avons trotté gaiement le long de ce sentier, et nous nous sommes trouvés dans un champ ouvert que nous avons traversé au galop; puis nous avons suivi les sinuosités d’un second sentier, traversé un ruisseau, ensuite un village, d’où nous avons débouché dans une solitude pittoresque, entourée de collines. Les chevaux secouent la tête et hennissent en se regardant l’un l’autre; ils semblent trouver, dans cette promenade, autant de plaisir que nous. La chasse est oubliée. Nous sommes aussi heureux que des enfants et nous nous mettons à chanter une chanson française, quand tout à coup adieu notre gaieté! Le cheval de ma femme heurte de l’un de ses pieds de devant contre une pierre et butte. La main prompte de celle qui le montait le préserve d’une chute complète. Mais au premier effort qu’il veut faire pour reprendre sa course, la triste vérité est découverte: le cheval s’est foulé un tendon et boite.
Que faire? Nous sommes étrangers, et égarés dans un endroit solitaire du pays. Nous avons beau regarder autour de nous, nous n’apercevons aucun indice d’habitation humaine. Nous ne voyons d’autre parti à prendre que de franchir une colline voisine, en suivant un chemin accessible aux chevaux, et d’aller voir ce qu’on peut découvrir de l’autre côté. Je mets la selle de ma femme sur mon propre cheval; j’y fais monter ma femme. Il n’a pas l’habitude d’être monté par une femme. Il ne sent plus sur ses flancs la pression ordinaire des jambes d’un cavalier. Il se secoue, se jette de côté et d’autre, et fait voler la poussière autour de lui. Je le suis à une distance respectueuse de ses fers, en conduisant le cheval boiteux par la bride. Y a-t-il quelque chose de plus triste à voir qu’un cheval qui boite? Je n’ai jamais vu encore un cheval boiteux qui ne m’ait semblé considérer d’un cœur brisé son infortune.
Pendant une demi-heure, ma femme eut à subir les soubresauts et les courbettes de sa monture, sur le sentier qu’elle suivait en traversant la colline. Je marchais derrière elle, et le cheval estropié marchait derrière moi. Non loin du point culminant de la colline, nous passons près d’un paysan qui travaille dans un champ voisin de la route. Je l’appelle pour qu’il vienne à nous: il me regarde d’un air hébété, mais il ne bouge pas. Je lui demande alors, en criant de toutes mes forces, à quelle distance nous sommes de Farleigh. Il me répond, du même ton, dans son patois:
«A quatorze milles. Donnez-moi une lampée de cidre.»
C’est la récompense qu’il demande pour son renseignement.
«Voilà le paysan du comté de Somerset peint par lui-même, dis-je à ma femme. C’est un trait de caractère! un véritable trait de caractère!»
Mme Fairbank ne partageait pas mon goût pour l’étude de la nature humaine, telle qu’elle se présente dans nos campagnes. Son cheval, d’ailleurs, ne cessant de s’agiter, ne lui laissait pas un moment de repos, et elle commençait à perdre patience.
«Nous ne pouvons faire quatorze milles de cette façon, dit-elle. Demandez à cette brute de paysan où se trouve la plus prochaine auberge.»
Je tirai un shilling de ma poche et le montrai au paysan, en le faisant briller au soleil, par dessus ma tête. Cette vue produisit un effet magnétique. Elle fit sortir le paysan de sa quiétude; il quitta son champ et s’avança lentement vers moi. Je l’informai que nous voulions laisser nos chevaux dans une auberge, et y louer une voiture qui nous ramenât à Farleigh. Où pourrions-nous trouver cette auberge? Le paysan répondit sans cesser de regarder le shilling.
«A Underbridge, pour sûr.
--Y a-t-il loin d’ici à Underbridge?»
Le paysan répéta ma question, en riant d’un gros rire.
«Évidemment Underbridge est près d’ici, pensai-je, le tout est de le trouver. Voulez-vous nous en indiquer le chemin, mon brave?
--Voulez-vous me donner un verre de cidre?» me répondit-il dans son patois.
Je lui fis un signe poli de la tête, en lui montrant le shilling. L’instinct du rustre l’emporta. Il vint avec nous. Ma femme est d’une grande beauté, mais il ne leva pas une seule fois les yeux sur elle, et, ce qui est plus extraordinaire, il ne regarda pas même les chevaux. Ses yeux étaient où était son âme, et son âme était tout entière fixée sur le shilling.
Nous atteignîmes le sommet de la colline et nous vîmes au fond de la vallée, où nous allions descendre, le but de notre pèlerinage, la ville d’Underbridge. Aussitôt notre guide réclama son shilling, et nous laissa trouver notre auberge comme nous pourrions. Je suis poli de ma nature. Je lui dis bonjour, en le quittant. Il me regarda en mettant mon shilling entre ses dents, pour s’assurer s’il était bon, et me rendit mon adieu dans son patois, d’un air sauvage. Puis il nous tourna le dos, comme si nous l’avions offensé. Curieux produit de la civilisation, que cette bête brute! Si je n’avais pas vu un clocher à Underbridge, j’aurais supposé que nous nous étions égarés dans une île sauvage.
En arrivant à la ville, il ne nous fut pas difficile de trouver l’auberge que nous cherchions. La ville n’a qu’une rue déserte, et, au milieu de cette rue, s’élève l’auberge, ancien édifice en mauvais état. L’enseigne en est effacée. Les contrevents des fenêtres de la façade sont tous fermés. Un coq et ses poules sont les seules créatures vivantes qui se montrent sous le portail. Certainement cette auberge, qui date du temps des diligences, est l’une de celles qu’ont ruinées les chemins de fer. Nous passons sous la voûte de la porte ouverte, et ne trouvons personne pour nous recevoir. Nous pénétrons dans la cour des écuries; j’aide ma femme à descendre de cheval, et nous nous trouvons dans la position que j’ai décrite au début de ce récit. Pas de cloche que nous puissions sonner. Pas un être humain qui réponde à mon appel. Tandis que je reste là, de piquet, tenant les brides des chevaux et contrarié de ne voir paraître personne, Mme Fairbank va gaiement à la découverte dans la cour qu’elle arpente de long en large et fait ce que font toutes les femmes quand elles se trouvent dans un endroit qui ne leur est pas connu. Elle ouvre toutes les portes devant lesquelles elle passe, et jette un coup d’œil dans l’intérieur. De mon côté, j’ai repris haleine; je suis sur le point d’appeler pour la troisième et dernière fois le garçon d’écurie; quand j’entends Mme Fairbank s’écrier soudainement:
«Percy! Venez ici!»
Le son de sa voix indique l’agitation qu’elle éprouve. Elle a ouvert une dernière porte au fond de la cour et a reculé en tressaillant, à la vue d’un objet qui a frappé ses yeux. J’attache les brides des chevaux à un vieux clou rouillé, fiché dans le mur, près de moi, et cours rejoindre ma femme. Elle est devenue pâle et me saisit nerveusement le bras.
«Bon Dieu! s’écrie-t-elle. Regardez-donc!»
Je regarde et que vois-je?
Je vois une petite écurie sombre contenant deux stalles: dans l’une un cheval est en train de mâchonner sa provende; dans l’autre, un homme sommeille, couché sur la litière.
C’est un homme usé, fatigué, qui semble dévoré par le chagrin. Il est vêtu comme un garçon d’écurie. Ses joues creuses et ridées, ses cheveux rares et grisonnants, sa peau sèche et tannée, racontent la triste histoire de ses douleurs et de ses souffrances. Ses sourcils froncés donnent un air sinistre à sa physionomie; une contraction nerveuse et pénible se fait remarquer à l’un des coins de sa bouche. Il respirait convulsivement au moment où je jetai les yeux sur lui. Il frissonne et soupire dans son sommeil. Sa vue me fait mal et je me détourne pour jouir de la clarté du soleil qui brille dans la cour. Ma femme me ramène à lui malgré moi.
«Attendez! Attendez! Il peut recommencer.
--Recommencer quoi?
--Il parlait dans son sommeil, Percy, quand je l’ai vu pour la première fois. Il rêvait quelque rêve terrible. Chut! Il recommence.»
Je le regarde et j’écoute. Il s’agite sur son misérable lit. Il parle, ou plutôt il murmure entre ses dents serrées ces mots rapides:
«Réveille-toi!... Réveille-toi!... Meurtre!...»
Il y a un intervalle de silence. Il meut lentement un bras maigre, jusqu’à ce qu’il l’ait amené sur son cou; il frissonne et se retourne sur sa paille; il soulève son bras et l’étend un peu; sa main semble s’efforcer de saisir l’extrémité de quelque chose; je vois ses lèvres recommencer à se remuer; j’entre doucement dans l’écurie; ma femme me suit en tenant ma main fortement serrée dans la sienne. Nous nous penchons tous deux sur lui. Il se remet à parler dans son sommeil, et dit cette fois des choses étranges, sans suite.
«Des yeux gris clairs, et une larme dans la paupière gauche, l’entendons-nous murmurer, des cheveux blonds, avec une bande d’un jaune d’or... C’est bien, mère! De beaux bras blancs, couverts d’un léger duvet... Une petite main de femme, avec les ongles entourés d’un limbe rougeâtre... Le maudit couteau... d’abord sur un côté, ensuite sur l’autre... Ah! diable de femme, où est le couteau?»
Il se tait et s’agite tout à coup. Nous le voyons se débattre sur la paille. Il lève ses mains en l’air et fait des efforts pour respirer. Ses yeux s’ouvrent tout à coup. Pendant un moment, ils semblent ne rien regarder et brillent d’un éclat sans expression, ensuite, ils se referment et retombent dans un profond sommeil, rêve-t-il encore? Oui... Mais son rêve semble avoir pris une nouvelle direction, et quand il se remet à parler, le ton de sa voix n’est plus le même. Ses paroles sont peu nombreuses... tristes, et il les répète à plusieurs reprises comme s’il implorait quelqu’un.
«Dites que vous m’aimez!... Je vous aime si passionnément!... Dites que vous m’aimez!... Dites que vous m’aimez!...»
Il tombe dans un sommeil de plus en plus profond, tout en répétant faiblement ces mots. Ils meurent sur ses lèvres. Il ne parle plus.
Ma femme a cependant triomphé de son effroi. Ce malheureux sur la paille avait touché les fibres sensibles de son cœur. Dans son insatiable passion pour les romans, elle voulait en savoir davantage de celui qu’elle entrevoyait dans les mots sans suite de ce rêve. Elle me secoua avec impatience le bras.
«Entendez-vous, Percy! il y a une femme là-dedans. Il y a de l’amour, un meurtre là-dedans, Percy! Où sont les gens de l’auberge? Allez dans la cour et appelez de nouveau.»
Ma femme appartient par sa mère au midi de la France. Le midi de la France produit des femmes remarquables par leur beauté et la chaleur de leur tempérament. Je n’en dis pas plus. Les hommes mariés comprendront ma position. Les célibataires ont besoin qu’on leur dise qu’il y a des occasions où nous devons, non-seulement aimer et honorer notre femme, mais encore lui obéir.
Je me tourne vers la porte de l’écurie pour obéir à ma femme, et me trouve en face d’un étranger qui examine ce que nous faisons là. Cet étranger est un petit vieillard à face endormie et vermeille, à la tête chauve. Il porte des culottes et des guêtres de drap gris, et un vénérable habit noir de vieille date, à queue carrée. Je devine d’instinct que c’est le maître de l’auberge.
«Serviteur, monsieur, dit le petit vieillard. Je suis un peu dur d’oreille. Est-ce vous qui avez appelé, il y un moment, dans la cour?»
Avant que je puisse répondre, ma femme intervient. Elle insiste d’une voix aiguë réclamée par la surdité de notre hôte, pour savoir quel est le malheureux qui dort là, sur la paille.
«D’où vient-il?... Pourquoi des choses effrayantes se présentent-elles à lui, dans son sommeil?... Est-il marié ou célibataire?... Est-il jamais devenu amoureux d’une femme coupable de meurtre?... Quelle espèce de femme était-ce?... Lui a-t-elle jamais donné un coup de poignard?... En un mot, cher hôte, dites-moi toute son histoire!»
Le cher hôte attendit d’un air insouciant que Mme Fairbank eût entièrement fini. Alors il lui répondit en ces termes:
«Son nom est Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans sa quarante-sixième année et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son histoire.»
Le caractère ardent de ma femme se manifeste par le coup de pied qu’elle donne sur le sol de l’écurie.
L’hôte se retourne nonchalamment et laisse tomber son regard sur les chevaux.
«Voilà une paire de belles bêtes dans la cour. Est-ce que vous voulez les mettre dans mon écurie?»
Je répondis par un signe de tête affirmatif. L’hôte, porté à se rendre agréable à ma femme, s’adresse à elle de nouveau.
«Je vais réveiller Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans sa quarante-sixième année, et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son histoire.»
Nous ayant donné cette seconde édition de son intéressant récit, il entra dans l’écurie. Nous l’y suivîmes pour voir comment il allait s’y prendre pour réveiller Francis Raven, et ce qui arriverait ensuite. Un balai était dans un coin; l’hôte le prend, s’approche du garçon d’écurie, et le réveille froidement à coups de balai, comme s’il avait affaire à une bête fauve dans sa cage. Francis Raven saute d’un bond sur ses pieds, en poussant un cri de terreur, nous regarde d’un air sauvage et qui exprime la défiance; mais il recouvre bientôt son empire sur lui-même, et prend soudain le ton décent d’un domestique de bonne maison.
«Je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon, monsieur.»
Le ton et la manière dont il s’excuse sont l’un et l’autre au-dessus de son rang apparent. Je commence à partager la sympathie qu’il inspire à Mme Fairbank.
Nous le suivons dans la cour pour voir quels soins il va prendre des chevaux. La façon dont il lève la jambe blessée du cheval boiteux me dit, du premier coup, qu’il entend son métier. Il conduit, sans tarder et tranquillement, les deux bêtes dans une écurie vide. Il va, sans tarder et tranquillement chercher un seau plein d’eau chaude, et y baigne la jambe du cheval boiteux.
«L’eau chaude fera disparaître l’enflure, monsieur. Je banderai ensuite la jambe.»
Tout ce qu’il fait, il le fait avec intelligence. Tout ce qu’il dit, il le dit à propos. Rien de désordonné, rien d’étrange ne se laisse voir en lui. Est-ce le même homme que nous avons entendu parler en songe? Le même homme qui s’éveilla en poussant ce cri de terreur que nous avons entendu, en jetant sur nous ce regard soupçonneux que nous avons surpris dans ses yeux? Je me détermine à lui faire subir l’épreuve d’une ou deux questions.
«Il n’y a pas grand’chose à faire ici, dis-je au garçon d’écurie.
--Bien peu de chose, monsieur, répond-il.
--Personne dans la maison?
--Absolument personne, monsieur.
--Je pensais que vous étiez tous morts. Je n’ai pu me faire entendre de personne.
--Le maître de l’auberge est très-sourd, monsieur, et le domestique est allé en commission.
--Oui!... et vous, vous dormiez profondément dans l’écurie. Faites-vous toujours ainsi un somme en plein jour?»
La figure usée du garçon d’écurie se colore légèrement. Ses yeux se détournent des miens pour la première fois. Mme Fairbank me pince furtivement le bras. Sommes-nous sur le point de faire une découverte? Je répète ma question. Le garçon d’écurie ne peut, sous peine d’impolitesse, se dispenser de me répondre. Il le fait en ces termes:
«J’étais extrêmement fatigué, monsieur. Vous ne m’auriez pas trouvé endormi, n’eût été cette circonstance.
--Extrêmement fatigué, dites-vous? Vous aviez travaillé dur, je suppose, pendant le jour?
--Non, monsieur.
--Qu’est-ce qui vous avait donc fatigué de la sorte?»
Il hésite encore et répond à regret:
«J’étais resté sur pied toute la nuit.
--Sur pied toute la nuit? Était-il arrivé quelque chose dans la ville!
--Rien, monsieur.
--Quelqu’un était-il malade?
--Personne, monsieur.»
Cette réplique est la dernière que je puis en obtenir. Quelque effort que je fasse, il m’est impossible d’arracher de sa bouche un mot de plus. Il se retourne et s’occupe de panser la jambe du cheval. Je quitte l’écurie pour parler à l’hôte de la voiture qui doit nous ramener à Farleigh. Mme Fairbank reste près du garçon d’écurie, et m’accorde la faveur d’un regard quand je m’éloigne d’elle. Ce regard me dit clairement: Je veux découvrir pourquoi il est resté sur pied toute la nuit; laissez-moi essayer.
