L’ANE A CORNES SUR LA TOUR
L’âne à cornes gravit l’escalier de la tour, Sur les dalles faisant sonner ses sabots lourds... Les nains au corset bleu, les courtisanes grecques, Les eunuques, les ruffians et les évêques, Les mendiants, les sorciers, les nègres, les imans, Avec les bracelets, les croix, les talismans, Regardent sur la place, immobiles, la bête Dont le vent fait gonfler la robe violette Et demeurent figés, épouvantés, muets. Et quand l’âne royal atteignit le sommet, Le soleil flamboya dans sa mitre écarlate, On le vit se dresser sur ses puissantes pattes Et debout il se mit à braire puissamment. Et bien mieux que l’éclat des cloches, ce braîment Retentit à travers les couloirs, les portiques. Les jeunes gens firent voler leur dalmatique, Les courtisanes s’allongèrent en riant Et des eunuques fous tournèrent en dansant. Aux balcons du palais des princesses parurent, Otant leurs vêtements et criant de luxure. Des musiciens brisaient leur luth sur les piliers. Des femmes avalaient les perles des colliers. Une négresse alla dépouiller la statue De Pallas Athéné et marcha, revêtue Du casque en bronze vert et du bouclier bleu. Et là-haut, sur la tour, le soir baignait de feu L’âne à cornes, ses grands bijoux talismaniques Et son dos recouvert d’une gale magique...
LE BAL FANTASTIQUE
La reine au masque rouge a passé dans le bal... Elle a touché les uns de ses ongles en pointe Et les autres de sa babouche de cristal... Son frôlement a séparé les formes jointes...
Son passage a fait trébucher dans l’escalier, Les évêques en mitre et les rois en simarre. Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers... Le jardin du château s’est empli de fanfares...
Les mornes invités sont devenus hagards. Ils ont tourné dans un ballet funambulesque. L’éclat du masque rouge a teinté leurs regards Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.
Une étrange fureur a pris les dominos. Les arlequins dans l’air ont fait siffler leur batte, Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto, La danseuse a crevé les yeux de l’acrobate.
Elle a tourbillonné dans les groupes épars, Comme une fleur dansante, imprenable et lascive, Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive, Griffant de temps en temps une face au hasard.
Le désir animait les mains lourdes de bagues... L’un broyait une gorge tendre entre ses bras Et l’autre déchirait la jupe avec sa dague. Le sang giclait dans un clinquant de mardi gras.
Parmi les bijoux faux et la soie écarlate, Deux femmes s’étreignaient en un baiser ardent, Mordant avec amour leurs bouches délicates, Écrasant le carmin et le sang sur leurs dents.
Un page lacérait une mauresque brune... Deux vieillards torturaient un blême adolescent... Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune, Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.
Un cortège a paru de moines en cagoule, Qui chantaient gravement d’obscènes oraisons, Et les masques, comme des grappes qui s’écroulent, Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.
Soudain, un courant d’air a soufflé les bougies. L’aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs Comme un soleil couchant, sur un faste d’orgie... Devant les portes grimaçaient les valets noirs...
La reine au masque rouge est montée en carrosse. Et des cors ont joué, parmi les bois prochains, Un air bizarre et long et tellement atroce Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.
Le sang sur les parquets faisait de grandes flaques... Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur Étaient sinistrement mêlés dans un cloaque De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.
Et plus tard, une femme ayant sur la poitrine Une croix qu’un ivrogne avait faite de vin, Descendit du perron, toute nue et divine Pour se baigner paisiblement dans le bassin...
