‹ La montée aux enfersChapitre 10 sur 24 · L’INCUBE ET LA VIERGE

L’INCUBE ET LA VIERGE

Elle ôte en s’étirant sa robe et, virginale, Près du miroir, défait la gerbe des cheveux. La coupe de cristal sonne de son opale... Le sein n’est pas formé, le cou n’est pas nerveux.

Toute la pureté de la chair et de l’âme Emplit comme un parfum ce décor rose et bleu. L’air est léger et doux, le feu jette des flammes... Elle sent son corps chaud sous son peignoir soyeux

L’intime solitude et le tiède silence De leur sécurité lui grisent le cerveau. Elle a le sentiment pourtant d’une présence. Elle ferme la porte et croise les rideaux.

Et comme elle pénètre entre les draps où l’ambre Monte subtilement des oreillers brodés, Il semble qu’un soupir tressaille dans la chambre... Elle écoute, le front sur le bras accoudé.

Ce n’est rien. Elle éteint la lumière. Une haleine Étrange, de la nuque aux talons la parcourt, Et voilà que soudain pour elle l’ombre est pleine De souvenirs pervers et d’images d’amour.

Elle veut les chasser, mais toutes les racines Des duvets de sa peau frémissent en brûlant. Les draps bougent. Près d’elle une longue main fine A pris son torse et la caresse en la frôlant.

Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide. Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide, Qui la savoure ainsi qu’un fruit à pulpe d’or.

Et c’est un corps humain qui près d’elle se glisse, Dont la forme et l’odeur lui font bondir le sang. Elle se laisse aller à ce nouveau délice De croire être blottie entre des bras absents...

Mais ce n’est pas un songe, ô Seigneur! Une forme Est bien là qui la tient fortement par le cou, Une puissance d’homme, une carrure énorme Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.

Elle ne pourrait plus s’échapper et du reste Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal. Elle flambe à présent des flammes de l’inceste Contre le compagnon fantastique et brutal.

La tendre jeune fille au beau visage pâle N’est plus qu’un être de plaisir entre des bras, Une bête agrippée au lit, une cavale Qu’un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.

«O bien-aimé nocturne et terrible, demeure! Par ton large baiser mon visage est mangé. Enivrons-nous encor du délire des heures Au creux de ce torrent qu’est le lit ravagé...»

Mais l’aurore apparaît aux carreaux. Elle éclaire Le linge déchiré, l’empreinte, la sueur, La trace des doigts durs, le bistre des paupières Et la chambre déserte... Il fait froid. Le feu meurt...

«Quel est l’être, ô Seigneur, sans âme et sans figure, Qui dans mon lit de vierge a, cette nuit, couché? Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure? Je connais le plaisir infini du péché...»

LE PAGE AUX GANTS MAUVES

On a crucifié le page au maillot noir Qui chanta les couplets défendus, au boudoir, Le beau page insolent aux cheveux bleus et fauves. On a planté les clous à travers ses gants mauves, Et remis sur son front la toque au plumet long. Il entend ricaner son ami, le félon Qui l’a dénoncé, puis c’est l’abbé qui l’exhorte. Le maître satisfait passe avec son escorte, Oublieux qu’une fois le souper finissant Il conduisit, l’ayant grisé, l’adolescent Vers sa chambre secrète en velours de Byzance. Des femmes, à la nuit, viennent mettre en silence Des fleurs devant sa croix, car elles ont aimé Le jeune homme et dormi dans ses bras parfumés. Lui, des lèvres tout bas demande quelque chose. Mais nulle ne comprend. Elles posent des roses Et s’en vont... Celle dont il refusa l’amour La petite comtesse espiègle aux cheveux courts, Vint la dernière avec l’aiguière et le peigne. Et c’est elle qui nettoya le front qui saigne, Mit la toque plus droite, arrangea le pourpoint Et quand il fut coiffé, maquillé avec soin Et que le sang des gants fut couvert par les bagues, Elle perça son cœur d’une petite dague.

LA TRISTESSE DU NAIN CHINOIS

Pour faire un boniment près des manèges ivres, Dans le faste de pains d’épice et d’oripeaux Des quatorze juillet vibrant du chant des cuivres, Un soir, il débarqua chez les Occidentaux.

Les trafiquants comptaient sur son épaule torse, Sur sa face huileuse avec des yeux bénins, Sur sa natte tressée et cette grande force De comique que cache une forme de nain.

Non, l’Europe est trop laide et son ciel est malade! A votre appel, ce soir, il demeurera sourd, O lutteur dont le muscle éclate à la parade, O Gugusse assassin, dompteur de phoque et d’ours.