Les ordres donnés pour obtenir une voiture sont aisément exécutés. L’auberge possède une carriole et un cheval. Le maître de l’auberge a une histoire à raconter pour le cheval et une histoire pour la carriole. Elles ressemblent l’une et l’autre à celle de Francis Raven, avec cette différence que ni le quadrupède ni le véhicule n’appartiennent à aucune religion.
«Le cheval aura neuf ans révolus le jour prochain de sa naissance. J’ai la carriole depuis vingt-quatre ans. M. Max d’Underbridge a élevé le cheval et M. Pooley a construit la carriole. Le cheval et la carriole sont à moi, et je viens d’en dire l’histoire!»
Après avoir soulagé son esprit par le récit de ces détails, l’aubergiste s’occupe à harnacher le cheval. Pour lui venir en aide, je traîne la carriole dans la cour. Juste au moment où nos préparatifs sont terminés, Mme Fairbank paraît, et le garçon d’écurie ne tarde pas à la suivre. Il a bandé la jambe du cheval, et il est prêt à nous conduire à Farleigh. J’observe, sur son visage et dans ses manières, des signes d’agitation qui me donnent à penser que ma femme a su gagner sa confiance.
«Eh bien! avez-vous découvert pourquoi Francis Raven a veillé toute la nuit?»
Mais Mme Fairbank a le goût des effets dramatiques. Au lieu de me répondre simplement par oui ou non, elle se plaît à suspendre l’intérêt et à exciter la curiosité de son auditoire en faisant une question à son tour.
«Quel est le quantième du mois, cher ami?
--Le 1er Mars.
--Le 1er Mars, Percy, est le jour de naissance de Francis Raven.»
J’essaye de paraître satisfait de cette réponse, mais je n’y réussis pas.
«Francis est né, continue gravement Mme Fairbank, à deux heures du matin.»
Je commence à me demander avec surprise si l’intelligence de ma femme emboîte le pas à l’intelligence de l’aubergiste.
«Est-ce tout? dis-je.
--Ce n’est pas tout, répond Mme Fairbank. Francis Raven veille la nuit qui précède son jour de naissance, parce qu’il a peur de se coucher cette nuit-là.
--Et pourquoi a-t-il peur de se coucher?
--Parce que sa vie court un danger.
--Le jour de sa naissance?
--Le jour de sa naissance, à deux heures du matin, aussi régulièrement que ce jour revient chaque année.»
Là, elle s’arrête. N’a-t-elle rien découvert de plus? Rien de plus jusqu’ici. Je commence à me sentir véritablement intéressé, en ce moment. Je lui demande vivement ce que cela signifie. Mme Fairbank m’indique mystérieusement la carriole et Francis Raven, jusque-là, pour nous, garçon d’écurie, maintenant notre cocher. Il attend que nous soyons prêts à partir. La carriole a un siége pour deux personnes, sur le devant, et un autre siége pour une seule, sur le derrière. Ma femme me lance un nouveau coup d’œil d’avertissement, et prend place sur le siége de devant.
La conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que Mme Fairbank se trouve assise à côté du conducteur, pendant un voyage de plus de deux heures. Ai-je besoin de dire ce qui en est résulté? Ce serait faire injure à votre intelligence. Permettez-moi de vous offrir ma propre place dans la carriole. Et laissez Francis Raven vous raconter sa terrible histoire, en même temps qu’il nous la raconte, ainsi que vous l’allez voir.
SECOND RÉCIT.
HISTOIRE DU GARÇON D’ÉCURIE, RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
Il y a maintenant dix années que j’ai reçu mon premier avertissement du grand trouble de ma vie, dans une vision que j’ai eue en songe.
Je serai plus capable de vous en parler convenablement, s’il vous plaît de supposer que vous êtes occupés à prendre le thé avec nous, dans notre petit cottage, dans le comté de Cambridge, il y a dix ans.
Il faisait nuit close, et trois personnes étaient assises autour de la table, savoir: ma mère, moi-même, et la sœur de ma mère, Mme Chance. Les deux sœurs étaient Écossaises de naissance, et toutes deux étaient veuves. Il n’y avait entre elles aucune autre ressemblance dont j’aie gardé le souvenir. Ma mère avait passé toute sa vie, jusque-là, en Angleterre et n’avait pas plus conservé d’accent écossais que je n’en ai moi-même. Ma tante Chance n’était jamais sortie de l’Écosse, jusqu’au jour où elle vint habiter avec ma mère, après la mort de son propre mari. Et quand elle ouvrait la bouche, vous entendiez le plus pur accent écossais, je puis vous le dire, que vous ayez jamais entendu encore!
Quoi qu’il en soit, il s’agissait ce soir-là de résoudre une question importante, celle de savoir, si je ferais bien ou mal d’entreprendre, le lendemain matin, un long voyage à pied.
Or, le lendemain se trouvait être la veille de l’anniversaire de ma naissance, et le but de mon voyage était d’aller m’offrir comme palefrenier dans une maison d’un comté voisin du nôtre. On nous avait dit que la place serait vacante dans trois semaines environ. J’étais aussi apte à la remplir qu’aucun autre. Au temps de notre prospérité, mon père avait été employé chez un éleveur de chevaux, et j’avais grandi dans l’habitude de soigner les chevaux, dès ma première enfance. Pardonnez-moi de vous fatiguer de ces détails. Ils sont nécessaires pour comprendre la suite de mon histoire, comme vous ne tarderez pas à vous en apercevoir.
Ma pauvre mère était fort chagrine de me voir entre prendre ce voyage le lendemain.
«Il n’est pas possible que tu puisses aller aussi loin et en revenir en un seul jour, dit-elle. Il s’ensuit que tu seras obligé de découcher le jour anniversaire de ta naissance. Cela ne t’est jamais arrivé encore, Francis, depuis la mort de ton père. Je verrais avec peine que tu le fisses cette année. Attends un jour encore, mon fils, un jour seulement.»
Quant à moi, j’étais fatigué de mon oisiveté et je ne pouvais admettre l’idée d’un retard. Ne fût-il que d’un seul jour, il pouvait me nuire. Un autre jeune homme pouvait prendre l’occasion aux cheveux et obtenir la place.
«Considère depuis combien de temps je suis sans occupation, dis-je, et ne me demande pas de retarder mon voyage. Je ne te manquerai pas de parole, mère. Je serai de retour demain soir, dussé-je dépenser mes dernières six pence pour faire une partie du chemin en charrette.»
Ma mère secoua la tête.
«Je vois cela avec peine, Francis... Je vois cela avec peine!»
Elle ne sortait pas de là. Nous discutâmes, nous discutâmes, jusqu’à en être tous deux sur les dents. Nous finîmes par convenir que nous nous en rapporterions à la sœur de ma mère, Mme Chance.
Tandis que nous faisions tous nos efforts pour nous convaincre l’un l’autre, ma tante Chance restait sur sa chaise, aussi muette qu’un poisson, et remuait son thé, s’abandonnant à ses propres pensées. Quand nous lui demandâmes son avis, on eût dit que nous la réveillions d’un profond sommeil.
«Vous en appelez tous deux à mon pauvre jugement? dit-elle en son patois.
--Oui!...» répondîmes-nous tous les deux.
Là-dessus, ma tante débarrassa la table à thé et tira de la poche de sa robe un jeu de cartes.
N’allez pas croire, s’il vous plaît, qu’elle fit cela légèrement et dans le but d’amuser ma mère et moi. Ma tante croyait sérieusement qu’elle pouvait lire l’avenir dans les combinaisons d’un jeu de cartes. Elle ne faisait jamais rien elle-même sans consulter ses cartes, et elle ne pouvait donner une meilleure preuve de l’intérêt qu’elle prenait à moi que celle qu’elle nous offrait maintenant. Je ne dis pas cela pour la blâmer, je mentionne seulement le fait. Les cartes s’étaient, sans qu’on puisse dire comment, mêlées dans son esprit avec ses idées religieuses. Vous rencontrez de nos jours des individus qui croient aux esprits se manifestant par l’intermédiaire des tables et des chaises mouvantes. D’après le même principe, en admettant qu’il y ait un principe quelconque au fond de cette croyance, ma tante était persuadée que la Providence se manifeste par l’intermédiaire des cartes.
«As-tu raison, Francis, ou est-ce ta mère qui a raison? Feras-tu bien ou mal d’aller demain là-bas ou de n’y pas aller? Les cartes nous le diront. Nous sommes tous dans les mains de la Providence. Les cartes nous le diront.»
En entendant cela, ma mère détourna la tête d’un air chagrin. Les idées de sa sœur sur les cartes ne différaient guère, à ses yeux, d’un blasphème; mais elle garda pour elle sa manière de voir à ce sujet. Ma tante, pour confesser la vérité, avait hérité de son défunt mari d’une pension de trente livres par an. Cela nous aidait beaucoup dans notre pauvre intérieur et nous obligeait à la traiter avec un certain respect. Quant à moi, si mon père n’avait rien fait autre chose pour moi avant de se ruiner, il m’avait du moins fait donner une bonne éducation et prémuni, Dieu merci! contre toute espèce de superstitions. J’attendis donc très patiemment ce qu’allaient me prédire les cartes de ma tante.
La brave femme commença par écarter de son jeu toutes les basses cartes, mêla le reste de la main gauche, et me donna à couper.
«De ta main gauche, Francis, n’oublie pas ce point. Mets ta confiance dans la Providence; mais n’oublie pas que ton bonheur est dans ta main gauche!»
Une suite d’écarts successifs qu’elle fit ensuite réduisit les cartes au nombre de quinze que ma tante rangea soigneusement en demi-cercle devant elle. La carte qui se trouva placée la dernière à l’extrémité gauche du demi-cercle était, conformément à la règle en pareil cas, la carte choisie pour me représenter. Afin d’être en rapport avec ma situation de pauvre palefrenier sans place, cette carte était le roi de carreau.
«Je relève le roi de carreau, dit ma tante. Je compte sept cartes en allant de droite à gauche, et je demande humblement la bénédiction du ciel sur la carte suivante.»
Ma tante ferma les yeux comme si elle disait les actions de grâces avant un repas, et me tendit la septième carte. C’était la reine de pique, que je nommai tout haut. Ma tante rouvrit les yeux en tressaillant et jeta de mon côté un regard sournois.
«La reine de pique représente une femme brune. Penserais-tu en secret, Francis, à une femme brune?»
Quand un homme est resté sans place pendant plus de trois mois, il ne songe guère aux femmes, blondes ou brunes. Je pensais en ce moment à la position de palefrenier qui était vacante dans une grande maison et j’essayais de le dire à ma tante. Elle traita mon interruption avec mépris.
«Allons donc! Regarde la carte qui est dans ta main! Si tu ne penses pas aujourd’hui à elle tu y penseras demain. Où est le mal de penser à une femme brune? J’ai été autrefois brune, avant que mes cheveux devinssent gris. Tais-toi, Francis, et fais attention aux cartes.»
Je fis ce qu’elle me disait. Il restait sept cartes sur la table. Ma tante en écarta deux d’un bout et deux de l’autre et voulut que je nommasse tout haut les deux extrêmes des trois qui restaient. Je nommai l’as de trèfle et le dix de carreau. Ma tante leva les yeux au plafond avec un air de dévote gratitude qui mit à bout la patience de ma mère. L’as de trèfle et le dix de carreau, pris ensemble, signifiaient premièrement bonnes nouvelles (évidemment les nouvelles relatives à la place de palefrenier); secondement, un voyage que j’allais faire (se rapportant clairement à mon voyage du lendemain); troisièmement enfin, une somme d’argent (probablement les gages de palefrenier) qui allait entrer dans ma poche. M’ayant dit ma bonne aventure dans ces termes encourageants, ma tante se refusa à pousser plus loin l’expérience.
«Ah! mon garçon, ce serait visiblement tenter la Providence de demander encore aux cartes plus que les cartes ne nous ont dit. Mets-toi demain en route pour la grande maison. Une femme brune viendra au-devant de toi à la porte, et elle contribuera à te faire obtenir la place de palefrenier, avec les gratifications et les profits éventuels qui en dépendent. Et, penses-y, quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas ta tante Chance et aide-la dans son triste état de veuvage, où la Providence ne lui a donné pour vivre que trente livres par an.»
Je lui promis de me souvenir de ma tante Chance, dont le défaut, soit dit en passant, était une terrible soif d’argent, aussitôt qu’une heureuse occasion remplirait ma pauvre bourse, alors si absolument vide. Cette promesse faite, je regardai ma mère. Elle avait consenti à prendre sa sœur pour arbitre entre nous deux, et sa sœur s’était prononcée en ma faveur! Elle ne fit plus la moindre objection. Elle se leva silencieusement, vint m’embrasser, soupira tristement, et quitta la chambre. Ma tante secoua la tête.
«Je crois, Francis, que ta pauvre mère ne croit pas plus qu’une païenne à la vertu des cartes!»
Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en chemin. Je me retournai vers le cottage quand j’ouvrais la porte du jardin. A l’une des fenêtres se tenait ma mère, ayant son mouchoir sur ses yeux. A l’autre, je vis ma tante Chance qui tenait en l’air la dame de pique, comme pour m’encourager au moment de mon départ. J’agitai ma main, en forme d’adieu, en les regardant l’une après l’autre. Veuillez bien vous rappeler que le 1er Mars était le jour, et deux heures du matin l’heure anniversaire de ma naissance.
Maintenant, vous savez comment je quittai le toit paternel. Ce que j’ai à vous dire à présent, c’est le résultat de mon voyage.
J’arrivai au château à une heure convenable, si l’on tient compte de la distance. La première prophétie des cartes se trouva fausse. La personne qui me reçut à la porte n’était pas une femme brune; ce n’était pas même une femme, mais un jeune garçon. Il m’indiqua le chemin de l’office; et là, les cartes furent encore en défaut. J’y rencontrai, non pas une femme, mais trois, et aucune de ces trois femmes n’était brune. J’ai dit que je n’étais pas superstitieux, et j’ai dit la vérité. Mais je dois avouer que j’éprouvai un certain battement de cœur quand je me présentai devant l’intendant et lui fis connaître l’objet qui m’amenait. Sa réponse fut la complète déconfiture des prédictions de ma tante. Ma mauvaise fortune me poursuivait. Dans la matinée, un candidat pour la place de palefrenier s’était présenté et avait été admis.
Je me résignai à mon désappointement du mieux que je pus. Je remerciai l’intendant et regagnai l’auberge du village pour m’y reposer et prendre un repas dont j’avais grand besoin à cette heure de l’après-midi.
Avant de me remettre en chemin pour retourner vers notre cottage, je demandai quelques renseignements dans l’auberge, et je sus que je pouvais m’épargner plusieurs milles en prenant une route différente de celle que j’avais suivie en venant. Muni de toutes les informations, que je me fis répéter plusieurs fois, sur les divers détours que je devais faire, je partis et marchai jusqu’au soir en ne m’arrêtant qu’une seule fois pour manger un morceau de pain et de fromage. Juste au moment où la nuit allait se faire, la pluie commença à tomber et le vent à s’élever; et, par surcroît de mauvaise chance, je me trouvai dans une partie du pays qui m’était tout à fait inconnue, quoique j’estimasse que je ne devais plus être qu’à une quinzaine de milles de notre maison. La première habitation à laquelle je pus me renseigner était une auberge isolée située sur le bord de la route, à la sortie d’un bois épais. Si solitaire que me parût cet endroit, je le saluai avec bonheur comme devait le faire un homme qui se sentait égaré, affamé, mourant de soif, brisé de fatigue et trempé de la tête aux pieds par la pluie. L’aubergiste paraissait poli et respectable, et le prix qu’il me demanda pour me coucher n’avait rien d’exorbitant. J’étais fâché de désappointer ma mère, mais il n’y avait pas à espérer de trouver un moyen de transport à cet endroit, et je ne pouvais aller plus loin à pied, durant la nuit. Mon extrême lassitude me forçait à m’arrêter dans cette auberge.
