L’HORREUR TENTATRICE
La tendre, la fidèle et la chaste était là... C’était la peau de rêve au transparent éclat, Le long cou délicat sur la gorge pudique. D’un balcon bleu tombait une étrange musique. Sur une soie indienne et des voiles rayés, Elle se renversait avec les yeux noyés. C’était elle! Et la jambe au dessin impeccable Émergeait de la robe aux plis insoulevables. Le pur mystère aimé de sa forme s’offrait. O seigneur! Une main nonchalante serrait La cheville et montait et s’arrêtait et, glauque, Une bague y brillait comme un œil équivoque. Deux hommes qui fumaient se penchaient pour mieux voir Les lampes du souper flambaient dans les miroirs. Elle cambrait son buste et soudain une face Dont je ne distinguais que les deux lèvres grasses, Prit ses lèvres, les écrasa, les savoura. La tension des seins et le geste des bras Indiquaient le plaisir qui consent et désire. On entendait un bruit de verres et de rires... Des fleurs au pistil noir s’effeuillaient à côté. Une autre main plongeait dans le décolleté Du corsage, arrachait les rubans et, pâmée, Se dévoilait à tous la forme bien-aimée. Pitié! Chassez au loin l’obscène vision! La scène était plus proche et plus nette aux rayons Des lampes qui tournaient comme des soleils ivres... Je voyais le ruisseau de ses cheveux en cuivre Couler parmi les arabesques du tapis. Les murs prenaient de fantastiques coloris Tachés en violet par des têtes lubriques... Crucifiée, extasiée et magnifique, Celle que j’adorais se tordait an milieu De ces hommes dans un désordre radieux Sous les bouquets penchant de lis, de balsamines Qui lui tendaient de sexuelles étamines... Et puis un grand silence arriva, tout se tut. Une ombre s’étendit et je n’entendis plus Que son rire, mais déformé, rauque, cynique, Un rire de plaisir, un grand rire hystérique...
LES TROIS ADOLESCENTS
Descendons l’escalier, me dit-elle, viens voir La chambre souterraine avec ses trois miroirs, Le caveau vert au fond du cloître de porphyre. Je la suivis. Je vis son émeraude luire Ainsi que dans un conte on voit un talisman. La voûte s’éclairait surnaturellement. Et par le tournoiement des marches j’étais ivre... Cela nous conduisit jusqu’à la porte en cuivre Où le signe ambigu des deux sexes mêlés Et celui de l’hermaphrodite immaculé Etaient gravés en or sur le métal vert pâle. Nous entrâmes. La salle avait des murs d’opale Et sur un grand velours glauque aux bavures d’or, Ayant le fauve éclair, par places, sur leur corps, Des trois gouttes de feu des lampes qui saignaient, Les trois adolescents ingénus s’étreignaient... La bien-aimée alors fit tomber son manteau, Elle s’avança nue avec un seul joyau Bleuâtre autour du cou, ses cheveux se défirent. Elle se laissa choir par terre et je vis luire Une main aux doigts peints avec un bracelet Qui doucement prenait sa nuque et l’attirait...
JE TE RÊVE, CASQUEE...
Je te rêve, casquée avec des cheveux bleus, Devant l’adolescent étrange agenouillée Comme devant un christ fardé, silencieux, Dont tu baises le corps de ta bouche souillée.
Un reflet de chasuble erre dans les rideaux, La nappe de l’autel est faite des draps vierges, Le soir, en clignotant, jaune sur les carreaux, T’éclaire nue ainsi qu’un invisible cierge...
Les prières, les fleurs, les rites et le soir Font du tendre boudoir une chapelle infâme. Il semble qu’un parfum fauve de chair de femme S’élève quelque part d’un obscur encensoir.
Soudain la main du dieu serre ta nuque frêle, Il se tord et défaille ainsi que pour mourir. De l’ombre qui descend les miroirs s’ensorcellent. La ville chante au loin l’oraison du plaisir.
Puis son visage peint se détend. Il repose. Son corps mince s’enfonce au milieu des coussins... Dans tes cheveux, sa main aplatit une rose... Un hoquet de désir soulève encor tes seins...
LA FEMME AUX TROIS COLLIERS
La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique Se pencha, le frôlant des perles magnétiques Et du chrysobéril verdâtre de son cou. Le mulâtre à côté la tenait aux genoux Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse Et riait quand la fine main d’une caresse De son rubis aigu l’égratignait exprès. L’homme fiévreux de race blanche était auprès De ce groupe, écoutant battre son cœur malade... Du calice des lis sortait une odeur fade Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup Roula dans les coussins avec un rire fou, Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie... Le crissement des peaux, le craquement des soies, La robe partagée en deux des pieds aux seins, Les hoquets de désir, les regards d’assassins, Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême... La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes, Tord alors le poignet débile, elle saisit Un fouet caché parmi les velours cramoisis Des tentures et cingle à grands coups le visage Que la fièvre, la peur et la honte ravagent. Puis, elle va s’étendre encor lascivement Près du jaune muet, du mulâtre charmant, Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche, Ou les agace avec le bout de sa babouche... Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis...