LES ÉPHÈBES ET LA FEMME HYDROPIQUE
Les éphèbes avec des ceintures cerise. Leur peau brune poncée et les chevilles prises Par des anneaux de cristal vert, dansaient entre eux, Dans le salon grenat, odorant, ténébreux... Quelques-uns agitaient des éventails de soie Ou, le corps frémissant d’une bizarre joie, Se pâmaient au milieu des coussins nuancés D’un art tel que les uns évoquaient le passé, Et d’autres les plaisirs pervers, d’autres les rêves. Dans un vase d’onyx croissait l’arbre sans sève. Et le plus beau parmi les beaux adolescents A peine assis au bord d’un sopha bleuissant, Son front frisé penchant sur son poignet fragile Chanta l’étreinte vaine et les amours stériles. La porte alors s’ouvrit, laissant passer le vent Et la femme hydropique avec ses seins mouvants, Sa bouche, ses grands pieds, et son odeur de femme, Entra, hurlant un sexuel épithalame, Des paroles de chair, des mots de rut chargés. Elle roula parmi les coussins dérangés, S’aplatit en riant, s’affala dans sa force Et d’un éphèbe évanoui saisit le torse... Dans leur fuite éperdue au fond du corridor, Les éphèbes courant perdent leurs bagues d’or Et plus loin dans la cour que les jets d’eaux arrosent Tombent leurs anneaux verts et leurs babouches roses...
LA PRIÈRE DU SOIR
Je regardais prier la jeune fille en deuil Debout et ses deux mains s’appuyant à la chaise. Les piliers jaillissaient au ciel avec orgueil, Les vitraux éclataient de bijoux et de braises.
On sentait la ferveur ardente de l’esprit Dans l’élan de son corps et la pudeur des voiles, Les chaires s’éployaient dans le chœur assombri Où se cristallisaient les lampes en étoiles.
Et soudain sur l’autel un visage apparut, Fendant le tabernacle en forme de losange, Et je connus, à voir ses yeux mats et fendus, Que c’était là Satan, le plus triste des anges.
La chapelle s’emplit d’étranges Chérubins, Un pli pervers au coin de leurs bouches trop roses, Hors du vieux bénitier, comme l’on sort d’un bain Un démon noir et nu jaillit, tenant des roses.
La jeune fille ouvrait ses bras en frémissant. Des confessionnaux, des châsses polychromes, Des êtres surgissaient, bronzés et languissants, Luxurieusement sortaient des formes d’hommes.
Et quelques-uns avaient des babouches d’argent, Des turbans verts et des colliers talismaniques. Les démons se changeaient en Iblis d’Orient, Des bruits de tambourins berçaient la basilique.
Puis marchèrent, légers, à travers les arceaux, Des jeunes gens frisés sous des tuniques grecques. Les Eros remplaçaient les anges des vitraux, Adonis se leva du tombeau des évêques.
Des bacchantes, les seins de leurs doigts lacérés, Trouaient de blanc l’air que l’encens faisait opaque Et couraient çà et là, ivres de vin sacré, Comme aux soirs fastueux des fêtes dionysiaques...
Des Osiris, moitié hommes, moitié taureaux, Sur les dalles jetaient les Aphrodite blondes. De lunaires Tanit couvertes de joyaux, Recevaient des Baal les étreintes profondes.
Des Thamuz poursuivaient de fuyantes Ishtar; Sabaoth déployait son ventre de ténèbres. Sous les ciboires d’or et les cierges blafards, Teutatès et Mithra confondaient leurs vertèbres.
Puis ce fut un fourmillement plein de fureur, De vagues dieux grossiers des temps cosmogoniques, D’une animalité sans forme et sans couleur, De signes primitifs, de pierres priapiques.
Et les verrières en flambant firent pleuvoir Des étoiles et des soleils d’Apocalypse, Et sous les voûtes ruisselantes, je crus voir La jeune fille nue en des clartés d’éclipse...
Les bouches fa buvaient et les bras la pressaient, Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses, Des océans d’amour entre ses seins passaient, Elle était tous les dieux et toutes les déesses...
Plus rien. Un angélus d’une tour a glissé... La basilique en feu s’éteint comme une torche... La jeune fille en deuil s’en va, les yeux baissés, Et son long voile noir m’effleure sous le porche...