Je puis dire, à mon éloge, que je suis un homme sobre. Mon souper consista simplement en quelques tranches de lard, un morceau de pain de ménage, et une pinte d’ale. Je ne me couchai pas immédiatement après avoir pris ce modeste repas, mais je m’assis auprès de l’aubergiste et causai avec lui de la triste perspective que j’avais devant moi et de la longue série de mes mauvaises chances; puis, quittant ce sujet, nous parlâmes chevaux et courses. Mais ni moi, ni l’aubergiste, ni un petit nombre de travailleurs qui se reposaient dans la salle, ne dîmes rien qui pût le moins du monde intéresser mon esprit ou éveiller mon imagination, laquelle n’est, dans ses meilleurs moments, qu’une assez pauvre imagination, qui se moque bien souvent de mon sens commun.
Un peu après onze heures, l’auberge fut évacuée. Je fis la ronde avec mon hôte, et je tins le flambeau pendant qu’il fermait les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée. Je remarquai avec étonnement la force des cadenas, des barres, et des volets doublés de feuilles de tôle qui protégeaient toutes les ouvertures.
«Vous le voyez, nous sommes passablement isolés ici, dit l’aubergiste. Nous n’avons jamais été l’objet d’aucune tentative d’effraction jusqu’à présent; mais il est bon de se tenir sur ses gardes. Personne ne couche au rez-de-chaussée, et je suis le seul homme dans la maison. Ma femme et mes filles sont timides, et la servante ressemble à ses maîtresses. Un autre verre d’ale avant que vous vous enfermiez dans votre chambre?... Non!... Des hommes aussi sobres que vous sont si rares que je puis à peine en croire mes yeux quand j’en rencontre un! Voici votre chambre. Vous êtes la seule personne, aujourd’hui, que je loge pour la nuit, et j’espère que vous avouerez que ma femme et mes filles ont fait de leur mieux pour que vous vous trouviez confortablement logé. Vous êtes bien sûr de ne vouloir pas accepter un autre verre d’ale?... Très-bien! Bonne nuit!...»
Il était onze heures et demie à l’horloge du corridor quand j’entrai dans ma chambre, située au haut de l’escalier. Les fenêtres en donnaient sur le bois, derrière l’auberge.
Je fermai ma porte à clef, posai mon chandelier sur la commode, et me préparai lentement à me coucher. Un vent glacé soufflait toujours, et son murmure à travers le bois était triste à entendre au milieu de la nuit. J’étais très-éveillé. Je résolus de garder ma lumière allumée jusqu’au moment où je sentirais l’approche du sommeil. La vérité est que je ne me reconnaissais pas moi-même. J’étais accablé moralement par mon désappointement du matin, et j’étais brisé physiquement par ma longue marche. Dans cet état, j’avoue que je ne pouvais regarder en face la perspective de rester éveillé au milieu de l’obscurité et en entendant le vent mugir dans le bois.
Le sommeil s’empara de moi, sans que j’en eusse conscience: mes yeux se fermèrent et je succombai à la fatigue, sans même avoir pensé à éteindre ma chandelle.
La dernière chose que je me rappelle, c’est qu’un frisson me parcourut tout le corps de la tête aux pieds, et qu’une souffrance terrible et telle que je n’en avais jamais éprouvé une pareille me pénétra le cœur. Le frisson, ne fit que troubler mon assoupissement, la souffrance me réveilla brusquement. En un instant, je passai de l’état de sommeil à l’état de veille complète; mes yeux s’ouvrirent tout grands; mon esprit devint tout d’un coup parfaitement lucide.
La chandelle avait brûlé presque jusqu’à la dernière parcelle de suif, mais la mèche, faute d’être mouchée, était tombée dans cette parcelle de suif, et sa lumière avait, pour un moment, repris tout son éclat.
Entre le pied de mon lit et ma porte close, je vis dans ma chambre une personne qui se tenait debout. C’était une femme qui me regardait, un couteau à la main.
Je l’avoue, quoique cela ne fasse pas honneur à mon courage, mais la vérité est la vérité, la frayeur m’ôta la parole. Je restai les yeux fixés sur cette femme, et cette femme demeurait immobile, son couteau à la main et ses yeux fixés sur moi.
Elle ne dit pas un mot, pendant que nous nous regardions l’un l’autre, face à face; mais bientôt après, elle sortit de son immobilité; elle se dirigea lentement vers le côté gauche de mon lit.
La lumière de mon reste de chandelle tomba en plein sur son visage. C’était une belle femme, aux cheveux d’un blond jaunâtre, aux yeux gris clair avec une larme dans la paupière gauche. Je remarquai ces détails et les fixai dans ma mémoire, avant qu’elle se fût tout à fait approchée de mon lit. Sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit, elle s’avança de plus en plus près vers la tête de mon lit, s’arrêta auprès du traversin et leva son couteau pour m’en frapper. Je plaçai mon bras devant ma gorge pour la garantir du coup; mais en le voyant arriver je portai rapidement ma main vers ma droite et me donnai une secousse qui me fit retourner de ce côté, juste au moment où son couteau s’abattit comme un éclair sur le matelas et effleura mon épaule sans la toucher.
Mes yeux se fixèrent sur son bras et sur sa main, que j’eus le temps d’examiner, pendant qu’elle retirait son couteau de mon matelas. Son bras était blanc, bien formé, et couvert d’un léger duvet; sa main avait la délicatesse d’une main de femme, et les ongles de ses doigts étaient bordés d’une ligne d’un rouge rosé.
Elle ramena son bras à elle, revint lentement vers le pied de mon lit, s’arrêta là, pendant un moment, pour me considérer; ensuite, elle se remit à avancer, sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit; elle s’avança le long du côté du lit, vers lequel j’étais maintenant retourné.
Arrivée près de moi, elle leva encore une fois son couteau, et je me retournai encore une fois, sur mon côté gauche. Elle frappa, comme auparavant, en laissant tomber rapidement son bras sur le matelas, et ne manqua de m’atteindre, comme auparavant, que de l’épaisseur d’un cheveu. Cette fois, je portai mes yeux sur le couteau. C’était un de ces larges couteaux poignards dont les ouvriers se servent pour couper leur pain et leur lard. Les doigts délicats de la femme ne cachaient pas plus des deux tiers du manche. Je remarquai que ce manche était en corne de cerf, aussi brillant que la lame, et paraissant neuf.
Pour la seconde fois, elle ramena à elle le couteau, et le fit disparaître soudainement dans la manche de sa robe. Cela fait, elle s’arrêta près de mon lit, et me considéra. Pendant un instant, je la vis debout dans cette attitude, puis la mèche de la chandelle, brûlée jusqu’au bout, tomba dans le socle du chandelier. La flamme qu’elle projetait encore se transforma en un petit point bleu, et la chambre devint obscure.
Un moment se passa ainsi. Après quoi la mèche se ranima de nouveau, en donnant plus de fumée que de flamme, pour la dernière fois. Mes yeux cherchaient encore à voir la femme au couteau, près du côté droit de mon lit, quand un dernier jet de lumière fut projeté par la mèche de ma chandelle. Mais, malgré mes efforts, je ne vis plus rien. La femme avait disparu.
Je commençai à rentrer en possession de moi-même! Je pouvais sentir les battements de mon cœur. Je pouvais entendre le vent mugir tristement dans le bois. Je pouvais sauter à bas de mon lit et donner l’alarme, avant qu’elle se fût échappée de la maison.
«Au meurtre!... criai-je. Réveillez-vous!... au meurtre!...»
Personne ne répondit à mon appel. Je me levai et gagnai à tâtons la porte de ma chambre, à travers l’obscurité. C’est par là qu’elle a dû entrer. C’est par là qu’elle a dû sortir.
Ma porte était exactement fermée à clé, et comme je l’avais laissée en allant au lit. J’allai vers la fenêtre; elle était aussi bien fermée que la porte.
Pendant un moment, je demeurai plongé dans l’étonnement. Ensuite, entendant une voix au dehors, j’ouvris ma porte. C’était l’aubergiste qui venait à moi le long du corridor, tenant sa chandelle allumée dans une main, et son fusil dans l’autre.
«Qu’est-ce qui arrive?» me demanda-t-il d’un ton peu amical.
Je ne pus que murmurer pour toute réponse:
«Une femme, avec un couteau à la main. Dans ma chambre. Une belle femme, aux cheveux blonds. Elle m’a frappé deux fois de son couteau.»
Il leva sa chandelle, et m’examina de la tête aux pieds.
«Il paraît qu’elle vous a manqué deux fois.
--J’ai esquivé les deux coups. Elle n’a frappé, chaque fois, que le lit. Venez voir.»
L’aubergiste approcha immédiatement son flambeau du lit. Au bout d’une minute, il revint en colère dans le corridor.
«Le diable vous emporte avec votre femme et son couteau! Il n’y a pas le moindre trou dans les draps du lit. Qu’est-ce qui vous prend de venir ici effrayer ma famille, avec votre rêve?»
Un rêve! La femme qui a essayé deux fois de me poignarder, n’était pas un être vivant comme moi! Je commençai à frissonner. La terreur s’empara de moi rien qu’en y pensant.
«Je quitte votre maison, dis-je. Mieux vaut me remettre en route, malgré la pluie et l’obscurité, que de rentrer dans cette chambre, après ce que j’y ai vu. Prêtez-moi votre lumière pour que je retrouve mes vêtements, et dites-moi ce que je vous dois.»
L’aubergiste me ramena dans la chambre.
«Ce que vous me devez? Vous en trouverez le compte sur l’ardoise, au bas de l’escalier. Je ne vous aurais pas reçu pour tout l’argent que vous avez sur vous, si j’avais prévu votre rêve et vos cris de terreur. Regardez dans le lit. Y voyez-vous la trace d’un coup de couteau? Regardez à la fenêtre. Y voyez-vous rien de brisé. Regardez à la porte que je vous ai entendu fermer vous-même. A-t-elle été crochetée? Une femme armée d’un couteau, prête à commettre un meurtre, dans ma maison! Allons donc! Vous devriez avoir honte de vous-même!»
Mes yeux avaient suivi sa main lorsqu’il m’indiqua d’abord le lit, puis la fenêtre, enfin la porte. Il n’y avait pas à le contredire. Le drap de lit était aussi intact que le jour où il fut ourlé. La fenêtre était exempte de tout dommage. La porte était aussi solide sur ses gonds qu’elle l’avait jamais été. Je m’habillai sans répliquer un mot, et nous descendîmes l’escalier ensemble. Je regardai l’horloge dans la salle: elle marquait deux heures vingt minutes du matin. La pluie avait cessé, mais la nuit était sombre et le vent plus froid que jamais. Je m’inquiétais peu de l’obscurité, du vent, de mes doutes sur le chemin qui devait me ramener au logis. Mon esprit n’était préoccupé de rien de tout cela. Il n’était plein que de la vision que j’avais eue dans l’auberge. Qui avais-je vu tenter de me donner la mort? Était-ce un être rêvé par moi? ou bien un être venu de ce monde qui existe au delà du tombeau, être que les hommes qualifient du nom de fantôme? Je ne pouvais décider ce problème pendant que je voyageais dans l’obscurité de la nuit. Je ne le pus pas davantage durant le jour, quand je me trouvai vers midi à la porte de notre cottage.
Ma mère vint seule me souhaiter la bienvenue pour mon retour. Je lui racontai tout ce qui m’était arrivé, exactement comme je viens de vous le raconter.
Elle garda le silence jusqu’à ce que j’eusse fini. Alors elle m’adressa une question.
«Quelle heure était-il, Francis, quand tu as vu la femme qui t’est apparue en rêve?
--J’ai regardé à l’horloge quand j’ai quitté l’auberge. Elle marquait deux heures vingt minutes. Tenant compte du temps que j’ai passé avec l’aubergiste, et de celui que j’avais mis à m’habiller, je dois avoir vu cette femme à deux heures du matin. En d’autres termes, je ne l’avais pas seulement vue le jour anniversaire de ma naissance, je l’avais vue à l’heure même où j’étais né.»
Ma mère garda encore le silence. Plongée dans ses pensées, elle me prit par la main et me conduisit dans le parloir. Son pupitre à écrire était sur la table auprès du foyer. Elle l’ouvrit et me fit signe de prendre une chaise et de m’asseoir à côté d’elle.
«Mon fils, ta mémoire n’est pas bonne et la mienne ne tardera pas à m’abandonner. Refais-moi le portrait de cette femme. J’ai besoin que nous puissions la reconnaître tous les deux, quand bien des années auront passé sur notre tête.»
J’obéis, et m’étonnai de la fantaisie qui s’était emparée de son esprit. Je parlais et ma mère écrivait au fur et à mesure que les mots sortaient de ma bouche:
«Yeux d’un gris clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds avec une bande jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet. Petite main de femme, avec les ongles des doigts bordés d’une ligne d’un rouge rosé.
--As-tu remarqué comment elle était habillée, Francis?
--Non, ma mère.
--As-tu remarqué son couteau?
--Oui. C’était un grand couteau-poignard, avec un manche en corne de cerf, aussi bon que s’il était neuf.»
Ma mère écrivit cette description du couteau, ainsi que l’année, le mois, le jour de la semaine, et l’heure du jour auxquels cette femme m’était apparue en rêve dans l’auberge. Cela fait, elle enferma sous clé le papier dans son pupitre.
«Pas un mot, Francis, à ta tante. Pas un mot à âme qui vive! Que ceci reste en secret entre toi et moi.»
Des semaines et des mois se sont écoulés. Ma mère n’est jamais plus revenue sur ce sujet. Quant à moi, le temps, qui use toutes choses, a fait sortir de ma mémoire le souvenir de ce rêve. Peu à peu, l’image de la femme est devenue de plus en plus obscure. Peu à peu elle s’est effacée de ma pensée.
Je vous ai raconté l’histoire de l’avertissement reçu par moi. Jugez maintenant par vous-même si cet avertissement était vrai ou faux, en apprenant ce qui m’est arrivé lors de mon dernier anniversaire.
Durant l’été de cette année, la roue de la Fortune m’a enfin présenté son bon côté. Je fumais un jour ma pipe auprès d’une ancienne carrière de pierre, à l’entrée de notre village, quand une voiture survint qui, par suite d’un accident, fit prendre une nouvelle face à mon existence. Ce fut un accident des plus vulgaires, qui ne mérite pas d’être mentionné en détail. Une dame conduisant elle-même; un cheval s’emportant; un domestique, qui suivait cette dame, perdant la tête d’effroi; la carrière trop voisine pour ne pas alarmer l’une et l’autre: voilà ce que je vis dans l’espace d’un moment, comme qui dirait dans l’intervalle de deux bouffées de ma pipe. J’arrêtai le cheval sur le bord de la carrière et fus légèrement contusionné par le timon de la voiture, mais peu m’importait. La dame déclara que je lui avais sauvé la vie, et son mari, qui vint avec elle à notre cottage, le lendemain, me prit sur l’heure à son service. Il se trouva que la dame était brune; et vous n’apprendrez pas sans rire que ma tante saisit à l’instant l’occasion de réhabiliter l’honneur de ses cartes. C’est bien, en propre personne, la reine de pique, la femme brune qu’elles annonçaient, ainsi que ma tante me l’avait dit.
«A l’avenir, Francis, garde-toi de mal interpréter les cartes. Tu es toujours prêt à murmurer contre les dons de la Providence que tu ne comprends pas, comme le faisaient les Israélites des anciens temps. Je ne t’en dirai pas davantage. Quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas ta tante abandonnée, comme un oiseau sur un toit, avec une pauvre petite rente de trente livres par an.»
Je ne restai en place, dans le West End, que jusqu’au printemps de l’année suivante. A cette époque, la santé de mon maître déclina. Les docteurs lui ordonnèrent d’aller chercher à l’étranger un climat qui lui fût plus favorable, et son train de maison changea. Mais je n’y perdis rien. Quand je quittai ma place, grâce à la générosité de mon maître, je la quittai avec une rente annuelle qu’il m’accorda en souvenir du jour où j’avais sauvé la vie à ma maîtresse. Désormais je pouvais me remettre en service ou vivre en bon bourgeois, à mon gré, mon petit revenu étant suffisant pour ma mère et pour moi.