Car dans le bruit que fait la foire et sa folie, Il entend retomber les rames des sampans, Sous les palétuviers il compte les coolies, Dans les sentiers de joncs où dorment les serpents.

Il voit les abris bas pour les âmes en peine, Le village en bambous auprès du champ de riz. Le petit temple bleu qui domine la plaine Et l’ombre tamisée où le Bouddha sourit.

«Je ne danserai pas dans le bruit des cymbales, Devant ce peuple abject grotesquement vêtu, Pour la race innommable avec des faces pâles, Des yeux striés de sang et des mentons velus.

«Vous êtes plus affreux que les dragons de bronze Que Confucius place au seuil de son enfer, Que les esprits du mal que conjurent les bonzes, Avec des bâtonnets en aréquier vert.

«Vous êtes plus mauvais que les Tatars antiques Qui vinrent ravager l’empire du Milieu Car ils se contentaient pour trophée, à leur pique, D’une tête dont ils avaient ôté les yeux.

«Mais vous, dès que vos fils sont sortis de leur mère, Ils apprennent la mort et ses arts raffinés. Vous les faites pourrir dans le charnier des guerres, Vivants, vous les sciez et vous les dépecez.

«Je préfère, voyant vos mufles, vos babines, Où sont inscrits vos sanguinaires appétits Les peuplades sans front de l’île Sakhaline, Les déterreurs de morts du désert de Gobi.

«Votre soleil a l’air d’une lune et me navre. Vous marchez en mangeant vos enfants dans vos bras Et c’est ce qui vous fait cette odeur de cadavre Qui sort de vos habits comme un nuage gras...»

--Le fouet tourbillonna sur le nain impassible. Les mirlitons criaient et claquaient les drapeaux. Dans sa face immobile ainsi qu’en une cible La patronne planta son épingle à chapeau.

Et le lutteur vint lui donner la bastonnade, Et la foire chanta son plaisir, ses amours... Toujours le nain voyait parmi le bleu des jades Un Bouddha souriant au fond du demi-jour...

LE PARC MASQUÉ

Un orchestre étouffé s’échappe du château. Le soleil jaune et bas fait pâmer les roseaux De l’étang, et le bal que je vois de l’allée A l’air bizarre et lent par les portes vitrées Comme si l’air humide endormait les danseurs... Il flotte à ras de terre une épaisse chaleur... Le jet d’eau fatigué s’accroupit sur la vasque. Dans les arbustes gras je vois passer des masques... Leurs pieds plongent parmi les feuilles pourrissant Et l’air semble rouiller leurs manteaux languissants. Deux pierrettes s’en vont tendrement enlacées. Leur culotte et leur collerette sont froissées. Et sous les loups de soie émeraude, je vois Leurs deux bouches de sang qui s’étreignent parfois. Elles viennent s’asseoir sur mon banc et m’entraînent, En riant, en dansant, vers les voûtes lointaines Que font les sureaux blancs de leurs branches de lait. Le soir met sa buée en leurs yeux violets. Leur rire sonne bas et leur danse est très lente. Elles mêlent encor leurs deux bouches sanglantes Mais longuement contre mes lèvres et je sens Le goût des deux baisers fade comme du sang. Et puis devant une statue elles me laissent. En étendant les mains je tâte des mollesses De pétales... L’orchestre au loin berce le parc... Je vais, par la moiteur brûlante du brouillard Dans l’allée un peu plus obscure, entre deux files De dominos fluets, argentés, immobiles. Je vois les dominos des acacias tremblants, Les masques gris des pins, les lis aux masques blancs, Un bal mystérieux s’éveille dans les choses Et frôlé des sureaux, caressé par les roses, Je cherche le château, les masques du vrai bal, Sous l’œil malade et bleu du soleil automnal...

LES GLADIATEURS AVEUGLES

Poussés à coups de pieux hors des grands vomitoires, Sous les casques fermés et sans trous pour les yeux, Les Andabates tâtonnant vont vers la gloire Et l’âme des buccins éclate dans les cieux.

Sur les gradins du cirque où le peuple s’étage Le vent met des fraîcheurs dans le lin des peplum, Les yeux sont agrandis d’un rêve de carnage, Au flamboiement du soleil bleu sur les velum.

Les robes émeraude et la pourpre des toges Se confondent dans une danse de rayons. Au loin montent les cris des géants Allobroges Qui, la pique à la main, surveillent les lions...

Le César languissant et le front ceint de roses Presse parfois la main d’un mignon favori, Et ses yeux verts sous les paupières demi-closes Ont les stagnations d’une eau d’étang pourri.

