VII
Au seuil nuptial où Jean l’a suivie, Eva compte reprendre bientôt toute sa puissance. L’absurde discussion qui l’abaissa devant ce domestique, il faut en demander rédemption, en fournir les causes, en dire les péripéties et la fin. D’une moue vague, ironique, elle pardonnera presque, non sans manifester en quel mépris elle a tenu son mari durant l’échauffourée. Peut-on s’oublier ainsi, toute une heure ?
Comme elle réfléchissait, laissant sa main aux lèvres du capitaine, ses yeux au clair spectacle de la chambre nuptiale entièrement rosée par la transparence des abat-jours, entièrement énodorée de violettes et d’aubépine : le fort parfum de harem qui précédait Ibrahim lui vint.
Aussitôt il se montra dans la solennité de ses vêtements blancs et de ses voiles nouvellement revêtus.
Il s’arrêta près d’eux, et demeura immobile, significa, en une pose sacerdotale. Suspendue à son cou dans une gaine de cuir écarlate, luisait la lame à demi tirée d’un couteau. Ses yeux immenses fixèrent l’époux, il étendit les bras et proféra ce même mot sacramentel.
Jean ne bougea, ne parla, seulement il reculait avec sa femme dans la chambre. Ibrahim se plaça sur le seuil ; et il psalmodiait.
— Quitte cette femme, cette impureté, reviens à Ibrahim. Écoute : je te chanterai les chansons du douar que tu aimais ; et je marcherai devant ta monture et les peuples s’inclineront devant toi. Viens.
— Brute !
— Écoute, je te conduirai à la Mecque, tu toucheras là Pierre, dussé-je subir l’enfer, tu dormiras dans la Ville Sainte que jamais ne souilla le regard des roumis.
… Allah ! comment cette fille impure a-t-elle su prendre ton cœur de guerrier. Tu étais vaillant autrefois et tu tenais ta parole loyale. Pourquoi mens-tu comme une vieille femme aujourd’hui. Elle a prostitué son visage aux hommes avant que tu l’aies vue le premier jour. Moi, mon bras est vaillant, je t’ai délivré de la mort, j’ai tué tes ennemis. Quel sacrifice a-t-elle accompli pour toi ?… Écoute. Par Allah ! Écoute… Le chef t’a ordonné le mariage dans le mois, parce que les hommes de la caserne raillaient notre amour, parce que dans ta nation il est infâme d’aimer les mâles. Bien. Alors tu as juré que tu ne consommerais pas l’union, que tu resterais à moi seul, tu l’as juré ? Aujourd’hui : soit. Laisse cette impureté, laisse cette souillure. Tu as obéi aux chefs, obéis-moi ; parce que je suis ton maître en ceci.
— Oh sortez. Allez. Tous les deux allez. Pour l’amour de Dieu. Allez à jamais. Vous m’êtes immondes. Ne me touchez pas ! Allez, allez…
Ainsi criante, ainsi gesticulante, Eva, géhennée de douleur et de sanglots s’effondre, véridique tragédienne, après avoir poussé le verrou sur le traître véridique.