Mon maître et ma maîtresse quittèrent l’Angleterre vers la fin de février. Quelques affaires que je dus terminer pour eux me retinrent à Londres jusqu’au dernier jour de ce même mois. Je ne pus prendre que le train du soir pour aller passer, comme d’habitude, mon jour de naissance dans notre village, avec ma mère. Il était l’heure d’aller au lit quand j’atteignis le cottage, et je fus bien chagrin de voir qu’elle était loin de se trouver en bonne santé. Par surcroît de malheur, elle avait achevé, la veille, la bouteille du médicament qu’elle prenait, et avait oublié d’envoyer faire remplir cette bouteille, comme le docteur l’avait expressément recommandé. C’était lui qui vendait les médicaments qu’il prescrivait, et j’offris à ma mère d’aller lui faire remplir la bouteille. Elle n’y consentit pas; et, après m’avoir fait souper, elle m’envoya au lit.
Je m’endormis bientôt, mais je ne tardai pas à me réveiller. La chambre de ma mère était voisine de la mienne. J’entendis les pas lourds de ma tante, qui allait et venait dans cette chambre, et craignant que ma mère ne se trouvât plus mal, j’allai frapper à la porte. Je ne m’étais pas trompé; ses douleurs lui étaient revenues, et il y avait une nécessité pressante de les faire cesser au plus tôt. Je m’habillai à la hâte et courus à l’autre bout du village où demeurait le docteur, pour lui demander une nouvelle bouteille de son médicament. A l’horloge de l’église du village sonnaient deux heures moins un quart du matin, anniversaire de ma naissance, juste au moment où j’arrivai devant la maison du docteur. Au premier coup de la sonnette de nuit, il parut à la fenêtre de sa chambre à coucher, et me dit d’attendre. Je remarquai que la nuit était admirablement belle et chaude, pour cette époque de l’année. On apercevait l’ancienne carrière où s’était produit l’accident de voiture. La lune brillait dans un ciel sans nuage; on eût dit qu’il faisait jour.
Au bout d’une minute ou deux, le docteur me fit entrer dans son laboratoire. Je fermai la porte, en voyant qu’il avait quitté sa chambre très-légèrement vêtu. Il pardonna d’un ton amical la négligence que ma mère avait commise en n’exécutant pas strictement son ordonnance, et se mit aussitôt à composer son médicament. Je lui vins en aide, en tenant le flambeau, tandis qu’il remplissait la bouteille que j’avais apportée. Nous étions ainsi occupés, quand nous entendîmes qu’on ouvrait, de la rue, la porte du laboratoire.
Qui pouvait être debout et courir les rues à pareille heure?
Quand la personne qui avait ouvert la porte se trouva éclairée par notre flambeau, nous vîmes que c’était une femme, ce qui acheva de nous étonner.
Elle marcha droit au comptoir, et, se plaçant à côté moi, elle leva son voile. Au moment où elle découvrit son visage, j’entendis l’horloge de l’église sonner deux heures. Cette femme m’était inconnue aussi bien qu’au docteur. C’étaient d’ailleurs, sans comparaison, la plus belle personne que j’eusse encore vue de ma vie.
«J’ai aperçu de la lumière par dessous la porte, dit-elle, j’ai besoin d’un médicament.»
Elle parlait avec un grand calme, comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire à ce qu’elle fût hors de chez elle à deux heures du matin, et qu’elle fût entrée à ma suite dans le laboratoire pour demander un médicament. Le docteur la regarda avec étonnement, comme s’il craignait que ses yeux ne le trompassent.
«Qui êtes-vous? lui demanda-t-il. Comment se fait-il que vous erriez dans ces environs, à une telle heure de la nuit?»
Elle ne prit pas garde à ses questions, et lui dit seulement, du ton le plus tranquille du monde, ce qu’elle voulait avoir.
«J’ai mal aux dents. J’ai besoin d’un peu de laudanum.»
Le docteur reprit possession de lui-même quand il entendit qu’elle lui demandait du laudanum. Il était là sur son terrain, en effet, et lui parla, cette fois, avec une certaine ironie.
«Ah! vous avez mal aux dents, dit-il, permettez que je voie.»
Elle secoua la tête et mit sur le comptoir une demi couronne.
«Je ne veux pas vous donner la peine de voir mes dents, dit-elle. Voilà l’argent. Donnez-moi le laudanum, s’il vous plaît.»
Le docteur lui rendit sa pièce.
«Je ne vends pas de laudanum à des inconnus, répondit-il. Si vous éprouvez quelque douleur de corps et d’esprit, c’est une autre question. Je me ferai un plaisir de vous aider de mes conseils.»
Elle remit l’argent dans sa poche.
«Vous ne pouvez me venir en aide, dit-elle aussi tranquillement que jamais, bonjour!»
En disant cela, elle ouvrit la porte du laboratoire et sortit.
Jusque-là je n’avais pas dit un mot. J’étais resté debout, continuant à tenir le flambeau, sans en avoir conscience, mes yeux fixés sur elle, mon esprit tout entier captivé par ses paroles, semblable à un homme qu’un charme domine. Ses derniers regards avaient trahi, encore plus clairement que ses paroles, sa résolution de mettre, d’une façon ou d’autre, fin à ses jours. Quand elle ouvrit la porte, inquiet de ce qu’elle allait faire, je retrouvai l’usage de ma langue.
«Arrêtez! m’écriai-je. Attendez-moi. J’ai besoin de vous parler avant que vous vous éloigniez.»
Elle leva les yeux d’un air d’insouciante surprise, et me dit, en souriant et d’un ton railleur:
«Que pouvez-vous avoir à me dire?»
Elle s’arrêta cependant, se prit à rire, et se parla à elle-même.
«Pourquoi pas? dit-elle. Je n’ai rien à faire et nulle part à aller.»
Elle recula d’un pas, et me fit signe de la tête.
«Vous êtes étranger... Je vous attendrai dehors.»
Elle ferma sur elle la porte du laboratoire, et s’éloigna.
J’ai honte d’avouer ce qui arriva ensuite. Ma seule excuse, c’est que j’étais réellement et véritablement sous l’empire d’un charme. J’allais la suivre, sans plus songer à ma mère. Le docteur m’arrêta.
«N’oubliez pas le médicament, me dit-il. Et si vous voulez m’en croire, ne vous inquiétez pas de cette femme. Réveillez le constable. C’est son affaire de veiller sur elle, non la nôtre.»
Je tendis la main en silence, pour recevoir le médicament: j’avais peur de manquer de respect au docteur, si je me hasardais à lui répondre. Il devait avoir vu, comme moi, qu’elle demandait du laudanum pour s’empoisonner. Il avait, selon moi, pris la chose avec trop d’indifférence. Je me bornai à le remercier en recevant le médicament et je sortis.
Elle m’attendait, comme elle l’avait promis, allant et venant avec lenteur dans la rue déserte. Sa taille élevée et gracieuse, sa belle figure, son teint éclatant, ses cheveux d’un blond doré, ses grands yeux gris, recevaient des rayons de la lune tout juste la quantité de clarté qui leur seyait le mieux. On l’eût prise difficilement pour une mortelle, quand elle se retourna pour me parler.
«Eh bien! dit-elle, que voulez-vous de moi?»
En dépit de mon orgueil, ou de ma réserve, ou de mon bon sens, ou de tout ce que vous voudrez, tout mon cœur lui appartint dès ce moment; je lui saisis les mains et lui avouai ce que je pensais aussi franchement que si je la connaissais depuis son enfance.
«Vous avez le projet de mettre fin à vos jours, lui dis-je, et je veux vous en empêcher. Si je vous suis pendant toute la nuit, vous ne pourrez exécuter ce funeste dessein.»
Elle se mit à rire.
«Vous avez vu vous-même que le docteur ne veut pas me vendre de laudanum. Vous importe-t-il réellement que je vive ou que je meure?»
Elle pressa doucement mes mains en m’adressant cette question. Ses yeux cherchèrent les miens, avec un regard languissant qui pénétra dans mon cœur comme une flamme ardente. Ma voix mourut sur mes lèvres; je ne pus lui répondre.
Elle me comprit malgré mon silence.
«Vous m’avez donné l’envie de vivre, en me parlant avec bonté, dit-elle. La bonté a un merveilleux effet sur les femmes, les chiens, et tous les animaux domestiques. Les hommes seuls échappent à son influence. Tranquillisez-vous... je vous promets de prendre autant de soin de moi que si j’étais la plus heureuse des femmes. Je ne veux pas vous tenir plus longtemps hors de chez vous. Quel chemin suivez-vous?»
Malheureux que j’étais! J’avais encore oublié ma mère, en tenant le médicament qui lui était destiné dans ma main.
«Je retourne à la maison, dis-je... Où demeurez-vous?... à l’auberge?»
Elle rit d’un rire amer, et, indiquant la carrière:
«Voilà mon auberge pour cette nuit, dit-elle. Quand je serai fatiguée de rôder aux alentours, j’irai m’y reposer.»
Nous fîmes route ensemble, dans la direction du cottage de ma mère. Je pris la liberté de lui demander si elle n’avait pas d’amis.
«Si je pensais qu’il me restât un ami, vous ne m’auriez pas rencontrée dans ce village. Celui que je regardai à tort comme tel, m’a fermé sa porte, il n’y a que quelques heures, et ses domestiques m’ont menacée de la police. Je n’avais aucun autre endroit où aller, après avoir parcouru sans profit votre voisinage. Je ne possède que la pièce de deux shillings que j’ai offerte au docteur, et les haillons que je porte sur moi. Quel aubergiste respectable voudrait me recevoir dans sa maison? J’ai erré au hasard, me demandant quel chemin je pourrais trouver pour sortir de ce monde... sans me défigurer, et sans trop souffrir. Vous n’avez pas de rivière dans ces environs. Je ne savais comment en finir avec la vie, quand je vous ai vu sonner à la porte du docteur. Je jetai un coup d’œil sur les bouteilles de son laboratoire quand il vous y fit entrer, et je pensai tout de suite au laudanum. Qu’alliez-vous faire là? Pour qui est ce médicament?... Pour votre femme?...
--Je ne suis pas marié.»
Elle rit de nouveau.
«Point marié! Si j’étais un peu mieux vêtue, il pourrait y avoir une chance pour moi. Où demeurez-vous?... Ici?...»
Nous venions d’arriver en ce moment à la porte de ma mère. Elle me tendit la main pour me dire adieu. Sans feu ni lieu, comme elle l’était, elle ne m’avait pas demandé une seule fois de lui donner un asile pour la nuit. Ce fut moi qui lui proposai de passer cette nuit sous mon toit à l’insu de ma mère et de ma tante. Notre cuisine a été construite séparément du cottage et par derrière. L’inconnue pouvait y rester sans être vue ni entendue jusqu’au matin. Je la conduisis dans cette cuisine; je plaçai un fauteuil pour elle auprès des cendres encore chaudes du foyer. Je dois avouer que j’étais digne de blâme. Mais je demanderai ce que vous auriez fait à ma place. Sur votre parole d’homme d’honneur, dites-le moi, auriez-vous laissé cette belle créature aller chercher un asile dans la carrière, comme un chien errant? Que Dieu soit en aide à la femme qui serait assez folle pour avoir confiance en un homme capable d’une telle cruauté, et pour l’aimer!
Je la laissai auprès du feu et me rendis dans la chambre de ma mère.
Si vous avez jamais éprouvé une douleur de cœur, vous comprendrez ce que je souffris en secret quand ma mère, me prenant la main, me dit:
«Je suis désolée, Francis, d’avoir troublé le repos de ta nuit.»
Je lui donnai le médicament et j’attendis près d’elle que sa crise fût passée. Ma tante alla se coucher, et ma mère et moi, nous restâmes seuls. Je remarquai que le pupitre, retiré de sa place ordinaire, était sur le lit, auprès d’elle. Elle vit que je regardais ce pupitre.
«C’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, Francis, dit-elle. As-tu quelque chose à me dire?»
J’avais si complétement oublié mon rêve de l’auberge que je n’eus aucune idée de ce qui pouvait se passer dans l’esprit de ma mère quand elle m’adressa cette question. Pendant un instant j’éprouvai la crainte qu’elle ne se doutât de quelque chose. Je me détournai et lui répondis:
«Non, mère, je n’ai rien à te dire.»
Elle me fit signe de me pencher sur son oreiller et de lui donner un baiser.
«Dieu te bénisse, mon cher enfant! dit-elle, et puisses-tu voir pendant de nombreuses années le retour heureux de cet anniversaire!»
Elle me donna une petite tape sur la main, ferma ses yeux fatigués, et ne tarda pas à tomber dans un calme sommeil.
Je redescendis à la dérobée l’escalier. J’appuyai ma main sur la porte fermée de la cuisine en hésitant.
Aurais-je réellement échappé à la tentation que j’éprouvais, si j’avais été laissé libre de me décider? Qui peut le dire? Toujours est-il que je ne demeurai pas libre de me décider. Elle m’entendit et ouvrit la porte de la cuisine. Mes yeux et les siens se rencontrèrent. C’en était fait de mon hésitation.
Nous nous trouvâmes seuls, sans que personne le soupçonnât, sans que personne nous troublât, durant les deux heures qui suivirent. Ce temps lui suffit pour me révéler le secret de sa vie, si tristement dissipée. Ce temps lui suffit pour prendre pleinement possession de moi, pour faire de moi ce qu’elle voulut. Il est à peine nécessaire d’insister sur les infortunes qui l’avaient fait tomber si bas sur l’échelle sociale: ce sont des infortunes trop vulgaires pour intéresser personne. Son nom était Alice Warlock. Elle était née et avait été élevée au sein d’une famille noble. Mais elle avait perdu sa position, sa réputation, ses amis. La vertu frémissait à sa vue; le vice s’était emparé d’elle pour le reste de ses jours. C’est choquant, c’est vulgaire, ce qui est tout un pour moi. Je l’ai déjà dit, je le répète, j’étais sous la puissance d’un charme. Y a-t-il là quelque chose de bien étonnant? Rappelez-vous qui j’étais. Parmi les femmes honnêtes de ma classe, où aurais-je trouvé sa pareille? Qui avait sa démarche? Qui avait son grand air? Qui savait mieux appuyer un baiser sur mes lèvres? Qui savait rire comme elle? Qui avait une peau, un pied, une main, un toucher comparables à sa peau, à son pied, à sa main, à son toucher? Elle n’avait pas la moindre tache sur elle. Je vous assure qu’elle exhalait de toute sa personne un véritable parfum naturel. Quand elle m’embrassait, ses bras m’entouraient comme les deux ailes d’un ange, et son sourire répandait autour de moi un éclat semblable à celui du soleil dans le firmament. Je vous permets de rire ou de vous récrier en m’écoutant, selon votre caractère. Je n’essaye pas de m’excuser; j’essaye de vous expliquer ce que je ressentais. Vous êtes des gens bien nés; ce qui m’éblouissait et me rendait fou, vous en faites chaque jour l’expérience. Être déchu ou non déchu, ange ou démon, je ne puis que dire ceci: c’était une vraie dame, et je n’étais qu’un palefrenier.
Avant que les gens de la maison fussent sur pied, je la fis partir, par le train des travailleurs, pour une grande ville manufacturière de notre district.
Là, à l’aide de mes économies, elle pouvait se refaire un trousseau décent et se loger parmi des inconnus qui ne songent pas à faire des questions à leurs hôtes aussi longtemps qu’ils sont exactement payés. Là, tantôt sous un prétexte, et tantôt sous un autre, je pouvais lui faire visite, et nous pouvions tracer le plan de notre future existence. Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’engageai à en faire ma femme. Un homme dans ma situation épouse toujours une femme placée dans la sienne.
Vous demandez-vous avec étonnement si j’étais heureux à cette époque? J’aurais été parfaitement heureux, n’avait été cette petite circonstance: je ne me sentais jamais entièrement à mon aise en présence de ma fiancée.
Je ne veux pas dire que je fusse timide devant elle ou que je n’eusse pas confiance en elle, ou que j’éprouvasse quelque honte d’elle. Le malaise dont je parle provenait d’un doute que je ne pouvais chasser de mon esprit; il me semblait que je l’avais vue quelque part, avant notre rencontre nocturne dans la maison du docteur. Je me demandais, avec un étonnement de plus en plus grand, si sa figure ne me rappelait pas une autre figure qui ne m’était pas inconnue. Mais quelle était cette autre figure? C’est ce que je ne pus jamais trouver. Cet étrange sentiment, cette unique question que je ne pouvais résoudre, me tourmentait à un degré que vous sauriez difficilement vous imaginer. J’en étais préoccupé à tous les moments, mais le plus souvent le soir, quand les chandelles étaient allumées. Vous savez ce que c’est de tenter de se rappeler un nom qui vous est sorti de la mémoire, et de ne pas y réussir, malgré tous les efforts qu’on fait pour le retrouver.
