‹ La Mort de la Terre, roman, suivi de contesChapitre 22 sur 23 · L’ONCLE ANTOINE

L’ONCLE ANTOINE

Lorsque Antoine Malavaine atteignit sa cinquantième année, l’existence ne lui était point défavorable. Il avait conquis soixante mille livres de rente dans la République Argentine, et il prenait sa retraite. C’était un homme qui ne s’ennuyait pas avec lui-même, condition expresse pour goûter le repos. Le domaine qu’il s’offrit en Seine-et-Oise comportait les herbes, les eaux, les grands arbres et les fleurs, qui sont l’ambiance naturelle du bonheur. Antoine Malavaine fit connaissance avec les mésanges, les fauvettes, les geais, les rouges-gorges, les piverts et même ces vieux rossignols dont les hyperboles des poètes n’ont pu détruire le charme. Il connut aussi les lapins au clair de lune, les lièvres épouvantés, quelques biches menées par un cerf au front duquel poussait un petit arbre. Et rien que d’entendre chuchoter les peupliers, murmurer les hêtres et gémir les chênes, il retrouvait la fraîcheur de son enfance. Comme il appréciait par ailleurs le charme d’une cuisine odoriférante, qu’il n’avait ni la goutte, ni le diabète, ni l’artério-sclérose, et que la crainte de l’avenir lui était inconnue, il pouvait faire la pige aux personnages les plus joviaux de l’histoire et de la fable.

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Cette vie simple se compliqua. Un mardi du mois de mai 1887, un télégramme survint, libellé avec laconisme:

«Beau-frère Rivoir mort subitement.»

Rivoir habitait le Havre, où il exerçait divers négoces maritimes. Il y avait entre lui et Antoine une vieille rancune. Née de vétilles, elle s’était accrue de vétilles. Rivoir, personnage maniaque, exécrait Malavaine pour sa chance, qu’il qualifiait d’immorale. Après la mort d’Alice, sœur d’Antoine, la rupture fut définitive. Rivoir, cependant, tirait tous les diables par la queue; il aurait, s’il l’avait voulu, reçu des subsides du beau-frère: plutôt fût-il mort de faim que de les accepter.

Il laissait un fils de douze ans, que Malavaine n’avait vu qu’au berceau. Et, quelque sentiment qu’on ait de la famille, comment s’intéresser à des créatures dont on ignore la silhouette?

Le télégramme dirigea Antoine vers le Havre, d’où il rapporta l’homoncule. Le petit Maurice était un boy frais, entre le blond et le châtain, avec des yeux ordinaires, un nez ordinaire, une bouche ordinaire, et des oreilles disposées à la gauche et à la droite du crâne. Ni vif ni lent, ni actif ni paresseux, point bête et point génial, il devait avoir toute sa vie l’avantage, rassurant après tout, de ne point épater ses contemporains. Aussi bien n’épata-t-il pas son oncle. Mais il en fut aimé. Et cette tendresse, pour n’avoir pas été un coup de foudre, n’en fut que plus solide et plus constante.

Pendant les six années qui suivirent la mort de Rivoir, la présence de l’homoncule ne diminua pas le bonheur d’Antoine. A la vérité, il s’égaya moins du côté des chardonnerets, des mésanges, des rossignols, des lapins et du cerf dix-cors; il savoura moins la grâce des bouleaux et la rudesse des ormes, mais il prit plaisir à voir pousser le neveu. Il y eut bien une rougeole, cinq ou six grippes et quelques équipées du jeune drille: elles furent compensées par cette jouissance étrange que nous trouvons à donner la becquée au prochain qui n’a pas cessé de croître.

A cet égard, l’oncle Antoine se découvrit une vocation profonde. Plus il faisait pour le présent et l’avenir de son jeune hôte, plus aussi il éprouvait une tendresse qui, deux années après la venue de l’orphelin, était devenue paternelle et même maternelle. Il donnait sa peine, son temps, ses soucis, son argent, avec passion. Bientôt, il ne lui fut plus possible d’être tranquille lorsque le gosse souffrait d’une douleur physique ou d’une contrariété morale.

Maurice le savait bien. A dix-huit ans, il désira continuer ses études à Paris et l’oncle quitta la campagne. A dix-neuf ans, il eut une maîtresse chère et l’oncle casqua. Quand, enfin, le neveu prit femme, Antoine divisa sa fortune en deux parts égales, l’une pour le nouveau ménage, l’autre pour lui-même.

Il y eut une pause. Pendant un bon lustre, le jeune Rivoir se contenta des joies de la famille. Il lui vint un fils, il lui vint une fille, qui accrurent le champ de la tendresse de Malavaine.

