‹ La montée aux enfersChapitre 20 sur 24 · L’AMITIÉ DES FEMMES

L’AMITIÉ DES FEMMES

Je descendrai le fleuve au son des instruments Sans voir les caïmans et les hippopotames, Les marais vénéneux où rôdent les flamants, Sur ce bateau de fleurs qu’est l’amitié des femmes.

Je ne m’entretiendrai que de subtilités, Aspirant les fraîcheurs sous le mât qui s’allonge Et, nourri de sorbets et de vapeurs de thé, Les bambous bruissant me donneront des songes.

La lanterne du pont sera de papier peint Et ne reflétera qu’une clarté trop vague, Pour qu’on voit la tribu se partager le pain Et la pirogue et son rameur aux mains sans bagues.

Le lit sera suave et les manceniliers Rouleront leurs parfums sous la tente de soie. Je poserai mon front sur des seins familiers, Me plongerai parmi des cheveux qui châtoient.

Et quand j’arriverai dans l’éternelle mer, J’aurai pour affronter le sel et la bruine, Sous la lune trop vive et le vent trop amer, L’éventail, le sachet, la rose et les pralines...

LE PLAISIR

O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses, Dont les reins sont creusés, le torse languissant, Avec le tambourin, le citron et la rose, T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?

Je te suis à travers les lumières tremblantes De la rue et tu mets sur un portail fermé Le contour imprécis d’une femme charmante Qui tend en souriant son manchon parfumé.

Je monte un escalier sur tes pas. Tu t’arrêtes, Oh! l’intime chaleur de cet appartement! Le coussin à trois fleurs, la lampe violette, L’éventail cramoisi, la femme au diamant!

Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes. Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or. Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe, Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.

Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses, La chambre ici sent le tabac et le charbon... Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses, Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.

Tu cours les carnavals tenant au bras les masques, Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.

Sur le seuil des villas parfois tu te reposes, Les grands magnolias t’abritent un instant, Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!...

Tu voles un baiser sous un pilier d’église, Tu mens avec amour au confessionnal... Vers quel jardin fermé, quelle terre promise Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?

Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines, De la chaleur des lits que tu ne connais pas, Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines, Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?

Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre, D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir Un danseur équivoque, un adolescent ivre Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.

Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras, J’ai négligé les bons, oublié les fidèles, Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.

J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle, J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés, Pour tourner un instant avec ta farandole Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.

Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse; J’ai cherché mes amis dans un monde vénal; Je me suis dépouillé de toute ma richesse; J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.

J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre; Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût; Mes traits se sont creusés des tares du désordre; Sur la croix du désir on m’a percé de clous.

Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant; Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre Que le reflet du vide et l’ombre du néant.

Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute, Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug, Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte, J’irai derrière toi, même sur les genoux.

J’userai ma puissance et mes dernières fièvres Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres, O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!

LE PAUVRE PÊCHEUR

Près du quai désert, près du pont qui s’arque, Près de l’hôpital, près de l’entrepôt. Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque, Avec mon filet, avec mon falot. J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau Et sur les galets qui faisaient des marques, De rouges reflets qui tachaient ma barque.

Le fleuve fécond, le fleuve puissant, Avec son limon engraissant la terre, Passant éternel, ami millénaire Qui protège l’homme en le nourrissant, Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres De son frôlement régulier, puissant. Le fleuve au grand cœur charriait du sang.

J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame, Je me suis penché sur le flot sanglant, Des caillots épais coulaient dans les lames Et l’air peu à peu devenait brûlant. L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme, Me chauffait la face en m’éclaboussant, La barque roulait sur le flot sanglant...

Et j’ai vu passer de terribles formes... Des membres coupés heurtèrent mon bord, Je vis de longs bras, des visages morts Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes. Et de glauques yeux aux lobes informes Me fixaient, chargés d’un affreux remords... Le fleuve sanglant charriait des morts.

Et je vis aussi des formes étreintes Avec cet amour que la mort raidit. Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte De l’espoir déçu, du mal, de la crainte. Je vis les vaincus, je vis les maudits, J’entendis monter une grande plainte Et par la pitié mon cœur se fendit.

Le fleuve croissait, atteignait la ville Et le flot de sang grossissait toujours. Il battait les murs, il battait les tours, Du vieux pont arqué dépassait les piles, Enlaçait l’église et le carrefour Et le quartier haut n’était plus qu’une île. Parmi les noyés je voguais toujours...

Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes? Ai-je atteint ce soir le rouge royaume? Je sens se dresser les poils de ma chair. Des crânes sans yeux entonnent des psaumes. J’entends m’appeler l’ange Lucifer... Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer, Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...

Sur un Golgotha mille fois plus haut, Une croix de soufre et des clous de flamme!... Apportez la lance avec le marteau! Que je sois cloué mille fois s’il faut! Je veux racheter, moi, l’homme à la rame, Les corps malheureux et les pauvres âmes Sur un Golgotha mille fois plus haut.

Je travaillerai durant mille siècles, Les humbles paieront la dette de sang, Je ferai sortir les blés et les seigles Du sol envahi par les ossements, Je travaillerai si terriblement Que, plus haut encor que le vol des aigles, Jailliront les tours de mes monuments.

O grand fleuve bleu qui viens des montagnes, Tu recouleras aussi pur qu’avant, Ensemencé d’herbe, imprégné de vent. Tu mettras ta force au cœur des campagnes Et dans le bateau du pêcheur errant, Et tu changeras les morts en vivants, O grand fleuve bleu qui viens des montagnes...

LE CHATEAU DES MASQUES

Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères, Derrière des remparts sculptés, de bronze épais, Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.

Chacun devait porter un masque devant eux... Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses. Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux Et certains imitaient la coquille ou la rose.

Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu Et des barbes de sang sous la boucle des casques. Des figures de cire étaient presque sans yeux Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.

Et le palais couleur de rubis ruisselait Des trésors amassés par les guerres des hommes, Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.

Car il ne fallait pas que le prince enfantin Sous son corselet d’or et son masque de soie Dans les blancs escaliers croise un visage humain, Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.

En vain il épiait les joueurs d’instruments Et les nègres avec leurs cimeterres courbes, Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant... Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.

Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux, Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure Et le prince un instant vit de loin de grands yeux, L’ovale délicat d’une chose très pure.

Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour. La jeune fille fut par sept fois flagellée. On scella sur son crâne un masque de plomb lourd Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.

Depuis le petit prince entendit, certains soirs, Courir des pas muets dans le palais splendide. Il fut souvent suivi de couloir en couloir Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.

Était-ce la laideur, était-ce le remords Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?... Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.

Mais une nuit, hanté par l’espoir et l’effroi, Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes, Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois, Lui le prince malade alla tâter les portes.

Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir. Les sept rois reposaient entre les murs de pierre, Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir... Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...

Il se pencha sur eux, écartant doucement Le métal qui cachait la face de ses pères. Il vit sous chaque masque, immobile et dormant Une tête de mort sans lèvres ni paupières...

Alors, il s’en alla sur la pointe des pieds, Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse, Leva ses petits bras ainsi que pour prier Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?

«Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants, Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes, Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants... Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»

Du palais dont les murs n’avaient pas de miroir Il franchit les remparts de bronze. A son passage Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir La laque affreusement luisante des visages.

La ville des mendiants grouillait non loin de là Avec ses toits tassés et ses balcons difformes, Et l’aurore en naissant baignait d’un vague éclat La petite cité sous le palais énorme.

Il arracha la soie attachée à son front Et se pencha sur l’eau verdâtre d’une mare. Alors il vit très loin dans la vase et les joncs Une triste momie, une larve bizarre.

Quand le soleil parut et que sur le chemin Des enfants en haillons, des femmes apparurent, Il connut les cheveux, les lèvres de carmin, Le riche mouvement du sang des créatures.

Mais il ne comprit pas la couleur de la chair, Le charme rayonnant émané des figures... «Quoi! la terre, dit-il, produit ces êtres clairs... Les masques sont plus beaux que ces caricatures.

«Les sept rois effrayants ont des têtes de morts Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes. Je suis l’enfant déjà séché, marqué du sort, Le squelette futur des royautés sanglantes.»

Il revint à pas lents au palais sans miroir... Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes. Les sept rois l’attendaient avec leur masque noir Et de leurs sept mains d’os il sentit les étreintes.

Les salles rayonnaient sous les lampes de safran, Les danseuses tournaient dans des robes splendides Et les bouffons avaient un rire déchirant... Seul un masque de plomb pleurait de ses yeux vides...