Au bout de trois semaines, nous avions arrêté notre plan et décidé comment je devais m’y prendre pour le réaliser. Par le conseil d’Alice, je devais la présenter comme ayant été au service de mes excellents maîtres, à Londres, en même temps que moi. Il n’y avait plus à craindre, maintenant, que l’effet produit sur ma mère par une grande surprise eût aucune suite fâcheuse. Sa santé s’était raffermie dans cet intervalle de trois semaines. Le premier soir où elle fut en état de reprendre son ancienne place à l’heure du thé, je pris mon courage à deux mains et lui dis que je songeais à me marier. Ma pauvre mère jeta ses bras autour de mon cou et poussa un cri de joie.
«Ah! Francis! dit-elle, comme je suis heureuse de penser que tu auras quelqu’un auprès de toi pour t’encourager et prendre soin de toi quand je n’y serai plus!»
Quant à ma tante, vous pouvez deviner ce qu’elle fit, sans que je vous le dise. S’il y avait eu réellement quelque vertu prophétique dans les cartes, quel terrible avertissement elles nous auraient donné ce soir-là!
Il fut décidé que j’amènerais ma fiancée, pour dîner au cottage, le jour suivant.
J’avoue que j’étais fier d’Alice, quand je l’introduisis, à l’heure convenue, dans notre petit parloir. Elle ne m’avait jamais paru aussi belle que ce jour-là. Je n’ai jamais pris garde à la toilette d’aucune autre femme; je remarquai la sienne aussi soigneusement que si j’avais été une femme moi-même. Elle portait une robe de soie noire, avec un col et des manchettes unis; un modeste chapeau couleur de lavande avec une rose blanche placée sur le côté. Ma mère, vêtue de son costume des dimanches, se leva tout émue pour souhaiter la bienvenue à celle qui allait devenir sa belle-fille. Elle fit quelques pas vers elle, en souriant à la fois et en pleurant; elle fixa Alice, et soudain demeura immobile. Ses joues devinrent tout à coup blanches comme son linge; ses yeux semblèrent saisis d’horreur; ses mains tombèrent sans force à ses côtés. Elle chancela et s’affaissa dans les bras de ma tante qui se trouvait derrière elle. Ce qu’elle éprouvait n’était pas un évanouissement, car elle conservait toute sa connaissance. Ses yeux se détournèrent lentement d’Alice et se fixèrent sur moi.
«Francis, me dit-elle, la figure de cette femme ne te rappelle-t-elle aucun souvenir?»
Avant que je pusse répondre, elle m’indiqua du doigt son pupitre placé sur la table, auprès du foyer.
«Apporte-le, s’écria-t-elle, apporte-le!...»
A ce moment, je sentis la main d’Alice se poser sur mon épaule et je vis sa figure rouge de colère... il n’y avait pas lieu de s’en étonner!
«Qu’est-ce que cela signifie, me dit-elle, votre mère veut-elle m’insulter?»
Je dis quelques mots pour la calmer; mais ce que je lui dis a fui complétement de ma mémoire, tant je me sentais confus et étonné en même temps. Avant d’avoir achevé, j’entendis ma mère derrière moi.
Ma tante était allé chercher le pupitre de ma mère qui l’avait ouvert et en avait retiré un papier. Pas à pas, s’appuyant le long du mur, elle s’approcha de plus en plus d’Alice en tenant le papier dans sa main. Elle regardait tour à tour ce papier et le visage d’Alice... elle leva la longue manche flottante de la robe de celle-ci, dont elle examina la main et le bras. Je vis soudain la crainte prendre alors la place de la colère dans les yeux d’Alice. Elle se débarrassa vivement de la main de ma mère qui l’étreignait.
«Mais elle est folle! se dit-elle à elle-même, et Francis ne me l’avait pas dit!»
En prononçant ces mots, elle s’empressa de sortir du parloir.
Je m’élançai après elle, quand ma mère me fit signe de rester. Elle lut tout haut les mots écrits sur le papier. Tandis qu’ils tombaient lentement et l’un après l’autre de ses lèvres, elle indiquait du doigt la porte ouverte.
«Yeux gris-clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds avec une bande d’un jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet. Petite main de femme, dont les ongles sont bordés d’une ligne d’un rouge rosé. C’est la femme que tu as vue en rêve, Francis! La femme que tu as vue en rêve!»
Quelque chose obscurcit la fenêtre du parloir, au moment où ces mots étaient prononcés. Je me tournai vers la fenêtre, Alice était revenue. Elle nous regardait à travers la jalousie. C’était bien la fatale figure qui m’était apparue une première fois dans la chambre à coucher de l’auberge isolée où je m’étais arrêté naguère. Là, posée sur la jalousie, se laissait voir la petite main qui avait tenu le couteau meurtrier. J’avais vu cette femme avant que nous ne nous fussions rencontrés dans le village. C’était bien la femme que j’avais vue en rêve! C’était bien elle!
Je ne compte pas que personne approuve ce que je vais maintenant raconter de mon histoire.
Trois semaines après le jour où ma mère constata l’identité de ma fiancée avec la femme que j’avais vue en rêve, je conduisis Alice à l’église et j’en fis ma femme. J’étais ensorcelé, je ne puis trop le redire, absolument ensorcelé!
Pendant ces trois semaines, notre petit ménage du cottage se dispersa. Ma mère et ma tante se querellèrent. Ma mère, croyant aux songes, me suppliait de rompre mon projet de mariage avec Alice. Ma tante, croyant aux cartes, insistait pour que je le misse à exécution.
Cette différence d’opinion produisit une dispute entre les deux sœurs, dans laquelle ma tante, ne se doutant nullement de la nature superstitieuse des siennes, recourut encore à ses cartes: elles me prophétisèrent que je trouverais le bonheur dans ma prochaine vie conjugale; sur quoi ma tante demanda à ma mère si une personne autre qu’un aveugle païen pouvait être assez fou, après avoir vu les prédictions de ses cartes, pour avoir la moindre foi dans un rêve. C’en était trop, naturellement, pour la patience de ma mère; de dures paroles furent échangées de part et d’autre. Mme Chance s’en retourna, courroucée, chez ses amis d’Écosse. Elle me laissa par écrit un tableau exact de mon avenir, tel que le lui avaient révélé ses cartes, et, en même temps, l’adresse à laquelle un mandat sur la poste pourrait lui parvenir sûrement.
«Le jour n’est pas loin, remarqua-t-elle, où Francis pourra se rappeler ce qu’il doit faire pour sa tante qui a vécu honorablement, depuis son veuvage, avec une pauvre rente de trente livres par an.»
S’étant refusée à donner son consentement à mon mariage, ma mère refusa aussi d’assister à la cérémonie nuptiale et de visiter ensuite ma femme. Il n’y avait, du reste, au fond de cette conduite, aucune colère contre Alice. Mais croyant aux songes, elle avait simplement une crainte mortelle de ma femme. Je compris cela et je lui fis une pension. Pas un mot fâcheux ne s’en suivit entre nous. Le seul souvenir heureux qui me reste maintenant de cette époque, c’est que, malgré ma désobéissance aux volontés de ma mère, à l’occasion de mon mariage, j’ai aimé et respecté jusqu’à la fin cette excellente mère.
Quant à ma femme, elle ne manifesta aucun regret de la séparation. Par un consentement mutuel, nous avons toujours gardé le silence à ce sujet. Nous nous établîmes dans la ville manufacturière dont j’ai déjà parlé. Nous y fondâmes une maison meublée. Mon ancien et bon maître, à ma demande, voulut bien amortir ma pension annuelle, en m’en faisant remettre le capital. Cela nous mit en état de louer une maison convenable et de la meubler décemment. Pendant un certain temps, les choses allèrent bien, et je puis dire qu’à cette époque, ma vie était celle d’un homme heureux.
Mes infortunes commencèrent avec le retour des douleurs dont ma mère avait déjà souffert. Le docteur avoua, quand je le consultai, qu’elle était alors en danger. Naturellement, en apprenant cela, j’allai pendant quelque temps habiter auprès d’elle, au cottage. Naturellement aussi, je laissai la direction des affaires et le soin de la maison, pendant mon absence, à ma femme. Peu à peu, je remarquai qu’elle n’était plus la même à mon égard. Tandis que je n’étais pas là, elle recevait des gens d’un caractère équivoque et d’une conduite irrégulière. Un jour, j’observai quelque chose dans ses manières qui me fit concevoir, malgré moi, le soupçon qu’elle avait bu outre mesure. Avant la fin de la semaine, mon soupçon devint une certitude. En fréquentant des ivrognes, elle avait pris elle-même l’habitude de l’ivrognerie.
Je fis ce qu’un mari pouvait faire pour la retenir sur cette pente funeste. Ce fut en vain. Elle ne m’avait jamais rendu réellement l’amour que je ressentais pour elle. Je n’exerçais sur elle aucune influence. Je ne pus la détourner de son penchant. Ma mère apprenant ce fâcheux état de choses résolut d’essayer ce que son influence pourrait obtenir d’elle. Malade comme elle l’était, je la trouvai un jour habillée et prête pour sortir.
«Je ne suis pas destinée à rester longtemps encore sur cette terre, Francis, dit-elle. Je ne mourrai pas contente si je n’ai pas fait de mon mieux pour te rendre heureux après moi. Je veux faire cesser, si je puis, les craintes que j’éprouve, et aller avec toi voir ta femme; je veux essayer si je puis la ramener dans la bonne voie. Conduis-moi chez toi, Francis. Laisse tenter ce que je puis faire pour venir en aide à mon fils, avant qu’il ne soit trop tard.»
Comment pouvais-je lui refuser cette satisfaction? Nous prîmes le chemin de fer conduisant à la ville. C’était un trajet d’une demi-heure seulement. Nous arrivâmes à ma maison à une heure de l’après-midi. C’était l’heure de notre dîner, et Alice était dans la cuisine. J’installai ma mère dans notre parloir, et j’allai ensuite préparer ma femme à la visite de sa belle-mère. Elle n’avait encore bu que peu, à cette heure médiocrement avancée du jour, et par bonheur, le démon qui la possédait la laissait tranquille en ce moment.
Elle me suivit au parloir, et l’entrevue avec ma mère se passa mieux que je n’avais osé l’espérer. Seulement je dois dire que ma mère, malgré ses efforts pour se contenir, ne put prendre sur elle de regarder ma femme en face, toutes les fois qu’elles se parlèrent. Je me sentis soulagé quand Alice commença à préparer la table pour le dîner.
Elle mit la nappe, apporta le pain, dont elle coupa quelques tranches pour nous, dans la corbeille destinée à les recevoir. Ensuite elle retourna à la cuisine. En ce moment, tandis que je veillais toujours avec inquiétude sur l’état de ma mère, je tressaillis en voyant reparaître sur sa figure la pâleur extrême qui s’y était montrée le matin où elle avait reçu la visite d’Alice. Avant que je pusse lui adresser un seul mot, elle se leva précipitamment et sembla saisie de terreur.
«Sortons d’ici!... Ramène-moi au cottage, Francis! et ne me quitte plus!»
Je craignis de lui demander sur le champ une explication; je pus seulement lui faire signe de se taire, et me hâtai de la conduire vers la porte. En passant devant la corbeille au pain qui était sur la table, elle s’arrêta et me l’indiqua du doigt.
«As-tu vu avec quoi ta femme a coupé le pain? me demanda-t-elle.
--Non, mère, je n’y ai pas fait attention. Avec quoi?
--Regarde!»
Je regardai. Un couteau-poignard encore neuf, avec un manche en corne de cerf, était dans la corbeille à pain, avec les tranches qu’il avait servi à couper. J’étendis la main pour m’en saisir. Au même instant, j’entendis du bruit dans la cuisine, et ma mère me saisit par le bras.
«Le couteau du rêve, Francis! Je tremble d’effroi; sortons d’ici, avant qu’elle ne revienne!»
Je ne pus dire un seul mot pour la calmer, ou seulement pour lui répondre. Exempt, comme je le suis, de toute superstition, la vue de ce couteau me fit frissonner malgré moi. J’aidai ma mère à sortir de la maison et je la reconduisis au cottage.
Je lui tendis la main pour lui dire adieu. Elle essaya de me retenir.
«Ne retourne pas chez toi, Francis! ne retourne pas chez toi!
--Il faut que je m’empare de ce couteau, mère! il faut que je m’en retourne par le train le plus prochain.»
Je ne me départis pas de cette résolution. Je pris le premier train qui put me ramener à la ville.
Ma femme s’était, comme de raison, aperçue de notre départ secret. Elle s’était mise à boire, et elle ne se tenait pas de colère quand j’arrivai. Le dîner avait été jeté aux ordures; la nappe avait été retirée de la table... Où était le couteau?
Je fus assez peu sensé pour le demander. Elle refusa de me le donner. Dans le cours de la dispute qui s’ensuivit entre nous, je découvris qu’une horrible histoire se rattachait à ce couteau. Il avait servi à commettre un meurtre, il y a plusieurs années, et avait été si soigneusement caché que les autorités judiciaires furent dans l’impossibilité de le produire devant le tribunal. A l’aide de quelques-uns de ses amis d’une réputation équivoque, ma femme avait pu acquérir cette relique criminelle. Sa nature perverse y attachait une valeur inexplicable. Voyant que je ne pouvais espérer de m’en saisir ouvertement, je résolus de le chercher, plus tard, en secret. Mes recherches furent infructueuses. La nuit vint, et je sortis pour errer par les rues. Vous comprendrez dans quel abattement je me trouvai alors, quand je vous dirai que j’eus peur de dormir dans la même chambre que ma femme!
Trois semaines s’écoulèrent. Elle se refusa toujours à me donner le couteau, et je continuai à craindre toujours de coucher dans la chambre où elle couchait. J’errais pendant la nuit, ou je sommeillais dans le parloir, ou bien encore j’allais veiller dans un fauteuil auprès du lit de ma mère. Avant la fin de la première semaine du mois suivant, le plus grand des malheurs me frappa... ma mère mourut. C’était peu d’heures avant l’anniversaire de ma naissance. Elle avait aspiré à vivre jusqu’à ce jour. J’étais présent quand elle expira. Ses derniers mots dans ce monde furent pour moi.
«Ne retourne pas chez toi, mon fils, me dit-elle, ne retourne pas chez toi.»
Je fus obligé pourtant d’y retourner; ne fût-ce que pour surveiller ma femme. Dans les derniers jours de la maladie de ma mère, ma femme avait, en haine de moi, ajouté un nouveau grief à ceux que j’avais déjà contre elle, en déclarant qu’elle revendiquerait son droit d’assister aux funérailles de sa belle-mère. En dépit de tout ce que je pus faire ou dire, elle tint parole. Au jour fixé pour l’enterrement, elle pénétra de force jusqu’à moi, rouge de vin, et jura sans honte qu’elle se joindrait au cortége funèbre et suivrait le cercueil de ma mère jusqu’à la tombe.
Cette dernière insulte, après toutes celles que j’avais déjà supportées, comblait la mesure. Elle me mit hors de moi. Soyez indulgent pour un homme ainsi poussé à bout. Je la frappai!
A l’instant même où je portai la main sur elle, je m’en repentis. Elle alla se blottir silencieuse dans un coin de la chambre et me regarda d’un air qui refroidit à l’instant mon sang échauffé. Ce n’était pas le moment de penser à reconnaître mon tort. Je pus seulement prendre le parti, et c’était le pire, de m’assurer d’elle jusqu’à la fin de la cérémonie, en l’enfermant sous clé dans sa chambre.
Quand je revins, après avoir vu la tombe de ma mère se refermer sur sa dépouille mortelle, je trouvai Alice assise à côté de son lit. Son visage et son attitude n’étaient plus les mêmes. Elle avait un paquet sur ses genoux. Elle me regarda tranquillement et me parla avec une voix remarquablement calme, un regard et des manières composées, étranges, et qui n’avaient rien de naturel.
«Aucun homme ne m’a jamais frappée jusqu’ici. Mon mari n’aura pas une seconde occasion de le faire, dit-elle. Ouvrez la porte et laissez-moi sortir.»
