III
La fille du sultan aime sa favorite, L’esclave aux cheveux courts, la pâle Moscovite. Et comme elle est jalouse elle la fait garder, Dans la salle aux jets d’eaux par les hommes fardés Et cruels à qui seuls les adolescents plaisent. Elle rit trop souvent avec les sœurs Maltaises, Celle aux roses, celle qui porte un attirail De talismans et celle à l’anneau de corail... La fille du sultan dévêt la Moscovite, Et puis, à se baigner près d’elle elle l’invite, Ouvrant ses bras menus au milieu du bassin. Alors elle l’enlace et sur leurs yeux, leurs seins A toutes deux, le jet d’eau verse un ruisseau rouge, Une petite pluie en fleurs qui frôle et bouge. Des trois sœurs aux yeux noirs que l’on vient d’égorger Il ne reste plus rien que ce jet d’eau léger. Et dans les marbres bleus il danse, tourne et saigne Sur les corps frémissants des femmes qui s’étreignent... Dans le grand escalier l’homme au sabre descend... Trois corps dans un grand sac... Quelques taches de sang... Et parmi les coussins où traîne une odeur fade, Les roses, le corail, les talismans de jade...
LA CHAMBRE DE BARBE BLEUE
La chambre en velours noir aux portes cramoisies... Les sept corps suspendus à des crochets de fer Gardent les spasmes morts des vieilles frénésies Dont les plaisirs divins ont dévasté leur chair.
Dans les flaques de sang qui des gorges déferlent Est une tache d’or étroite, c’est la clef. Un petit doigt crispé garde encore une perle, Un cou brisé de diamants est constellé...
J’effeuille un grand bouquet de jasmins et de roses... Le vent du corridor fait trembler mon flambeau. Le souvenir sort des paupières demi-closes... Comme les yeux des morts sont terribles et beaux!
Voilà celles que j’adorais, mes sept compagnes, Que j’ai faites périr de mes mains tour à tour. Et pourtant mon amour chantait dans la montagne Ainsi qu’une fanfare au sommet d’une tour.
Voilà la Florentine avec sa toison brune Qui me faisait crier lorsque je la serrais, Et mon amour était plus ardent que la lune Qui consume, l’été, les lacs et les forêts.
Voilà le torse étroit de la danseuse Grecque Et j’embrassais son corps avec plus de ferveur Qu’un dévot à genoux baise un anneau d’évêque, Un jour de Pâques plein de cloches et de fleurs.
Voilà les cheveux courts de la Visitandine Qui gardait un parfum de sacrilège aux seins Et voilà Belcolor avec ses jambes fines Et Gaétane aux yeux couleur de ciel marin.
Voilà celle qui, nue, en d’épaisses fourrures Se jetait brusquement sur le lit de brocart. Ses dents de louve étaient avides de morsures, Ses reins battaient comme un bélier sur un rempart.
Voilà la plus petite et son visage d’aube, La pudique, dont je n’ai pas baisé les doigts. C’est lorsque mon poignard ouvrit en deux sa robe Que j’ai su quel trésor était perdu pour moi.
Comme je vous aimais, ô mes épouses mortes! Vous pouviez demander mes champs et mes châteaux, Mais vous avez voulu le secret de la porte Cramoisie, et la mort est venue aussitôt...
Vous ne saviez donc pas, ô femmes bien-aimées, Qu’il n’est pas de palais qui ne cache en sa tour La chambre en velours noir, terrible et parfumée Où dort le souvenir du sang et de l’amour.
Plus jamais! Vos bijoux jettent des éclairs fauves... Derrière la fenêtre on entend les corbeaux... Les ongles sont bistrés, la chair est bleue et mauve... J’effeuille le bouquet et j’éteins le flambeau...
LA MAISON DES ADOLESCENTS
L’adolescent franchit le mur du beau jardin Car il ne savait pas qu’après les tamarins, Les seringas géants, les camphriers blanchâtres, Se dressait la maison secrète aux murs de plâtre Où vivaient les enfants aux corps luxurieux, La mulâtresse aux mains savantes, aux longs yeux, La svelte au tambourin et la toute petite A tête rase, aux seins couleur de chrysolithe. Il frappa doucement sur la porte en or peint. Un rire clair, de l’ombre fraîche, des coussins, Des fruits dans des plateaux, des vins dans des carafes... Sur un voile en lin bleu luit l’émail d’une agrafe. Une bouche agace sa nuque en le mordant, Un autre prend sa bouche et caresse ses dents. La musique du tambourin, les lourdes roses... La robe de lin bleu, la robe de lin rose Tombent. Ses doigts crispés sur le frêle front ras L’adolescent se pâme et fléchit dans les bras Bronzés, puis dort et la nuit vient et la nuit passe... Et d’autres nuits encor viennent. Les plantes grasses Éclatent au soleil et les grands camphriers Murmurent, les lézards courent sur les graviers... Toujours l’adolescent étreint, renaît, se pâme Dans le plaisir de chair, sur la chaleur des femmes. Et lorsque se dressant au milieu des coussins Il entend par-delà les murs, sur le chemin Sa mère qui, de loin, l’appelle et se lamente, Il serre avec ardeur les trois adolescentes Il répand à leurs pieds une âme sans regrets. Il est dans la maison dont on ne sort jamais.