LA FILLE DE LUCIFER

J’aime Sabbahalla, fille de Lucifer, La même qui jadis près d’un lac de Syrie, Riait aux chameliers qui venaient du désert Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.

Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs. Elle rendait dément par un reflet de bague Et tuait les enfants en les écartelant. Ses reins étaient creusés et ses veux longs et vagues.

D’impudiques démons aux visages bronzés L’aidaient à torturer le soir des jeunes filles. Quand un adolescent buvait à son baiser, Elle lui traversait le cerveau d’une aiguille.

Elle vint une fois dans mon appartement Avec ses bijoux verts, en robe de soirée. Elle avait sur l’épaule une goutte de sang Et le sable du lac dans sa jupe dorée.

Elle ôta ses gants blancs d’un geste familier Et tout en fredonnant une valse tzigane, Elle défit sa robe et jeta ses souliers Et je vis dans ses yeux l’ombre des caravanes.

Depuis elle sommeille et fume et me sourit, Étendue à demi sur le tapis orange. Elle prend le plaisir de l’amour par l’esprit, Non par les sens, et sait des caresses étranges.

Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons. Ils passent par les murs comme par des nuages. Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom: «Voici Samaël blanc avec ses deux visages.

«Celui-ci c’est Enoch, l’ange à l’esprit borné, Le stupide, au front dur, à la mâchoire d’âne, Voici Mammon déformateur des nouveau-nés, Voici l’incestueux père des courtisanes...

«Voici l’ange sans sexe au visage fardé Avec des jambes d’homme et des hanches de femme, Et voici le démon animal, possédé Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.

«Ce cornu, c’est Emin, l’orgueilleux, le paré, Au ventre énorme, lourd de saphirs et d’opales, Et ce fourchu, c’est Astaroth, le désiré Pour ses membres velus et sa puissance mâle.

«Voici le paresseux, amant des lits profonds, Celui qui se souvient des sabbats priapiques, Des crapauds baptisés en des rites bouffons Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.

«Voici le tentateur au bouquet, l’ingénu, Bélial dont la bouche est faite de babines Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.

«De sa gorge, ce ténébreux crache la nuit Et ce blême verse la peur et le silence. Le triste qui se tait et qui pense est celui Qui mangea les fruits noirs de l’arbre de science...»

C’était un grouillement de faces, de contours, Qui semblaient tout d’abord effrayants. L’épouvante Me faisait des os grelottants, un crâne lourd, Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.

Une clarté venant de ces formes, montrait Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues. Des visages affreux masquaient de beaux secrets, Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.

Le démon qui parlait par des cris d’animaux Avait dans ses appels la misère des bêtes. Les souffrances naissant de la haine et des maux Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.

La splendeur du désir harmonisait les dos Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures. La pitié, la beauté baignaient les infernaux, Les révoltés, toutes les pauvres créatures.

--Brune Sabbahalla, fille de Lucifer, Je t’aime pour les nuits sur le tapis orange, Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers Et l’immortel désir de tes frères, les Anges...

Je sais qu’auprès de toi ma raison tremble et dort, Mais tu m’as pris la main et tu m’as fait descendre Au pays souterrain où sont les fleuves morts Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...

Je sais qu’auprès de toi je risque d’être impur, Mais, dans tes bras couché, j’ai compris le mystère. Je sais combien on est aveuglé par l’azur Et qu’il faut par en bas regarder cette terre.

Alors, on lit enfin les antiques secrets Sur le revers obscur de la médaille humaine, Pour la première fois les yeux voient le ciel vrai Où tourne un seul soleil, fait d’amour et de haine.

LA MALÉDICTION

La ville dormira comme à son ordinaire Et parmi les quartiers rien ne fera prévoir Que le signe fatal a paru sur la terre, Sauf la lune montant, verdâtre, dans le soir...

Les marchands gravement fermeront leur boutique, Des femmes en marchant feront saillir leurs seins, Dans les cafés mourront doucement les musiques, Les bons et les mauvais iront vers leur destin...

Et ce sera d’abord une bizarre empreinte Sur un mur et dont nul ne comprendra le sens, Un feu jaune éclairant une vitrine éteinte, Un trottoir sans raison maculé par du sang...