VISITE MATINALE
J’ai sonné... le couloir sent l’opium et l’ambre. Quel étrange visage a la femme de chambre! Derrière les rideaux j’entends des frôlements! Maison des voluptés et des enchantements Des langoureuses nuits et des étreintes mortes! J’avance à pas de loup et je pousse une porte. Une femme est couchée en croix sur une peau. Une trace de dents au sein droit fait un sceau Charnel, dont on marqua cette chair épuisée. La bouche semble vide et la nuque brisée Dans l’abandon immense et le renversement De la tête où les cils vivent seuls par moments. Sous une soie en feu dont l’écarlate flambe Une autre laisse voir la naissance des jambes, Et les genoux étroits que des mains ont marbrés. Deux êtres sur le lit sont tellement serrés Qu’on ne voit qu’un seul corps avec deux chevelures. L’odeur fade de sève humaine et de luxure Me saisit à la gorge et me fait défaillir. Quel visage charmant aurais-je vu jaillir, Creusé par l’insomnie et les mauvaises joies Si j’avais soulevé la pourpre de la soie? Horrible est le plaisir qu’on n’a pas partagé! Des roses en tombant ont un soupir léger, Et sur le cercle obscur que dessinent les robes Filtre pudiquement un triste rayon d’aube...
LA PRINCESSE ET LES LAQUAIS
Le repas dans l’hôtel flamboyait sous les lustres Et s’achevait dans un grand cérémonial... Le vin n’animait pas les convives illustres, Les diamants luisaient sur plus d’un front royal...
Des vieillards sous les croix, les ors, les uniformes Levaient leur verre avec des doigts momifiés. On voyait par la porte un escalier énorme, Le morne alignement des grands fusains taillés.
La petite princesse, au fond d’une carafe Regardait le contour de son visage étroit, Jouait d’un couteau d’or, tourmentait une agrafe, Buvait l’ennui sans fin avec ses beaux yeux froids.
Lorsque ses hauts talons sonnèrent sur les dalles, Les courbettes firent plier les mannequins. On la vit s’éloigner, blanche, de salle en salle, Avec sa gorge nue et sa robe en satin.
Mais nul ne vit l’œillade au groupe des tziganes, Ni le signe muet qu’elle fit en passant, En avançant sa bouche au tissu diaphane Vers le laquais cynique, immobile et puissant.
Les lustres un à un à minuit s’éteignirent, Mais ensuite quelqu’un vint et les ralluma, Le couloir se remplit de pas furtifs, de rires Étouffés, une fête étrange commença.
Les trois filles étaient d’abord intimidées, Minaudaient et croisaient leur châle sur leur peau. Mais la princesse mit à leur bouche fardée Le chaud baiser qui rend tous les humains égaux.
Elle les dévêtit et leur tendit les verres Dont le vin débordant lui coulait sur les bras, Elle dansa, tendant ses bijoux aux lumières Ou se blottit près du laquais au menton ras.
Elle fuma, croisant ses jambes sur la table, Culbutant de son pied les cristaux et les fleurs, Et l’âme en proie à un génie inexorable Elle cria des mots grossiers avec fureur.
Un tzigane jouait une valse en sourdine, Un autre maintenait une fille sous lui. Les bouteilles gisaient comme des javelines Dont la flamme à travers les gorges avait lui.
Et vautrée au milieu des plats d’or et des grappes, Son dos clair s’écrasant sur des magnolias, La robe déchirée, ayant pour lit la nappe, La princesse pâmée au laquais se donna.
L’aube cristallisa l’hôtel parmi les ombres... La goutte d’un bijou qu’on perd... Un pas qui fuit... Un bruit de porte... Un corridor... des formes sombres... La grosse main carrée où sautent des louis...
LE SÉRAIL MORT
C’est un palais rempli de jeunes filles mortes... De longs corps délicats sont cloués sur les portes. Certains, par les cheveux, sont noués aux piliers, D’autres la tête en bas, pendent dans l’escalier. Le sang coule parmi les faces puériles, Le long des seins menus et des sexes nubiles. De grands nègres hagards passent parmi les corps, Le long des bassins bleus et des colonnes d’or, Piquant avec des pieux et tenant par des chaînes, Des panthères à jeun, ivres d’odeur humaine. Un air, sur un théorbe indien, traîne et gémit. Il tombe des vitraux un soleil cramoisi Et le sultan pensif au haut des balustrades Remue indolemment ses bracelets de jade Et parle de l’amour et de son sens profond Avec le nain bossu qui lui sert de bouffon.