REPAS D’HOMMES
Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes Et l’électricité dansait sur les cristaux... Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes, L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud...
Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds. Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière, Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour.
Leurs bagues reluisaient comme des dents magiques. C’étaient des fauves excités par de la chair. La luxure mouillait leurs babines lubriques, Une odeur féminine exaspérait leur flair.
Comme un gardien avec le fer pique des bêtes, J’entretenais leur rut de propos singuliers Et mon propre poison me montant à la tête, Du feu que j’allumais je me mis à brûler.
«Dans un appartement profond, tendu de soie, Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin, Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie Semble un bijou charnel serti de linge fin.
«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge. C’est une courtisane au premier mouvement Et sa gorge à minuit de la chemise émerge Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.
«Dans un demi-sommeil impudique et candide, Elle se pâme en m’attendant, vivante croix. Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide, Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit...»
Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle Suivit le possédé que j’étais devenu. Il faisait une nuit d’orage chaude et belle... Dans les nuages se tordaient des êtres nus...
Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques, Des spasmes cadencés secouaient les maisons, La ville tressaillait d’un rythme fantastique Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.
«Il est tard... Que fais-tu... C’est moi, ma bien-aimée... Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur... Quand ma main se posa sur la portée fermée Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.
Je la pris par le corps et j’allumai la chambre, Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà! Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la...
Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante Dont j’avais adoré le cœur et la beauté, Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes, Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.
Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang. Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée, J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.
Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse, Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids. «O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce, Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.
«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse. Désormais, en cherchant le soir la volupté, Nous serons tous les deux égaux dans les caresses: Nous avons renié l’infâme pureté...»
LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE
LE MASQUE DU SAMOURAÏ
Ce soir, la bien-aimée avait mis l’affreux masque Japonais et mimait une danse fantasque, Me montrant en riant, comme un épouvantail, Le désespoir en laque feu du Samouraï. Elle faisait voler son peignoir sur sa tête, Dévoilait les beautés et les lignes secrètes De ses genoux étroits, de son buste nerveux Que surmontait bizarrement le masque affreux. Mais quand elle voulut l’ôter, la laque en flamme Ne faisait qu’un avec son visage de femme. Ses ongles vainement labouraient cette horreur Collée à elle, pour toujours sur la splendeur Du bel ovale pur, vivait comme une plaie La grimace du mal et de la laideur vraie. Beauté! malheur à qui t’oublie un seul instant! La bien-aimée hurlait d’effroi, se débattant, Et sa voix devenait éloignée et démente Sous les longs poils de soie et la laque éclatante.
LE TEMPLE BRÛLÉ
La flamme a ravagé les tombeaux, les symboles, Mangé les portes d’or, détruit le péribole. Sur les murs calcinés du temple, j’ai voulu Retrouver le dessin, la beauté qui n’est plus, A grands coups de pinceau restaurer les vestiges Des rêves, recréer l’image et ses prestiges... Comme un bon ouvrier, dès l’aurore au travail, J’ai dressé mon échelle et refait le portail, J’ai repeint la cella, repeint le péristyle, Cherchant chaque contour et sa ligne fragile, Redonnant de la vie aux visages des Dieux. Et quand, longtemps après, avec un cœur pieux, J’eus remis tous les bleus, tous les ors sur les fresques, Je vis autour de moi mille formes burlesques, La pitié s’accouplant partout avec le mal, Les luxures tournant en un étrange bal, Des animaux mêlés aux belles créatures... J’avais à mon insu contrefait les peintures! J’ai repris la palette et trempé le pinceau. Mais j’erre vainement sous l’ombre des arceaux, J’ai perdu la beauté que tu brûlas, ô flamme! Sur les murs calcinés du temple de mon âme...
LA BONTÉ
Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances, Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal. Nul jugement dernier ne rompra le silence. La terre donnera de son grand rythme égal Sans souci de pardon comme de récompense Sa richesse féconde et son pouvoir vital, Je suis un homme seul avec l’homme en présence.
Or je vois le vieux champ terrestre ensemencé De sang humain; des laboureurs de trépassés Retournent les sillons pour un blé mortuaire. L’ivresse des clairons dans l’aurore a passé Et la fleur des drapeaux rougeoie à la lumière... Et pourtant dans mon cœur je ne puis renoncer A la loi de bonté que m’enseigna mon père.