Puis, devant une église, un prêtre voulant faire Le signe de la croix et se touchant le front, Retirera son doigt mouillé par un ulcère... Toutes seules alors les cloches sonneront...

Des lézardes soudain partageront les rues. Un homme passera jouant du violon. Derrière les carreaux, les têtes apparues Porteront des grosseurs, des déformations...

Un vieil hôtel tordra sa porte comme un membre Et dans la cour allongera son escalier. Deux amants paraissant sur le seuil de leur chambre Se verront des sabots de chevaux à leurs pieds.

Et d’autres se plieront comme des acrobates, Auront l’air de passer à travers des cerceaux. Ils aboieront comme des chiens à quatre pattes, Se rouleront comme des vers dans les ruisseaux.

Des musiciens bouffons marcheront en cortège. Leurs instruments ne feront qu’un avec leur corps. Les lèvres en piston cracheront les arpèges Et les tambours seront des peaux de ventres morts, Des nonnes, d’un couvent sortiront demi-nues; Des poils drus sur leur corps se mettront à pousser; Des mufles remplaçant leurs faces ingénues, Aux bassins des jardins elles iront lamper.

Les rires casseront les dents comme du verre, Les larmes brûleront comme du vitriol, Les yeux dans un bruit mou tomberont des paupières, Des goitres monstrueux traîneront sur le sol.

Les monuments vivront et vibreront de râles, Ils se pénétreront entre eux avec fureur. Les piliers fouilleront au fond des cathédrales, Le ventre de la voûte et le sexe du chœur.

Des casernes éclateront comme des bulles. On entendra craquer les échines des ponts. Les usines perdront par d’énormes fistules L’amas liquéfié de leurs productions.

L’air s’empoisonnera de mille pourritures. Des gaz exploseront au-dessus des charniers. Les eaux de la rivière auront des boursouflures, S’épaissiront, seront un afflux de fumier.

Puis la ville, séchant comme une chrysalide Périra d’une étrange ossification, Les fenêtres seront de grands orbites vides Dans les têtes de mort branlantes des maisons.

Les clochers auront l’air de fémurs fantastiques, Les tours, de tibias déformés et géants. Sur l’immense squelette aux vertèbres de briques, Les soirs épais mettront le souffle du néant.

Et dix mille ans après, venus des antipodes, Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu Dans les amas ensevelis où le vent rôde... Ils auront la cité maudite au fond des yeux.

Et ne comprenant pas la chute et le mystère, Ils riront et se montreront avec la main Des rats géants, de loin, dans les couloirs des pierres, Qui, tristes, les suivront avec des yeux humains.

LE VOYAGE FANTASTIQUE

LA DIVINE ENCHAINÉE

Je traversai, conduit par l’homme au capuchon, Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons. Ensuite les maisons étaient noires et basses. On percevait des grouillements dans les impasses, On voyait à des soupiraux des yeux hagards. Et j’atteignis enfin près des anciens remparts Le quartier des déchus et des êtres sordides... Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide. Et là sur le plancher pourri, je vis le corps D’une beauté parfaite avec une peau d’or, Un visage divin, des jambes translucides. Une chaîne de fer tenait le cou splendide Et l’homme qui riait prit un bâton pointu Et se mit à piquer le sein, le ventre nu. Faisant en gémissant se tordre la divine. Et des êtres aux corps ravagés de famine, Des visages affreux où ne vivait qu’un œil, Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil... Comme son capuchon lui découvrait la tête, Je vis que l’homme avait la face de la Bête...

LA VALLÉE DES LARVES

Les monstres vagissants enfantés par la femme Étaient amoncelés sur les rochers crayeux... Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes, De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.

Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire, Riaient avec un rire édenté de vieillard. Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire, Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.

Un vent froid remuait ce peuple en cartilages, Ces larves sans contour, ces germes suintants Et la vallée avec ces blanchâtres visages Ressemblait la sanie et le pus du printemps.

La Parque descendait près de moi la colline. Elle était belle et triste en le déclin du jour Et vers le sol vivant courbant sa grande échine Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.

Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant, Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres, S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.

De sorte que ces crânes mous en apparence Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil, La colère de marbre et les fureurs immenses Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.

Les visages réduits prenaient des bouffissures De haine, devenaient tout à coup malfaisants. Ces fœtus irrités dans des caricatures De combats, essayaient leurs gencives sans dents.

Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper, Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.

Mais la Parque toujours touchait les petits êtres Et tranquille marchait vers le soleil couchant Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.

Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie: Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas Puisque l’enfance humaine est une grande plaie Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»

Et la déesse alors au fond de la vallée S’arrêtant, me montra dans un entassement Effroyable, au milieu des formes emmêlées, Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...

Et le soleil mourant sur cette maladie De la terre éclaira dans l’humus qui poussait Un œil déjà bleuté par la naissante vie, Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.

Et la Parque me dit: «Tout le mal de la terre Est payé par un seul, s’il est vraiment humain.» Et je la vis partir tranquille et solitaire Parmi le flot montant des monstres enfantins.

LA RÉGION DES ÉTANGS

J’atteignis vers le soir la plaine des étangs. Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes, Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants. J’allais vite et j’étais ivre de solitude.

De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir. Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes. Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir Montait la fade odeur des choses croupissantes.

Un souffle gras sortait de ces stagnations, Une buée épaisse, animée, une haleine Qui semblait le ferment des putréfactions Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.

Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques: «L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi. Descends parmi la vase et les eaux équivoques.

«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux Dans l’émanation des poisons délétères. Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.

«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards Tu joueras dans les végétaux des marécages, Oubliant parmi les parfums des nénufars Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.

«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour, Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle, Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»

Alors je vis des bras tendus pour me saisir Et des milliers de blancs visages apathiques. Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.

Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse, Je voyais des palais informes, des piliers Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,

Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais Me souffla des odeurs de forêts aux narines Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines...

LES ESCLAVES

Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux, S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces. Alors, un cavalier courait à côté d’eux Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.

Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux. Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables. Comme un long bêlement humain et lamentable, Une plainte montait de ce triste troupeau.

Les enfants suspendus aux mamelles taries De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux Et les gardiens, riant de leur propre furie, Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.

Et quand le lieu devint comme un chaos de laves Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis, L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.

«Vous ne sortirez plus de cet enfer calcaire. Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux. Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre, D’implacables soleils vous brûleront les yeux.

«Vous vous dessécherez comme des chrysalides. L’éternel manque d’eau vous plissera le corps. Vous ne verrez passer dans les azurs torrides Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.

«Nous placerons sur vos échines excédées Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens. Et vos filles seront devant vous possédées, Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»

Et moi sur la hauteur d’où je voyais la scène Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs. Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes? Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»

Et le maître éclata de rire. Les esclaves A quatre pattes accouraient baiser ses pieds. Et lui négligemment parmi ces faces hâves Promenait comme un soc ses éperons d’acier.

Et le vent, agitant les palmiers squelettiques, Soulevait par moments son burnous de couleur, Le faisait ressembler sur le soir désertique A quelque grand oiseau de proie et de malheur.

LE PALAIS DES ROIS

Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats. La porte était immense et s’ouvrait comme une arche Et les rois revêtus d’or safran étaient là.

Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques, Les bannières claquant comme des oiseaux fous, On voyait flamboyer les mitres des évêques Et les juges avaient des visages de loups.

Et derrière ondulaient sous la géante abside Des rivières de cavaliers aux flots profonds. Des rayons s’échappaient des armures splendides, Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.

Et les clefs et les sceaux et les mains de justice Damasquinés de talismans et de bijoux, Reposaient sur la pourpre à côté des calices Portés par des hérauts chevelus, à genoux.

Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques Et devant la splendeur d’un si grand appareil Les pauvres un à un venaient, microscopiques, Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.

Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier, Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes Et les rires faisaient cogner les cavaliers.

Les membres confondus et les têtes coupées Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement, Les évêques parfois avec leurs mains trempées D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.

Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine De terreur en marchant vers le seuil à mon tour, Je me sentais devant ces puissances divines Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.

Devant les cavaliers et les rois formidables, Les juges monstrueux et les bourreaux géants, Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable, Que fragment de poussière et reflet de néant.

Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment, Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse, Vers le palais des rois recouvert d’ornement.

Et voilà que soudain du monument de gloire Il ne resta plus rien au choc de mon caillou Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire, Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.

Et j’ai craché sur ces débris et ces poussières Et j’ai d’un coup de pied lancé la mitre aux cieux, Car l’homme pauvre et seul et qui porte une pierre Est plus fort que les rois et plus puissant que Dieu.

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