‹ La mésaventureChapitre 4 sur 7 · VI

VI

Ce premier soir de logis stable et définitif s’ouvre le gala de bienvenue dans l’intimité du temple nuptial. Les lampes arrosent de lumière le soyeux boudoir où se pavanent les bergeries de Saxe et les Japonaises rêveuses aux plateaux de laque. Ce premier soir de samovar conjugal. En robe à fleurs, Eva flagelle résolument le clavecin de toutes ses bagues apâlies, de tous ses ongles en bataille. Sous sa mantille espagnole, Maman approuve de la tête, et son pied fripon minaude comme aux gloires d’antan.

Pour cette fois, la vie va se jouer sérieusement au décor de l’intérieur conjugal. Finies les répétitions à huis clos, les bagatelles, et la parade sentimentale : voici venir l’amour de résistance, quotidien, marqué au fil rouge et parfumé de saine lavande, par crainte des mites exotiques.

Jean a son air grave de cérémonial. Doucement il tourne les pages de la musique, l’œil au visage de sa femme, comme s’il mesurait les forces incluses en elle et leur efficacité dans les dissensions futures.

Souriante, convaincue qu’il ne saura l’arcane de sa pensée, Eva lui glisse de sûres œillades malicieuses un peu, puis interrogatives.

Car elle sent l’examen s’appesantir, la pénétrer. L’obstination de l’investigateur se filtre jusque l’essence féminine pour y saisir des aspects, indices sur lesquels une induction se pourrait bâtir. Et dans la ronde des sonorités évoquées par les mains en apparat, les âmes s’étreignent pour une âpre lutte. Elle, qui se dérobe sinueuse et fugace, ou livre de semi-franchises afin qu’il s’y prenne, se perde, erre ; — lui, qui cruellement cherche et fouille, halète au moindre soupçon, prêt au mépris peut-être, du moins aux résolutions viriles et brutales, dominatrices. — Ainsi, ils luttent par mots prononcés à peine et qui, pour leur unique initiation, signifient les principes du muet contrat discuté, conclu aux mois de miel où l’époux s’amendait. En ce subit Josaphat de leur mémoire renaissent minimes souvenirs, sourires équivoques, moues réprimées, gestes ennuyés d’autrefois. Sinistres lémures révélateurs, ils apparaissent en foule hideuse et muette, à leur Jugement, irrévocable parmi les cataclysmes des illusions, l’effondrement de Rêves.

Et le samovar se mit à bouillir en tempête : Maman réveillée émit une exclamation d’effroi.

Eux se séparèrent. Elle sonna. Ibrahim survint, et dit à son maître des choses arabes en disposant les porcelaines sur la table. Eva perçut qu’il était question d’elle en cette hermétique conversation. Les paroles se précipitaient, se croisaient, s’enchevêtraient. Une discussion semblait poindre et les pupilles épaisses du Maure la désignaient par d’expressives mimiques. Jean, devenu livide, semblait plutôt se défendre et offrir des prières.

L’impatientante mère ne remarquait rien et, de toutes forces, elle insistait pour contraindre sa fille à lui résoudre des coupes de robe.

L’âme toute meurtrie de cet aparté, Eva feignant la plus dédaigneuse indifférence, s’appliquait à satisfaire le caprice maternel, soupesait la soie et les garnitures de son costume. Soudain, au prétexte de faire paraître la splendeur des étoffes, elle se leva, se cambra devant la glace. À travers les feuilles du palmier elle vit les hommes en attitude méchante et verbeuse, pâles et mâles pour un combat. — Mais le mot, le mot sacramentel entendu du belvédère, la nuit de leur première rencontre, elle l’entendit encore par la bouche maléfique d’Ibrahim. Encore le capitaine fut contraint de taire sa fureur ; il frappa furieusement sur la table…

— Hé, mon Dieu, Jean ! fit la mère.

Par une brève excuse murmurée, Monsieur de Vardilly, se précipita du boudoir, entraînant l’Arabe.

Le bruit de la dispute grandit, puis s’étouffa dans la profondeur des corridors.

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