Et les gladiateurs se cherchent de leur glaive, Ils fendent l’air, frappent le sable éblouissant, Leur bras vers l’ennemi chimérique se lève Jusqu’à ce que les coups fassent jaillir le sang.

Pour mieux voir le combat des aveugles, des hommes Qui sans croiser leurs yeux vont se percer le cœur, La foule en s’écrasant et par grappes énormes Hors des balcons cintrés déborde avec fureur.

Elle pousse des hurlements, elle stimule Le combat et se pâme à chaque corps à corps, Et les chrétiens captifs au fond des cunicules Se pressent en tremblant au souffle de la mort...

On entend le métal qui sonne sur les casques Et les corps partagés s’écroulent sous les chocs. Les muscles du héros soudain deviennent flasques, Un esclave le traîne au loin avec un croc.

Il meurt tout seul dans l’ombre au cri des populaces, Etouffé par la nuit dans le cirque vermeil. Nul ne saura jamais ce que ses mains embrassent, Son immense désir de revoir le soleil.

Mais le dernier vainqueur tient la dernière gorge. Le glaive est suspendu sur le gladiateur. Les deux thorax en feu brûlent comme des forges Et le casque sans yeux questionne l’empereur.

Alors une folie étrange prend la foule, Un beuglement de mort jaillit sinistrement. Son cercle immense ondule, elle tourne, elle roule... Des millions de fous dansent en écumant.

«Il faut crever encor cette poitrine humaine, Jamais assez de sang ne repaîtra nos yeux!» Une onde d’hystérie emplit la plèbe obscène, On voit les Augustans s’égratigner entre eux...

Une femme va s’écraser contre la piste... Une autre en gémissant mâche et mord son miroir... Une vierge arrachant sa tunique améthyste Se donne dans un coin à des esclaves noirs...

L’empereur accoudé près des porteurs de lyres Incline entre ses mains peintes son front frisé, Il ordonne la mort du coin de son sourire, Du clignement de ses yeux verts décomposés...

Le vainqueur ébloui voit enfin la bataille Et les vaincus masqués qu’il ne haïssait point Et portant ses lauriers, soutenant ses entrailles, Plein d’orgueil, il trébuche et va mourir plus loin...

LES VOLUPTUEUX

Les laquais ont servi les sorbets à la rose Et les voluptueux ont pris de tendres poses Pour écouter l’orchestre invisible à travers Les tentures de soie étrange aux tons de chair. On voit le parc charmant par les portes vitrées Et l’air tiède est rempli d’une ambre évaporée Mêlée artistement aux aromes des fleurs... Avec son voile vert dépouillant ses pudeurs La jeune fille au corps parfait s’est mise nue Pour que les jeunes gens et les femmes venues Pour la beauté, parmi les bouquets et les ors, Jouissent par l’esprit des lignes de son corps. Ils n’ont pas entendu les pas dans les arbustes. Ils n’ont pas vu surgir les faces et les bustes Du peuple, des affreux escaladant les murs Pour profaner le parc où fleurit l’art impur. La foule est là, obèse, extravagante, énorme... Et le dégénéré à tête un peu difforme, Au cou trop long, aux yeux rougis d’avoir trop lu, Qui sait des joueurs grecs les secrets disparus, Prend la lyre et, chétif, devant l’horrible horde, Fait merveilleusement résonner les sept cordes. Le peuple grimaçant grogne, grince des dents Et n’ayant pas compris s’éloigne cependant. Mais les voluptueux à peine une seconde Dérangés par le bruit qu’a fait la vie immonde, Se recouchent dans l’épaisseur des coussins d’or, Savourant les sorbets, les vers et les beaux corps.

LE DERNIER SPASME

Comme ils avaient compris le sens de la comète, De l’épaisseur de l’air et du trouble des eaux Les jeunes gens, hantés de luxures secrètes, Entrèrent en courant dans le parc du château.

Déjà des craquements sortaient du creux des arbres, Les lévriers pâmés hurlaient sur les gazons... La chaleur partageait les vasques et les marbres Et la mort répandait sa forte exhalaison...

Ils sautèrent soudain sur les trois jeunes filles, Ils les prirent contre eux avec de fortes mains Et foulant le parterre et franchissant la grille Bondirent à cheval en les tenant aux reins.

L’horreur embellissait les trois nobles visages, La lutte dessinait la ligne des corps purs. Sur les portes, des gens criaient à leur passage... Mais déjà des éclairs zébraient d’or les azurs...

La cavalcade alla jusqu’aux forêts prochaines. Là, les déshabillant, leur broyant les genoux, Les hommes en fureur sous les ombres des chênes Prirent les trois enfants aux corps minces et doux.