C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité, Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme. Je savais dans le mal et dans l’adversité Qu’il était quelque part un refuge écarté Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme. J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,
Comment renoncerais-je à ma part d’héritage? Je l’ai reçu si pur d’une si pure main! Celui dont je le tiens le tenait en partage D’un vieil homme blanchi, semblable de visage, Et ce don est venu des temps les plus lointains. Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage. Je veux transmettre aussi mon héritage humain.
Qui donc le recevra de la plus jeune race De ces hommes marqués par une croix de sang? Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse. C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend... Sur la vallée où sont les êtres gémissants Qui poussera le cri du monde renaissant? Quel héros juvénile osera crier grâce?
Par la nativité de la vigne et du pain, Par le commencement des rites géorgiques, Par le pollen, par le bourgeon, par le levain. Par l’art premier, profond comme un chant liturgique, Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique, Par le creux de son lit et l’offre de son vin, Je n’abjurerai pas la croyance organique.
Je bâtirai tout seul le temple sans colonnes, Je ferai la muraille avec mes souvenirs, Sculpterai le portail de l’espoir qui pardonne, Je creuserai la voûte avec l’âme à venir, Je l’illuminerai des cierges du désir Pour placer sous la dalle où ne viendra personne L’invisible trésor qui ne doit pas périr.
VIEILLESSE
Tel je serai. Dans un vieux corps une jeune âme, Dans un visage replâtré des yeux repeints. Car j’aurai jusqu’au bout le besoin de la femme, Elle fut mon alcool, mon tabac et mon pain...
J’userai du crayon, du fard, du cosmétique, Ma peau ruissellera de rouge délayé Et je m’effondrerai dans les boudoirs antiques, Cherchant les frissons morts, les parfums oubliés.
Éblouissant de bleu, de kohl, de calamistre, J’irai comme un tableau peint sur du parchemin. Chacun contemplera sur ce vainqueur sinistre Les poches de mes yeux et les nœuds de mes mains.
Je serai l’automate à ressorts, au teint jaune, Le mannequin vivant, le maigre épouvantail Et l’on chuchotera les surnoms qu’on me donne: Le cadavre au bouquet, le spectre à l’éventail.
Je serai la ruine en parfums que délabre Le poison de l’acide et le suc de l’onguent, Le galantin fardé, le cavalier macabre Qui se cambre et sourit dans un bruit d’ossements.
--O pouvoir qui détruis et fais naître, ô nature! Fais-moi mourir avec des cheveux et des dents, Des possibilités d’amour sur ma figure Et des lèvres pouvant embrasser en mordant...
Fais-moi mourir ce soir si la moindre faiblesse Dans mon sang et mes nerfs doit se faire sentir, Drapé dans ce soleil couchant de ma jeunesse Qui me donne un regain plus puissant de désir!
LE NOUVEL ORPHELINAT
Nous n’avions ni bâton, ni coiffe, ni bouteille... Par les trous de la robe on voyait notre corps. Nous courûmes longtemps sur des routes vermeilles Et pour nous voir passer se soulevaient les morts...
Nous ne comprenions pas pourquoi la maison blanche, Le dortoir peint de chaux, les longs couloirs dallés, Et la chapelle avec les cloches du dimanche Et le cloître et la cour, tout s’était écroulé.
Des hommes qu’on croisait nous disaient: Fuyez vite! Dans un canal tomba la plus grande de nous. Nous avions faim, nos pieds saignaient, la plus petite Se coucha pour mourir sur un tas de cailloux.
Un air de flamme avait brûlé les fruits des haies. Nous ne pouvions dormir, la nuit, sur les talus. Le mal était si grand que les cœurs se fermaient... Le mal était si grand que Christ n’entendait plus...
Et bien plus tard, sous une lanterne, une dame, Comme nous traversions un faubourg, eut pitié. Elle nous dit: entrez... Nous avons dit: madame... Il y avait tant de lits que nous avons pleuré.
Elle nous a donné des robes colorées, Un salon merveilleux avec un piano, Elle a lavé nos mains tendres et déchirées Elle nous a donné du vin et des anneaux...
Elle a peigné nos chevelures défleuries, Fait plus souples nos corps et nos yeux plus hardis. Et nous avons pensé: C’est la Vierge Marie Qui nous ouvre, ce soir, un coin du paradis.
Et c’est depuis ce temps qu’à des soldats, nos frères, Nous nous donnons avec des rires et des chants. Le parfum du tabac est moins lourd que l’encens Et le baiser de l’homme est le plus grand mystère.
Jésus nous a conduit dans ce lieu: Hosannah! Avec le même cœur nous vivons pour sa gloire. C’est un autre dortoir, un autre réfectoire: Nous avons simplement changé d’orphelinat...