Elle passa devant moi et quitta la chambre.
Était-ce tout de bon qu’elle agissait ainsi?
Je veillai toute la nuit en l’attendant. Aucun bruit de pas ne se fit entendre près de la maison. La nuit suivante, accablé de fatigue, je m’étendis sur le lit sans me déshabiller, après avoir fermé ma porte, déposé la clé sur ma table, et pris la précaution de laisser ma chandelle allumée. Mon sommeil ne fut pas une seule fois troublé. La troisième nuit, la quatrième, la cinquième, la sixième, se passèrent sans que rien n’arrivât. Le septième jour, craignant toujours que quelque incident ne vînt interrompre mon repos, je m’étendis, en conservant mes vêtements, en fermant ma porte, dont je déposai encore la clé sur ma table, et en prenant la précaution de laisser brûler ma chandelle.
Deux fois mon sommeil fut troublé, sans que j’éprouvasse pourtant aucun malaise; mais, la troisième fois, l’horrible frissonnement que j’avais ressenti durant la nuit passée dans l’auberge isolée, cette effroyable défaillance qui l’avait suivi, reparurent et me réveillèrent subitement.
Je dirigeai mes yeux vers le côté gauche de mon lit, et là se tenait debout et me regardant...
La femme que j’avais vue dans mon rêve de l’auberge? Non! Mais ma propre femme, ayant exactement la figure de celle de mon rêve, ayant la même attitude, son bras levé, le couteau dans sa délicate main blanche.
Je sautai sur elle à l’instant, mais pas assez vite pour l’empêcher de cacher son couteau. Sans lui dire un mot, sans qu’elle poussât un cri, je la clouai sur un fauteuil d’une main; je relevai sa manche droite de l’autre; et là, à l’endroit où la femme de mon rêve avait caché son couteau, ma femme avait caché le sien, le couteau à manche de corne de cerf qui semblait neuf.
Je ne me rendis pas compte, au moment où je fis cette découverte, de ce que je ressentis, et je ne saurais le dire maintenant. Je fixai mes yeux sur elle avec fermeté en tenant son couteau dans ma main.
«Vous voulez me tuer? dis-je.
--Oui, répondit-elle, je veux vous tuer.»
Elle croisa les bras sur sa poitrine et me regarda froidement en face.
«Et je le ferai, ajouta-t-elle, avec ce couteau.»
Je ne sais pas ce que je ressentis alors... Je vous jure que je ne suis pas lâche; et cependant je me comportai comme un lâche. La peur s’empara de moi. Je ne pus regarder ma femme en face. Je ne pus lui adresser la parole. Je la laissai là tenant toujours son couteau dans ma main, et je m’élançai dans la rue au milieu de la nuit.
Un vent glacial soufflait dehors, et l’air était imprégné d’une forte odeur de pluie. L’horloge de l’église sonna un quart quand je passai devant les dernières maisons de la ville. Je demandai au premier agent que je rencontrai quelle était l’heure dont le quart venait de sonner.
L’agent regarda à sa montre et me répondit:
«Deux heures.»
Deux heures du matin! Quel était le quantième du mois? Je comptai les jours qui s’étaient écoulés depuis les funérailles de ma mère, et je vis que l’horrible parallèle entre le rêve et la réalité était complet. C’était le jour anniversaire de ma naissance!
Avais-je réellement échappé au péril de mort que mon rêve m’avait prédit, ou bien venais-je de recevoir seulement un second avertissement?
A l’instant où ce doute traversait mon esprit, je m’arrêtai. J’étais sur le point de sortir de la ville. Le grand air m’avait ranimé. Je me sentais, jusqu’à un certain point, en possession de moi-même. Après avoir un peu réfléchi, je commençai à comprendre la faute que j’avais commise en laissant ma femme libre d’aller où elle voulait et de faire ce qui lui plaisait.
Je revins aussitôt sur mes pas, vers ma maison.
Il faisait encore nuit. J’avais laissé la chandelle allumée dans la chambre à coucher. Quand je regardai la fenêtre de cette chambre, je n’y vis plus de lumière. Je m’approchai de la porte, que je me rappelais avoir fermée en sortant, je la trouvai ouverte.
Sans perdre la maison de vue, j’attendis au dehors qu’il fît jour. Alors, je m’aventurai dans l’intérieur; j’écoutai, et n’entendis aucun bruit; je visitai la cuisine, le lavoir, le parloir, je n’y trouvai personne. Je montai l’escalier et arrivai enfin dans la chambre à coucher. Elle était vide.
Un rossignol, abandonné sur le parquet, me fit comprendre comment ma femme avait pénétré, pendant la nuit, dans ma chambre. Ce fut le seul indice qu’eût laissé de sa visite la femme de mon rêve.
J’attendis chez moi l’heure où les habitants de la ville sont debout et vaquent à leurs affaires. Je me rendis alors chez un homme de loi, pour le consulter. Dans le trouble où se trouvait alors mon esprit, je n’avais pas une idée claire de ce que je me proposais de faire: j’étais résolu à vendre ma maison, et à quitter le voisinage. Mais il se présenta des obstacles que je n’avais point prévus. On m’apprit que j’avais des créanciers qu’il me fallait satisfaire avant de quitter ma maison, moi, qui chaque semaine remettais régulièrement à ma femme le montant des notes que je pouvais devoir. Les informations que je pris me firent découvrir qu’elle avait détourné à son profit personnel tout l’argent que je lui avais confié dans ce but. Je n’avais d’autre alternative que payer de nouveau.
Placé dans cette fâcheuse position, mon premier devoir fut de remettre de l’ordre dans mes affaires avec l’aide de mon homme de loi. Pendant mon séjour forcé dans la ville, je fis deux choses peu sensées, et qui eurent pour conséquence que j’entendis encore parler, mais pour la dernière fois, de ma femme.
En premier lieu, après m’être emparé du couteau, j’eus l’imprudence de le mettre dans ma poche. En second lieu, ayant quelque chose d’important à communiquer à mon homme de loi, à une heure assez avancée de la soirée, je me rendis chez lui après la chute du jour, seul et à pied. J’y arrivai sans accident. Mais, à mon retour, deux hommes me saisirent par derrière, me traînèrent dans un passage obscur, me prirent non-seulement l’argent que j’avais sur moi, mais encore le couteau. L’homme de loi pensa, et je pensai comme lui, que les voleurs étaient du nombre des mauvaises connaissances de ma femme, et qu’ils m’avaient attaqué à son instigation. Une lettre que je reçus le lendemain sans date ni adresse, mais qui était visiblement de la main de ma femme, me confirma dans cette opinion. La première ligne m’informait que le couteau était rentré en sa possession. La seconde me rappelait le jour où je l’avais frappée. La troisième me prévenait qu’elle laverait cet affront dans mon sang, et répétait ses propres paroles: Je le ferai avec ce couteau!
Tout cela se passait il y a un an. La justice a mis la main sur les hommes qui m’avaient volé, mais, jusqu’à cette heure, elle a complétement échoué dans ses recherches pour mettre la main sur le couteau de ma femme.
Mon histoire finit ici. Quand j’ai eu payé mes créanciers et mes frais judiciaires, il m’est resté à peine cinq livres du produit de la vente de ma maison, et j’ai dû recommencer à courir le monde. Il y a quelques mois, en allant çà et là, j’arrivai à Underbridge. Le maître de l’auberge a un peu connu autrefois la famille de mon père. Il me donne tout ce qu’il peut me donner: la nourriture et un abri. Excepté les jours de marché, il n’y a rien à faire ici. L’hiver prochain, l’auberge sera fermée, et je devrai me tirer d’affaire comme je pourrai. Mon ancien maître viendrait à mon aide, si je m’adressais à lui, mais je n’aime pas à me rendre importun, et il a déjà fait pour moi plus que je ne méritais. D’ailleurs, qui sait si l’année prochaine ne verra pas la fin de toutes mes peines? L’hiver prochain me rapprochera d’un nouvel anniversaire de ma naissance, et ce nouvel anniversaire peut être le jour de ma mort. Oui! Il est vrai que j’ai veillé toute cette nuit et que j’ai entendu sonner deux heures, sans qu’il me soit rien arrivé. Je l’avoue. Mais, je ne puis me fier à l’avenir. Ma femme a retrouvé son couteau... ma femme a les yeux sur moi. Je ne suis pas superstitieux, croyez-le! Je ne dis pas que je crois aux songes; je dis seulement: Alice Warlock a les yeux sur moi: Ai-je tort, ai-je raison? Qui le sait?
TROISIÈME RÉCIT.
HISTOIRE DE FRANCIS RAVEN CONTINUÉE PAR PERCY FAIRBANK.
Nous prîmes congé de Francis Raven à la porte de Farleigh, en lui disant qu’il pouvait compter qu’il entendrait parler de nous prochainement.
Durant la nuit suivante, Mme Fairbank et moi eûmes une discussion dans le secret de notre chambre. Le sujet en fut naturellement l’histoire du palefrenier; et la question que nous débattîmes fut de savoir ce que nous étions charitablement tenus de faire pour ce malheureux.
Le point de vue sous lequel j’envisageai son récit était le point de vue purement matériel des faits. Francis Raven avait, dans mon opinion, trouvé une connexion mystérieuse entre son étrange rêve et sa méprisable femme, et, à force d’y penser, son esprit était tombé à ce sujet dans une erreur qui lui faisait voir certaines choses sous un faux jour. J’étais tout disposé à lui donner un secours en argent et à le recommander à mon homme de loi, s’il courait réellement quelque danger ou avait besoin de conseil. Mais l’idée que je me faisais de mes devoirs envers lui n’allait pas plus loin.
En face de ce point de vue raisonnable du sujet que nous discutions, le caractère romanesque de Mme Fairbank se précipita, selon son habitude, dans l’extrême opposé.
«Je ne voudrais pas plus perdre de vue Francis Raven à l’approche de son prochain anniversaire, que je ne voudrais laisser de côté un bon roman avant d’en avoir lu les derniers chapitres. Je suis positivement résolue, Percy, à emmener Francis avec nous, quand nous retournerons en France, en qualité de palefrenier. Qu’importe un homme de plus ou de moins, à ajouter aux chevaux que possèdent des gens aussi riches que nous le sommes?»
S’obstinant ainsi dans ses idées, l’associée de mes joies et de mes ennuis demeura insensible à tout ce que je pus lui dire pour la ramener au sens commun. Ai-je besoin d’apprendre à mes frères en hyménée comment finit cette discussion? Naturellement, poussé à bout par ma femme, je lui dis quelques mots durs. Naturellement, elle se détourna de moi sur l’oreiller conjugal et fondit en larmes. Naturellement, en voyant cela, monsieur fit ses excuses et madame gagna son procès.
Avant la fin de la semaine, nous revînmes à Underbridge, et nous offrîmes à Francis de le prendre à notre service comme palefrenier supplémentaire.
Dans le premier moment, le pauvre diable put à peine croire à sa bonne fortune. Comprenant enfin que ce n’était pas une illusion, il en exprima sa gratitude avec modestie et d’une manière convenable. Mme Fairbank, dont les sympathies étaient toujours promptes à s’épancher, parla de son domaine, en France, à ce brave homme usé par les chagrins qui avaient fait grisonner déjà sa tête, comme elle en aurait parlé à un enfant.
«Ah! c’est une ancienne et belle maison, Francis; et quels beaux jardins!... et quelles écuries!... Dix fois plus grandes que les écuries d’ici. Puis des chambres excellentes pour vous! Il faut que je vous dise le nom de notre domaine: on l’appelle Maison-Rouge. La ville la plus voisine est Metz. Nous ne sommes qu’à peu de distance des rives de la Moselle. Et quand nous voulons changer d’air, nous n’avons qu’à prendre le chemin de la frontière et nous nous trouvons en Allemagne.»
Francis, qui avait écouté jusque-là d’un air enchanté, tressaillit et changea de couleur quand ma femme acheva cette phrase.
«En Allemagne?... répéta-t-il.
--Oui. Ce mot réveille-t-il en vous quelque souvenir oublié?»
Le palefrenier baissa les yeux tristement.
«L’Allemagne me rappelle ma femme, dit-il.
--En vérité? Et comment?
--Elle me dit un jour qu’elle avait habité quelque temps en Allemagne... bien avant que je la connusse... quand elle était encore jeune fille.
--Était-ce chez des parents ou chez des amis?
--C’était dans une famille étrangère comme gouvernante.
--Dans quelle partie de l’Allemagne?
--Je ne me le rappelle pas, madame. Je doute même qu’elle me l’ait jamais dit.
--Vous a-t-elle dit le nom de cette famille?
--Oui, madame. C’était un nom étranger, et il est sorti depuis longtemps de ma mémoire. Le chef de la famille était un producteur de vin qui faisait de grandes affaires. Je me souviens de cela.
--Avez-vous su de quelle espèce de vin il faisait commerce? Était-ce en vin de Moselle?
--Je ne saurais le dire, madame. Je ne crois pas l’avoir jamais su.»
La conversation s’arrêta là. Nous promîmes d’écrire à Francis avant de quitter l’Angleterre, et nous prîmes congé de lui.
Je m’étais arrangé pour achever nos visites à nos amis, en Angleterre, et de retourner à Maison-Rouge dans l’été. Sur le point de partir, quelques difficultés survenues dans l’administration de certaines propriétés que je possède en Irlande nous obligèrent à modifier notre plan. Au lieu de retourner en France dans l’été, nous n’y retournâmes qu’une semaine ou deux avant Noël. Francis nous accompagna et fut installé, en qualité d’aide palefrenier, parmi les serviteurs de Maison-Rouge.
Quelques-unes des objections que j’avais faites à son admission dans notre domesticité, objections que j’avais inutilement fait valoir auprès de ma femme, ne tardèrent pas à trouver leur justification dans quelques incidents fort peu agréables.
Francis, comme je l’avais prévu, ne tarda pas à vivre en mauvaise intelligence avec les autres domestiques. Ils étaient tous français et n’entendaient pas un mot d’anglais. Francis, de son côté, ignorait le français. Ses manières réservées, son caractère mélancolique, son goût pour la solitude, tout contribuait à les éloigner de lui. Ils l’appelaient l’ours anglais, et il ne fut bientôt connu, dans tout le visage, que sous ce sobriquet. Des querelles s’ensuivirent, et une fois ou deux on en vint aux coups. Il fut évident, même aux yeux de Mme Fairbank, qu’il fallait trouver un moyen de remédier à cet état de choses. Pendant qu’on y songeait, l’infortuné palefrenier fut victime d’un accident qui nous obligea à ajourner pour un temps la réalisation du changement que nous projetions. Toujours poursuivi par sa mauvaise chance habituelle, le pauvre diable eut une jambe cassée par un coup de pied de cheval.
Il fut soigné par notre chirurgien dans sa chambre, qui dépendait des écuries. Comme la date de son anniversaire approchait, il resta dans son lit. Au point de vue physique, il allait très-bien; mais, au point de vue moral, le chirurgien n’était pas satisfait. Francis souffrait d’un trouble mental secret qui l’empêchait de jouir, la nuit, d’un repos nécessaire. En apprenant cela, je pensais qu’il était de mon devoir de faire connaître à l’homme de l’art quelle était la nature de la souffrance morale à laquelle était en proie le malade. En homme pratique, il pensa comme moi que le palefrenier était sous l’empire d’une fâcheuse illusion, au sujet de sa femme et de son rêve.
«C’est, à mon avis, une illusion dont on pourrait le guérir, dit-il, si on en tentait l’essai bien sérieusement.
--Comment cet essai peut-il être tenté?» lui demandai-je.
Au lieu de me répondre, il me fit, de son côté, une question.
«Savez-vous par hasard, dit-il, que cette année est bissextile?
--Ma femme me l’a rappelé hier, répondis-je. Autrement je ne m’en serais pas souvenu.
--Pensez-vous que Francis sache que nous sommes, cette année, dans une année bissextile?»
Je commençai à entrevoir à demi où mon ami le chirurgien voulait en venir.
«Cela dépend: il peut le savoir, s’il a en sa possession un almanach anglais. Supposons qu’il n’en ait pas... Quelle est alors votre conclusion?