Car ils ne voulaient pas entrer dans le silence Sans percer de leur cri de plaisir les cieux lourds. Ils désiraient connaître en mourant la puissance De la vie, éclater de jeunesse et d’amour.

Mais déjà les oiseaux tombaient comme des pierres, Les chevaux étaient morts debout, tous les tocsins Hurlaient dans la soirée aux verdâtres lumières... Eux, pensaient seulement à la forme des seins...

Ils apprenaient le rythme essentiel du monde. Le plaisir à présent devenait mutuel Et la terre en cassant ses vertèbres profondes Leur donnait un nouvel aliment sexuel.

Les jeunes filles par l’étreinte ravagées Gémissaient et serraient les hommes sur leurs flancs. Les dents marquaient les cous et les lèvres mangées Entre elles se buvaient intarissablement.

La mer se souleva, les montagnes flambèrent Le ventre de la terre eut des bruits de canon... Sortis des profondeurs des monstres émergèrent Les peuples affolés devinrent des charbons...

De hauts vaisseaux lancés par des ras de marée Allèrent s’enfoncer au milieu des labours... Le fleuve fou roula sur la ville égarée... Les amants demeuraient l’un sur l’autre toujours...

La lune se fendit dans le ciel de désastre... Des geysers de feu par milliers jaillissaient... Mais sous la lave en flamme et sous les morceaux d’astre, Les amants enlacés toujours se possédaient...

Et plus haut que le jet des volcans gigantesques, Dans le chaos et les éthers carbonisés, Arrêtant les soleils dans leur folle arabesque Monta le dernier spasme et le dernier baiser...

LA MESSE DE L’ANE A CORNES

L’âne à cornes se peint, se maquille avec soin. Ses mignons près de lui se tiennent les pieds joints, Prêts à lui présenter un corps qu’il aime à mordre. Ses femmes sont sur des divans, guettant ses ordres. Mais quand il a vêtu l’étole de brocart Et la mitre, il les quitte en faisant des écarts, Il sort de son palais et s’en va vers les bouges. Il cogne les judas avec sa patte rouge Et pelée, et fait voir son mufle monstrueux. A son cri, le rebut de tous les mauvais lieux, Les matrones, les procureurs et les ribaudes Viennent vers lui, dansant de joie, chantant des laudes, Et l’un porte un ciboire et l’autre un ostensoir, L’autre lève en riant deux cierges dans le soir. Alors, sur un autel formé d’un dos de femme, Des nains chauves servant d’enfants de chœur infâmes, Et sous la cathédrale immense du ciel bas, L’âne bénit, étend son étole grenat Et semble célébrer une messe grotesque. Et quand avec sa patte il trace une arabesque, Frappant la femme-autel du sabot à grands coups, Le peuple agenouillé roule sur les cailloux Parmi les détritus et les choses impures. L’un étreint le ruisseau, l’autre baise l’ordure, Un autre mord au cierge et mange avidement, Et tous, les yeux soudain grandis stupidement, T’adorent dans la nuit de plus en plus profonde, Ane à cornes galeux qui règnes sur le monde!...

LES RENCONTRES DANS LE PORT VIEUX

LE LONG DU PORT VIEUX

Le long du port vieux on fait des rencontres, Un bateau pourrit auprès d’un fanal. Près du parapet, un noyé se montre, Et dans la ruelle, au bord du canal La misère est là comme un vaste étal.

Le long du port vieux on voit des fenêtres Qui semblent pleurer les morts qu’on aimait. Le long du port vieux on croise des êtres Comme nulle part on n’en vit jamais, Et les uns sont bons, les autres mauvais.

Le long du port vieux, l’on boit et l’on chante, Et la chair est faible et le lit affreux. Là, des égarés et des repentantes Parfois voudraient fuir le long du port vieux. Mais le couteau luit, la vie est méchante.

Est-ce ici, seigneur, que trinquent des frères? Pourrais-je m’asseoir, je viens de si loin! Et m’aimera-t-on, j’en ai tant besoin! A tous les carreaux meurent les lumières. C’est un peu plus loin... C’est toujours plus loin...

Le long du port vieux, la boue est fétide. Parmi les filets je fais des détours, Heurtant des anneaux, des barriques vides, Sans trouver jamais une ombre d’amour, Le long du port vieux, je marche toujours.

Le long du port vieux, que de formes bougent, Que de chants d’ivrogne et de cris de faim! Le long du port vieux où je vais en vain Avec ton seuil noir et tes carreaux rouges, Maison de pitié, te verrai-je enfin?

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