LA CATHÉDRALE FURIEUSE
Ma chair s’est trop roussie à la ville fumante, J’ai trop reçu de feu dans mes yeux en vitraux, Je suis lasse d’offrir aux coups de la tourmente La croupe de l’abside et les seins ogivaux.
Je ne veux plus lever vers les cieux fantastiques Mes deux jambes de séculaires moellons. Dans le sexe géant de mon portail gothique On a trop fait passer le bronze des canons.
Les dalles de mes reins sont lasses et brisées Et le creux de ma nef craque sous le fardeau. Ma sève au fond des bénitiers est épuisée, On m’a trop violée, on m’a cassé le dos.
Je ne verserai plus la sueur des gargouilles, Je n’entr’ouvrirai plus les lèvres des autels, Je purgerai mon corps de tout ce qui le fouille, Je secouerai mes sanctuaires rituels...
J’arracherai les oriflammes qui m’affublent Et je ferai sortir des tombeaux souterrains Les archevêques morts en mitres, en chasubles, Avec des sacrements fantômes dans leurs mains.
Je précipiterai hors de mes sacristies, Comme un vomissement, les cierges, les lutrins, Les anneaux pastoraux, les châsses, les hosties, Crachant dans un hoquet mes reliques de saints.
De mon orgue percé, de mes cloches fêlées, Je chanterai des chants grotesques et puissants Et dans le chœur des monacales assemblées Retentira l’appel de mes échos déments.
Et puis, je briserai moi-même mes colonnes, J’agiterai les hémicycles de mes reins Et faisant un bouquet de cloches et d’icônes, Je lancerai ces fleurs de peinture et d’airain.
Et je lapidérai la ville de mes pierres. Je lancerai la porte et les morceaux de tours, Les confessionnaux, les grilles et les chaires, Je me ravagerai le corps avec amour.
Et quand sous le ciel lourd et sous la lune basse De la voûte où s’ouvrait jadis le paradis, Il ne restera plus qu’une affreuse carcasse, Une église crapaud qui bave, hurle et maudit.
Alors, il jaillira de mes débris immondes Un grand christ chassieux, mi-homme, mi-serpent, Dieu pervers de la pourriture du vieux monde Et les hommes viendront l’adorer en rampant.
Et je rirai, moi la cathédrale hystérique, Au milieu des chardons et des louches odeurs, En les voyant fouler l’hostie eucharistique Et le sang de celui qui fut notre seigneur...
LES CHAMBRES DE L’HOTEL
Les chambres de l’hôtel communiquent entre elles. Je regarde au retour du vieux minuit fidèle, Solitaire, allongé dans un banal fauteuil, La porte peinte en blanc, la porte dont le seuil A tous les imprévus des rencontres s’oppose... Que d’êtres séparés par cette porte close Qui pourtant se seront côte à côte étendus, Tant d’amitié peut-être et tant d’amours perdus! Je fais l’ombre et je vois un rais clair sous la porte... Dans la chambre voisine on veille et l’air m’apporte Un parfum... Puis des pas étouffés... On dirait Une robe qui tombe... Un bruit de bracelet Sur du marbre... Quelqu’un guette ma chambre obscure, Dans cette goutte de clarté qu’est la serrure... L’hôtel silencieux repose... mon cœur bat... Au loin un fiacre passe et je ne bouge pas. Et soudain dans l’éclat d’une lumière brusque, Longue et splendide, ayant le torse qui se busque, Avec un diaman entre ses seins qui luit, Une femme apparaît sur la porte, sourit, Fait un geste amical bizarre... Une seconde Et rien de plus... Et puis l’obscurité profonde, Un rire de cristal et le bruit d’un verrou. --Dans quel soir ai-je vu flamboyé ce bijou? Quel est le souvenir de cette ressemblance? Le rais clair. Le fauteuil... Les heures... Le silence... Oh! rêves de minuit dans les chambres d’hôtel, Quand sonne la pendule au cœur surnaturel!...