--Dans ce cas, poursuivit le chirurgien, Francis ignore parfaitement que le mois de février, cette année, à vingt-neuf jours. Que fera-t-il nécessairement par suite de cette ignorance? Il avancera d’un jour l’apparition de la femme au couteau, et l’attendra, à deux heures du matin, le 29 février, au lieu du 1er mars. Laissons-le éprouver toutes ses terreurs superstitieuses le jour qu’il croit être le 1er mars. Laissons-le, le jour qui est précisément celui de son anniversaire, passer une nuit parfaitement tranquille, et dormir d’un profond sommeil, comme tout le monde, à deux heures du matin. Et alors, quand il se réveillera dans de bonnes conditions pour déjeuner, faites-lui honte de ses illusions en lui apprenant la vérité.»
Je consentis à faire cette expérience, laissant au chirurgien le soin de prévenir Mme Fairbank au sujet de l’année bissextile, et je me rendis aux écuries pour voir Francis Raven.
Le pauvre homme était plein de ses appréhensions sur ce que lui réservait cette date fatale du 1er mars. Il me pria instamment d’ordonner à l’un des valets d’écurie de veiller auprès de lui pendant la nuit anniversaire de sa naissance. En lui en faisant la promesse, je lui demandai de me dire quel jour de la semaine tombait cet anniversaire. Il compta sur ses doigts et me prouva qu’il n’avait pas le moindre soupçon que nous fussions dans une année bissextile, en fixant son anniversaire au 29 février, dans la pleine persuasion que ce jour était le 1er mars. M’étant engagé à pousser jusqu’au bout l’expérience du chirurgien, je laissai naturellement Francis dans son erreur. En agissant ainsi, je fis mon premier pas, en aveugle, vers le dernier acte du drame qu’on peut appeler le rêve du palefrenier.
Le lendemain amena avec lui une petite difficulté domestique qui se lia indirectement et étrangement avec la péripétie de ce drame.
Ma femme reçut une lettre qui nous invitait à assister à un dîner en commémoration du mariage de deux dignes Allemands de notre connaissance, M. et Mme Beldheimer. M. Beldheimer était un gros marchand de vin des bords de la Moselle. Sa maison était située sur la frontière de la France et de l’Allemagne; et la distance qui la séparait de la nôtre était assez considérable pour nous obliger à passer la nuit sous son toit. Dans cette circonstance, si nous acceptions l’invitation de nos amis, un simple rapprochement de dates démontrait que nous serions absents de chez nous dans la matinée du 1er mars. Mme Fairbank, persistant dans son absurde résolution de voir de ses propres yeux ce qui pouvait arriver ou ne pas arriver à Francis le jour de son anniversaire, refusa nettement de s’absenter de Maison-Rouge.
«Il est facile d’envoyer une excuse», dit-elle avec résolution.
Je ne voyais, quant à moi, aucun moyen facile de sortir de cette difficulté. Le dîner auquel nous étions invités, en commémoration de vingt-cinq ans d’une heureuse vie conjugale, est, en Allemagne, une fête religieusement observée; et l’appel que fait l’amphytrion à ses amis, en pareille circonstance, est quelque chose d’équivalent à un ordre royal. Après une longue discussion, voyant que je ne pouvais vaincre l’obstination de ma femme, et sentant que l’absence de tous les deux à ce dîner offenserait certainement nos amis, je laissai Mme Fairbank faire ses excuses pour son compte, en la chargeant d’accepter l’invitation en ce qui me concernait. En agissant ainsi, je fis en aveugle mon second pas vers la péripétie du drame du rêve du palefrenier.
Une semaine s’écoula.
Les derniers jours de février arrivèrent. Une autre difficulté domestique se produisit; et cette difficulté se trouva étrangement liée avec la péripétie qui approchait.
Le palefrenier en chef de mes écuries était un nommé Joseph Rigobert; c’était un assez mauvais drôle, extraordinairement vain de ses qualités extérieures, et nullement scrupuleux dans sa conduite envers les femmes. Son seul mérite consistait dans son amour pour les chevaux et dans le soin qu’il prenait de ceux qui étaient confiés à sa garde. En un mot, il était un trop bon palefrenier pour être facilement remplacé; sinon je lui aurais donné son congé depuis longtemps. A l’époque dont je parle en ce moment, mon intendant me rapporta que Joseph Rigobert devenait paresseux et s’abandonnait à des habitudes immorales. Le principal grief allégué contre lui était qu’on l’avait vu, ce même jour, dans la ville de Metz, en compagnie d’une femme supposée Anglaise, qu’il traitait dans une taverne, quand il aurait dû être en route pour revenir à Maison-Rouge. Il me dit pour s’excuser que la dame, comme il l’appela, était une Anglaise qui ne connaissait pas la ville, et qu’il l’avait seulement conduite, sur la demande qu’elle lui en avait faite, à un établissement où elle pourrait se rafraîchir. Je lui fis les réprimandes nécessaires, sans me donner la peine de prendre de plus amples informations. En manquant à ce devoir, je fis mon troisième pas, en aveugle, vers le dernier acte du drame que je continue d’appeler le rêve du palefrenier.
Dans la soirée du 28, les domestiques employés au service des écuries, informés que l’un d’eux devait passer la nuit à veiller auprès du lit de l’Anglais, Joseph Rigobert s’offrit aussitôt volontairement à remplir ce devoir, comme un moyen, sans doute, de regagner mes bonnes grâces. J’acceptai son offre.
Ce même jour, le docteur dînait avec nous. Vers minuit, lui et moi quittâmes le fumoir et nous rendîmes auprès de Francis. Rigobert était à son poste, le visage empreint d’une expression qui n’avait rien d’agréable. Le Français et l’Anglais avaient eu, évidemment, quelque altercation. Francis était étendu sur son lit, et attendant en silence que les deux heures du matin vinssent à sonner et que la femme de son rêve parût.
«Je suis venu, Francis, pour vous souhaiter le bonsoir, lui dis-je gaiement. Demain matin, je reviendrai vous voir, à l’heure du déjeuner, avant de partir en voyage.
--Merci pour toutes vos bontés, monsieur, vous ne me reverrez pas vivant demain matin. Elle me retrouvera cette fois... Remarquez bien mes paroles... elle me retrouvera cette fois.
--Mon brave garçon, elle n’a pu vous trouver en Angleterre; comment pourrait-elle vous trouver en France?
--J’ai dans l’esprit, monsieur, qu’elle me trouvera ici. A deux heures du matin le jour de mon anniversaire, je la reverrai encore et la reverrai pour la dernière fois.
--Voulez-vous dire qu’elle vous tuera?
--Oui, monsieur, elle me tuera avec son couteau.
--Mais Rigobert est là pour vous protéger.
--Je suis condamné. Cinquante Rigobert ne pourraient me protéger.
--Et cependant, vous m’avez demandé que quelqu’un veillât auprès de vous?
--Simple faiblesse, monsieur. Je n’aime pas à être abandonné seul sur mon lit de mort.»
Je regardai le docteur. Pour peu qu’il m’y eût encouragé, j’aurais, par pure compassion, avoué à Francis le tour que nous lui jouions. Le chirurgien tenait à son expérience. Son visage me dit clairement «non».
Le lendemain, le 29 février, était le jour du dîner auquel j’étais invité. La première chose que je fis, le matin, fut de me rendre à la chambre de Francis. Rigobert vint au-devant de moi sur le seuil de la porte.
«Gomment a-t-il passé la nuit? lui demandai-je.
--En disant ses prières, et regardant si le fantôme paraissait, répondit Rigobert. Une maison de fous est la seule place qui lui convienne.»
J’approchai du lit.
«Eh bien, Francis, vous voilà sain et sauf, en dépit de ce que vous m’avez dit hier au soir?»
Ses yeux fixèrent sur moi un regard merveilleusement vide de toute expression.
«Je ne vous comprends pas, dit-il.
--Avez-vous vu votre femme quand l’horloge a sonné deux heures?
--Non, monsieur.
--N’est-il rien arrivé?
--Rien, monsieur.
--Reconnaissez-vous, maintenant, que vous aviez tort?»
Ses yeux continuèrent à fixer sur moi un regard merveilleusement vide d’expression. Il répéta seulement les mots qu’il venait de dire.
«Je ne vous comprends pas.»
Je fis un dernier effort pour lui rendre la gaîté.
«Allons! Allons! Francis! Prenez bon courage. Vous serez sur pied dans une quinzaine.»
Il secoua la tête sur son oreiller.
«Il y a quelque chose qui ne va pas bien, dit-il. Je ne dois pas espérer que vous puissiez me croire, monsieur. Je vous dis seulement qu’il y a quelque chose qui ne va pas bien... et le temps le prouvera.»
Je sortis de la chambre. Une demi-heure après, je partais pour me rendre chez M. Beldheimer, laissant des instructions écrites dans les mains du docteur et de ma femme, sur ce qu’il y avait à faire le matin du 1er mars.
La seule chose qui attira mon attention quand je me trouvai au milieu des hôtes de M. Beldheimer, est aussi la seule qu’il soit nécessaire de mentionner ici. Dans cette joyeuse réunion, une dame, pleine de distinction, se faisait remarquer par sa profonde tristesse. Cette dame était précisément l’héroïne de la fête, la maîtresse de la maison!
Dans le cours de la soirée, je demandai au fils aîné de M. Beldheimer quelle était la cause de la tristesse de sa mère. A titre d’ancien ami de la famille, j’avais des droits à la confiance de ce jeune homme. Il le reconnut volontiers.
«Il nous est arrivé une chose désagréable, dit-il, et ma mère n’est pas encore remise de l’impression pénible que cet événement a produit sur elle. Il y a quelques années, à l’époque où mes sœurs étaient encore enfants, elles avaient auprès d’elles une gouvernante anglaise. Elle nous quitta pour se marier, à ce qu’on nous dit alors, et nous n’avions plus entendu parler d’elle, lorsque, il y a huit ou dix jours, ma mère reçut une lettre dans laquelle notre ex-gouvernante se représentait comme plongée dans un profond dénûment. Après avoir beaucoup hésité elle s’était décidée, sur les conseils d’une dame, qui avait été bonne pour elle, à écrire à son ancienne maîtresse et à évoquer les souvenirs du passé. Vous connaissez ma mère: elle n’est pas seulement la plus généreuse des femmes, elle en est aussi la plus bienveillante; il est impossible de lui persuader qu’il existe, dans le monde, des gens indignes de son indulgence. Elle répondit, par le retour du courrier, à l’ex-gouvernante, une lettre qui l’invitait à venir la voir ici et qui contenait un mandat pour subvenir aux frais du voyage. Quand mon père rentra à la maison, et apprit ce que ma mère avait fait, il écrivit aussitôt à son agent à Londres, le chargeant de prendre des informations sur l’ex-gouvernante. Avant qu’il eût reçu la réponse de cet agent, la gouvernante arriva. Elle fit la plus défavorable impression sur son esprit. La réponse de l’agent vint, peu de jours après, confirmer ses soupçons. Depuis que nous l’avions perdue de vue, cette femme avait mené la conduite la plus déréglée. Mon père lui parla en secret: il lui offrit, à la condition de quitter notre maison, une somme d’argent pour revenir à Londres. Si elle refusait, il la menaçait d’en appeler aux autorités et de faire un scandale public. Elle accepta l’argent et quitta la maison. Il paraît qu’en s’en retournant en Angleterre, elle s’est arrêtée à Metz. Vous comprendrez quelle espèce de femme c’est, quand je vous dirai qu’elle a été vue, l’autre jour, dans une taverne, en compagnie de votre beau palefrenier, Joseph Rigobert.»
Pendant que le fils de M. Beldheimer me faisait connaître ces circonstances, ma mémoire était en travail. Je me rappelai ce que Francis Raven nous avait dit de l’emploi que sa femme avait autrefois rempli comme gouvernante, dans une famille allemande. Un soupçon de la vérité traversa soudain mon esprit.
«Quel est le nom de cette femme?» demandai-je.
Le fils de M. Beldheimer répondit:
«Alice Warlock.»
Je n’eus qu’une idée, quand j’entendis cette réponse, ce fut de retourner chez moi, sans perdre de temps. Il était alors dix heures du soir. Le dernier train pour Metz était depuis longtemps parti. Je convins avec mon jeune ami, après l’avoir dûment informé des circonstances qui m’obligeaient à quitter si subitement la maison de son père, que je prendrais le premier train du lendemain matin, au lieu d’assister au déjeuner avec les autres convives qui devaient passer la nuit chez M. Beldheimer.
Maintes fois, pendant la nuit, je songeai douloureusement à ce qui pouvait se passer en mon absence à Maison-Rouge. Maintes fois, la même question se présenta à mon esprit, pendant mon retour, le matin du 1er mars. Ainsi que les faits le prouvèrent, une seule personne, chez moi, a su exactement ce qui se passa dans mes écuries, le jour anniversaire de la naissance de Francis. C’est Joseph Rigobert. Laissons-le prendre ma place comme narrateur et raconter le dénoûment, comme il le raconta, par la suite, à son avocat et à moi-même.
QUATRIÈME RÉCIT.
EXPOSÉ ADRESSÉ PAR JOSEPH RIGOBERT A L’AVOCAT QUI LE DÉFENDIT LORS DE SON JUGEMENT.
Honoré monsieur, le 27 février, je fus envoyé à Metz pour une affaire relative aux écuries de Maison-Rouge. Sur la promenade, je fis rencontre d’une fort belle femme, blonde de cheveux, anglaise de nationalité. Nous nous admirâmes réciproquement, et entrâmes en conversation. Elle parlait parfaitement le français, mais avec l’accent anglais. Je lui offris des rafraîchissements, qui furent acceptés. Nous eûmes un long et intéressant entretien et nous découvrîmes que nous étions faits l’un pour l’autre. Jusqu’ici, qui mérite d’être blâmé?
Est-ce ma faute, si je suis un bel homme qui plaît universellement, comme tel, au beau sexe? Est-ce un crime d’être accessible aux aimables faiblesses de l’amour? Je le demande encore, qui faut-il blâmer? Il est clair que c’est la nature, et non cette belle personne, ni votre humble serviteur.
En résumé, quiconque n’a pas un cœur de rocher, comprendra que deux êtres créés l’un pour l’autre ne pouvaient se séparer sans promettre de se revoir.
Je m’arrangeai pour loger cette dame dans le village situé près de Maison-Rouge. Elle me fit l’honneur de consentir à souper avec moi, dans mon appartement qui dépendait des écuries. L’heure fixée était celle où les autres valets d’écurie avaient l’habitude de se retirer... Onze heures.
Parmi les palefreniers attachés aux écuries de Maison-Rouge était un Anglais, qu’on soignait pour une jambe cassée. Son nom était Francis; ses manières étaient repoussantes; il ne savait pas le français. Dans la cuisine, on le désignait sous le sobriquet de l’ours anglais. Chose singulière! il était en grande faveur auprès de mon maître et de ma maîtresse. Ils lui passaient même certaines terreurs superstitieuses, auxquelles cet être repoussant était accessible, terreurs de la cause desquelles, en ma qualité de libre penseur, je ne daignai pas m’enquérir un seul moment.
Le 28 au soir, l’Anglais, en proie à ses terreurs, demanda que quelqu’un d’entre ses camarades, dans le service des écuries, pût veiller auprès de son lit pendant cette nuit-là seulement. Ce désir reçut l’approbation de M. Fairbank. Ayant récemment provoqué le mécontentement de mon maître pour un fait que le respect de ma propre dignité ne me permet pas de relater ici, je m’offris spontanément à veiller la nuit près du lit de l’ours anglais. Mon but était de prouver à M. Fairbank que je ne lui gardais aucune rancune pour ce qui s’était passé entre lui et moi. Le malheureux Anglais fut en proie au délire pendant une partie de la nuit. Ne comprenant point son langage barbare, je pus seulement deviner à ses gestes qu’il était mortellement effrayé par quelque fantôme qu’il s’imaginait voir auprès de son lit. De temps en temps, quand ce fou troublait mon sommeil, je le calmais en jurant contre lui, ce qui est le plus court et le meilleur moyen de traiter les personnes dans son état.
Le matin du 29, M. Fairbank partit en voyage.
Dans la soirée, à mon très-grand déplaisir, je vis que je n’en avais pas fini avec mon Anglais. En l’absence de M. Fairbank, Mme Fairbank parut prendre un incompréhensible intérêt au repos de mon fou, pendant la nuit suivante. L’un ou l’autre de nous fut encore invité à veiller cette nuit-là auprès de lui, et, s’il lui arrivait quelque chose, à en faire le rapport. Attendant à souper ma belle amie, il était nécessaire que je pusse être sûr que mes camarades, dans le service des écuries, ne quitteraient pas leurs lits de toute la nuit. En conséquence je m’offris encore volontairement à monter cette nouvelle garde. Mme Fairbank me complimenta sur mon humanité. Je possède un grand empire sur moi-même. J’acceptai son compliment sans rougir.
Deux fois, après la chute du jour, ma maîtresse et le docteur, celui-ci n’avait pas quitté la maison depuis le départ de M. Fairbank, vinrent l’un après l’autre s’informer de l’état de l’Anglais, la première fois avant l’arrivée de ma belle amie, la seconde fois après son arrivée; et comme la porte de ma chambre était voisine de celle de la chambre de l’Anglais, je fus obligé de cacher ma belle visiteuse dans la sellerie. Elle consentit, avec une résignation angélique, à immoler sa dignité aux nécessités de ma position de domestique. Je n’ai jamais rencontré, jusqu’ici, une femme plus aimable.
Après la seconde visite, je me trouvai libre. Il était alors minuit sonné. Jusqu’à cette heure, il n’était rien survenu dans l’état de l’Anglais qui dût nécessiter une nouvelle visite de Mme Fairbank et du docteur. Il restait, à moitié endormi, à moitié éveillé sur son lit, et son regard avait quelque chose d’étrange et d’étonné. Mme Fairbank, en se retirant, me recommanda de veiller particulièrement sur lui à deux heures du matin. Le docteur, pour le cas où il arriverait quelque chose, me laissa une grosse sonnette à la main, dont le bruit pouvait être aisément entendu dans la maison.
Libre de venir rejoindre ma belle amie, je mis la nappe et servis le souper. Un pâté, du saucisson, et quelques bouteilles de généreux vin de Moselle, composaient le menu de ce simple repas. Quand deux personnes s’adorent, les illusions enivrantes de l’amour transforment le plus simple repas en un banquet. Nous prîmes place devant la table, dans les meilleures dispositions de bien profiter des instants de bonheur qu’il nous était permis de goûter. Au moment même où je faisais asseoir ma charmante compagne sur le fauteuil qui lui était destiné, l’abominable Anglais, dans la chambre voisine, choisit ce moment pour s’agiter et faire un bruit intolérable. Il se mit à frapper le parquet avec son bâton, et à crier de toutes ses forces, dans un accès de délire et de terreur:
«Rigobert!... Rigobert!...»
Le son de cette voix lamentable, frappant tout à coup nos oreilles, remplit d’épouvante ma belle amie. Elle perdit en un instant ses ravissantes couleurs.
«Bon Dieu! s’écria-t-elle, qui est dans la chambre voisine?
--Un Anglais... un fou!
--Un Anglais... un fou?
--Remettez-vous, mon ange. Je vais le calmer.»
La voix lamentable de l’Anglais se fit entendre de nouveau.
«Rigobert!... Rigobert!...»
Ma belle amie me saisit le bras.
«Qui est cet homme?... Quel est son nom?...»
L’expression de sa physionomie me frappa quand elle m’adressa cette question et pénétra dans mon cœur.
«Vous connaissez cet homme? dis-je.
--Son nom? répéta-t-elle avec véhémence; son nom?
--Francis, répondis-je.
--Francis... Quoi?...»
Je haussai les épaules. Je ne pus ni me rappeler ni prononcer le nom de famille de mon Anglais. Je pus dire seulement qu’il commençait par un R.
Elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil. Était-elle près de s’évanouir? Non; elle se remit, et fit plus que reprendre ses couleurs, un moment éclipsées. Ses yeux lancèrent des flammes. Qu’est-ce que cela signifiait? Quoique je me pique de connaître en général les femmes à fond, je ne compris rien à celle-ci.
«Vous le connaissez?» répétai-je.
Elle se prit à rire.
«Quelle folie!... Comment le connaîtrai-je? Allez calmer ce malheureux.»
Ma glace n’était pas loin de moi. Un coup d’œil que j’y donnai suffit pour me persuader qu’aucune femme de quelque bon sens ne saurait préférer l’Anglais à moi. Je repris possession du respect de moi-même. Je me rendis en toute hâte auprès de l’Anglais.
Dès que je parus, il indiqua du doigt ma chambre avec vivacité. Il m’accabla d’un torrent de mots, dans sa langue. Je compris, par ses gestes et ses regards, qu’il avait, d’une façon qui m’était incompréhensible, découvert la présence d’une personne étrangère dans ma chambre, et ce qui m’étonna encore plus, c’est qu’il fut épouvanté de cette découverte. J’essayai de le calmer à l’aide du système qui m’avait déjà réussi, c’est-à-dire, en jurant dans ma langue. N’y parvenant pas, cette fois je lui mis mon poing sous le nez et sortis de sa chambre.
En rentrant dans la mienne, je trouvai ma belle amie qui allait et venait en proie à une agitation qui m’étonna. Elle ne m’avait pas attendu pour remplir son verre. Elle avait entamé une bouteille de mon vin de Moselle en mon absence. Ce ne fut qu’avec peine que j’obtins qu’elle reprît sa place à table. Rien ne put la décider à manger.
«Je n’ai plus faim, dit-elle, donnez-moi à boire.»
Le vin de Moselle mérite bien l’épithète de généreux. Il plaît au goût et il a du corps. La force de ce vin délicat ne produisit pas l’effet stupéfiant sur l’esprit de mon amie, que d’autres vins auraient produit. Il parut la ranimer et l’égayer, pas davantage. Elle parla toujours à voix basse, et, sur quelque sujet que je tournasse la conversation, elle sut toujours la ramener avec la même adresse sur mon fou anglais. De la part d’une autre femme, cette persistance m’aurait offensé; de sa part, je lui trouvai un charme irrésistible; je répondais à ses questions avec la docilité d’un enfant. Elle avait toute l’amusante excentricité des femmes de sa nation. Quand je lui appris que l’accident avait confiné l’Anglais dans son lit, elle se leva subitement de son siége. Un sourire extraordinaire illumina sa physionomie. Elle me dit:
«Laissez-moi voir le cheval qui lui a cassé la jambe. Il faut que je voie ce cheval!»
Je la conduisis aux écuries. Elle embrassa le cheval... Oui, sur ma parole d’honneur, elle l’embrassa! Cela m’étonna.
«Vous connaissez nécessairement cet homme, lui dis-je, et il doit avoir eu quelque tort envers vous?»
Elle ne voulut pas convenir, même alors, qu’elle le connût.
«J’embrasse tout bel animal que je rencontre, dit-elle. Ne vous ai-je pas embrassé?»
Après cette charmante explication de ce qu’elle venait de faire, elle remonta en courant l’escalier. Je ne m’arrêtai derrière elle que juste le temps de fermer à clef la porte de l’écurie dont nous sortions.
«J’allais redescendre pour vous appeler, dit-elle. L’homme qui est là recommence son tapage.»
L’Anglais, en effet, étourdissait encore nos oreilles de ses cris.
«Rigobert!... Rigobert!...»
Il avait un aspect effrayant, cette fois, quand je le regardai. Il fixa sur moi des yeux hagards. La sueur inondait son visage. Dominé par la terreur, il joignit les mains et les éleva vers le ciel. Il eut recours à tous les signes, à tous les gestes qu’un homme peut faire pour me supplier de ne plus le laisser seul. Je ne pus réellement m’empêcher de sourire. Pouvais-je penser à rester auprès de lui et à laisser ma belle amie toute seule dans la chambre voisine?
Je me tournai vers la porte. Quand le malheureux fou vit que je me retirais, il poussa un tel cri de désespoir que je craignis qu’il n’éveillât les autres domestiques dans leurs chambres.
Ma présence d’esprit à l’occasion est proverbiale parmi ceux qui me connaissent. J’ouvris l’armoire dans laquelle il enfermait son linge et j’y pris une poignée de mouchoirs. Je le bâillonnai avec un de ces mouchoirs, et je lui liai les mains avec les autres. Il n’y avait plus de danger, dès lors, qu’il réveillât les domestiques par son tapage. Après avoir pris ce soin, je levai les yeux.
La porte de la chambre de l’Anglais était ouverte, et sur le seuil se tenait, debout, ma belle amie, le regardant étendu sur son lit, et me regardant occupé à achever de lui lier les mains.
«Que faites-vous là?» demandai-je.
Elle s’avança vers moi et me murmura à l’oreille, sans cesser de fixer l’Anglais:
«Je l’ai entendu crier.
--Eh bien!
--J’ai cru que vous l’aviez tué.»
Je reculai d’horreur. Le soupçon que ces mots impliquaient était suffisamment détestable en lui-même; mais le ton avec lequel elle l’articula était encore plus révoltant. Il fit sur moi une telle impression que je m’éloignai d’elle en tressaillant, comme je me serais éloigné d’un reptile dont la vue m’aurait fait venir la chair de poule.
Avant d’avoir assez repris mon sang-froid pour pouvoir lui répondre, j’eus à subir un autre choc. J’entendis tout à coup la voix de ma maîtresse qui m’appelait de la cour des écuries.
Ce n’était pas le moment de réfléchir; il fallait agir. La seule chose nécessaire était d’empêcher Mme Fairbank de monter l’escalier, et non-seulement de découvrir la dame que j’avais introduite chez moi, mais encore de voir l’Anglais bâillonné et les mains liées, sur son lit. Je me dirigeai en toute hâte vers la cour. Pendant que je franchissais rapidement l’escalier, j’entendis l’horloge des écuries sonner deux heures moins un quart du matin.
Ma maîtresse était impatiente et agitée. Le docteur qui l’accompagnait souriait de l’air d’un homme satisfait de ses propres pensées.
«Francis est-il éveillé ou dort-il? demanda Mme Fairbank.
--Il a été un moment agité, madame, mais il est tranquille maintenant. S’il n’est pas dérangé, il retrouvera bientôt un calme sommeil.»
J’ajoutai ces derniers mots pour que Mme Fairbank ne fût pas tentée de monter l’escalier.
«Rien n’est-il arrivé depuis que je suis venue ici?
--Rien, madame.»
Le docteur la regarda d’un air sérieusement comique.
«Hélas! madame, rien n’est arrivé! Le temps des apparitions romanesques est passé! dit-il.
--Il n’est pas encore deux heures...» répondit ma maîtresse, avec un peu de mauvaise humeur.
L’odeur des écuries se faisait fortement sentir à cette heure matinale. Mme Fairbank porta son mouchoir à son nez et sortit de la cour par la porte du nord, qui communiquait avec les jardins et la maison. Elle m’ordonna de la suivre avec le docteur. Une fois hors de l’atmosphère des écuries, elle recommença à me questionner. Elle ne voulait pas croire qu’il ne fût rien arrivé en son absence. J’inventai les meilleures réponses que je pus trouver à l’instant, et le docteur m’appuya en riant. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et l’horloge sonna deux heures. En les entendant, Mme Fairbank annonça son intention de visiter l’Anglais dans la chambre qu’il occupait; mais, à mon grand soulagement, le docteur intervint pour l’empêcher d’exécuter ce projet.
«Vous avez entendu que Francis sommeille en ce moment, dit-il. Si vous entrez dans chambre, vous pourrez troubler son repos. Il est essentiel, pour le succès de mon expérience, qu’il puisse achever sa nuit dans le calme, et qu’il en convienne lui-même avant que je lui dise la vérité. Je dois vous prier, madame, comme son médecin, de ne pas troubler son repos.»
Ma maîtresse ne voulait pas se rendre. Pendant cinq minutes au moins, ils discutèrent chaudement. Enfin Mme Fairbank entendit raison.
«Dans une demi-heure, dit-elle, Francis sera profondément endormi, ou se sera réveillé. Dans une demi-heure, je reviendrai.»
Elle prit le bras du docteur, et retourna avec lui au château.
Laissé seul, avec une demi-heure devant moi, je résolus de ramener mon Anglaise à son logement, dans le village, puis de revenir aux écuries, et de débarrasser l’Anglais de son bâillon ainsi que de ses liens, le laissant libre de crier à cœur joie. Que m’importerait alors qu’il alarmât tous les garçons d’écurie, une fois que je me serais délivré de la présence compromettante de ma belle convive?
En revenant à la cour, j’entendis un bruit semblable au craquement d’une porte ouverte qui tourne sur ses gonds. J’avais fermé de mes propres mains la porte d’entrée septentrionale. Je me dirigeai vers la porte d’entrée occidentale qui se trouvait derrière les écuries. Elle s’ouvrait sur un champ traversé par deux sentiers tracés sur les terres de M. Fairbank, et qui conduisaient: l’un, le plus voisin, au village; l’autre, à la grande route et à la rivière.
Arrivé à la porte occidentale, je la trouvai ouverte; ses battants allaient et venaient lentement sous l’action de la brise fraîche du matin. J’avais moi-même fermé à clé et cadenassé cette porte, après avoir fait entrer par là ma belle amie, à onze heures du soir. Une vague crainte de quelque malheur s’empara de moi. Je courus vers les écuries. Je jetai les yeux dans ma chambre. Elle était vide. Je me rendis dans la sellerie. Je n’y trouvai pas la moindre trace de mon Anglaise. Je revins dans ma chambre, et m’approchai de la porte de celle de l’Anglais. Était-il possible qu’elle fût restée dans cette chambre pendant mon absence? Une répugnance dont je ne me rendais pas compte me fit hésiter à ouvrir la porte, quand je mis la main sur la clé. J’écoutai. Je n’entendis aucun bruit au dedans. J’appelai doucement. Personne ne me répondit. Je reculai d’un pas, toujours hésitant à ouvrir. Je remarquai quelque chose de sombre qui se mouvait lentement dans l’interstice existant entre le bas de la porte et le plancher. Saisissant la chandelle qui était sur la table, je l’approchai de ce que j’avais remarqué. Cet objet sombre, qui se mouvait lentement, était un ruisseau de sang!
Cette horrible vue fit cesser mon hésitation. J’ouvris la porte. L’Anglais était étendu sur son lit. Personne autre n’était dans sa chambre. Il avait été poignardé en deux endroits: à la gorge et au cœur. L’arme avait été laissée dans la seconde blessure. C’était un couteau de fabrique anglaise, ayant un manche en corne de cerf, qui paraissait neuf.
Je donnai aussitôt d’alarme. Des témoins peuvent déposer de ce qui suivit.
Il est monstrueux de supposer que j’aie commis le meurtre. Je suis capable de commettre des folies, mais je recule d’effroi à la seule idée d’un crime. D’ailleurs, je n’avais aucun motif de tuer cet homme. L’Anglaise l’a poignardé en mon absence. Elle s’est enfuie par la porte occidentale pendant que je parlais avec ma maîtresse. Je n’ai plus rien à dire. Je vous le jure, ce que j’ai écrit ici est l’exposé vrai de tout ce qui est arrivé dans la matinée du 1er Mars.
Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments de profonde gratitude et de respect.
Joseph Rigobert.
DERNIÈRES LIGNES AJOUTÉES PAR PERCY FAIRBANK.
Ayant comparu devant la Cour d’Assises sous l’accusation du meurtre de Francis Raven, Rigobert fut acquitté; les papiers de l’homme assassiné ayant mis en pleine évidence l’animosité mortelle que sa femme nourrissait contre lui.
Les investigations qui eurent lieu dans la matinée où le crime fut commis établirent que la coupable avait pris le sentier qui conduit à la rivière. On fouilla sans résultat le lit de la rivière. Il reste incertain, jusqu’à ce jour, si cette femme s’est noyée ou non. La seule chose avérée, c’est que Alice Warlock n’a plus reparu.
Ainsi, ayant pris naissance dans un mystère, ayant trouvé la mort dans un mystère, la femme des rêves n’est plus sous nos yeux: fantôme, démon, ou créature humaine et vivante, dites vous-mêmes ce qu’elle est. Ou, sachant quels insolubles problèmes nous entourent, quels insolubles problèmes nous portons en nous-mêmes, acceptons les sages paroles du plus grand de nos poëtes, comme une explication suffisante:
«Nous sommes l’étoffe dont nos rêves sont faits, et notre courte existence est environnée d’un profond sommeil.»
LE SPECTRE D’YAGO