C’est alors que Maurice commença à être pris du désir d’augmenter sa fortune. Ce fut peut-être l’unique fois que ce garçon s’acharna à quelque chose. D’ailleurs, sa passion ne revêtit aucun caractère hâtif ni fiévreux. Il se mit en quête de diverses combinaisons, dont il rejeta les premières, puis il s’engagea dans une affaire de mines espagnoles et une affaire de houillères belges, qui avaient une physionomie engageante. Ni sa femme ni son oncle ne furent mis au courant. Et, d’abord, tout alla fort bien. Le cours des actions belges ne tarda pas à s’accroître de soixante pour cent; celui des actions espagnoles doubla. Maurice allait, par une vente sage, dégager le capital et ne laisser que les bénéfices, lorsque la justice mit son nez brutal dans les papiers de M. Beauchêne, le promoteur des deux entreprises. Elle y mit le nez, et cela suffit. En vain, comme il était vrai, M. Beauchêne accusa-t-il des concurrents véreux, en vain offrit-il des garanties indiscutables. En deux jours, les mines espagnoles perdirent les trois quarts de leur valeur et les houillères belges dégringolèrent au-dessous du prix d’émission.

En suite de quoi Maurice Rivoir vit ses revenus maigrir lamentablement. Quinze mille francs de rente étaient enterrés sous la terre ibérique et dans les sous-sols du Hainaut.

Maurice se disait avec rage:

«Tout cela ne serait pas arrivé si l’oncle Antoine avait été plus large!»

Il ajoutait, parlant à sa femme:

--Qu’a-t-il besoin, à son âge, de vingt-cinq mille francs de rentes?

Il se dispensa de faire entendre aucune parole analogue à Antoine, mais il geignit tant et si fort que celui-ci finit, avec un soupir, par détacher trois cent mille francs du capital qu’il s’était réservé.

Ce geste créa d’abord une situation confortable. Puis Maurice et sa femme s’avisèrent que, somme toute, l’oncle jouissait encore de douze mille livres de rentes. Évidemment, on ne pouvait pas les lui demander: d’ailleurs, ils reconnaissaient qu’il avait agi avec un certain chic. Tout de même, ces douze mille francs accroîtraient joliment leur bonheur! Ils étaient jeunes, ils avaient des enfants... l’oncle atteignait ses soixante-sept ans!

Antoine finit par s’apercevoir qu’on le trouvait encore bien riche. Il hésita pendant quelque temps. Puis, saisi de crainte à l’idée qu’on pourrait désirer sa mort, il résolut d’en finir une fois pour toutes. Donc, il divisa ce qui lui restait en trois parts: deux pour Maurice et ses petits enfants, une pour lui-même. Il plaça cette dernière en rentes viagères.

«Là! songeait-il... Maintenant, on n’attendra pas mon héritage... on m’aimera pour moi-même.»

Comme, à cause de son âge, la compagnie d’assurances lui servait un gros intérêt, il avait toujours douze mille livres de rentes. Il n’en dépensait pas la moitié et faisait de nombreux cadeaux et des dons en argent à sa famille. Ainsi avait-il la joie de se voir accueilli avec un extrême empressement et de pouvoir se dire:

«Si désormais on souhaite quelque chose, c’est que je devienne centenaire!»

Un jour, il tenait ce raisonnement agréable, tout en se promenant par le jardin des Rivoir. C’était en juillet. La vieille nature faisait une débauche de verdure, de corolles et de fruits. Et l’oncle Antoine, heureux, s’étant assis à l’ombre, rêvassait. Des pas craquèrent sur le sable. Il entendit les voix de son neveu et de sa nièce. (Ils étaient invisibles pour lui comme il était invisible pour eux.) La nièce disait:

--Mais non! Mais non!... L’oncle est un vieux chien! Il a son bas de laine... On ne me trompe pas, moi...

--Crois-tu? demanda une voix avide.

Et Antoine, avec un grand froid au cœur, sentit qu’on attendait sa mort tout de même.

AU FOND DES BOIS

--Pourquoi je ne me suis pas marié? fit Dareaux. C’est simple, fantasmagorique et épouvantable.

Il taillada avec son canif une vieille règle, puis, poussant un soupir:

--Ça se perd dans la nuit des âges. J’avais vingt-cinq ans et je percevais les impôts dans un maigre bureau, au fond d’un maigre canton. La besogne n’était pas très absorbante. Elle me laissait le loisir de rêver et de courir du pays. J’aimais la profondeur des bois et «leur vaste silence». J’aimais aussi Mlle Mariette Dieutegard, la fille de maître Dieutegard, qui avait du foin dans ses bottes et qui, tout en exploitant merveilleusement ses terres et son bétail, prenait la vie par sa face joyeuse. Mariette Dieutegard ressemblait à cette Mme de Pourtalès qui jeta une lueur si fine à la cour de Napoléon III. Sa grâce native avait été affinée au couvent des Dames de la Vierge-Noire. Elle y était devenue tout à fait charmante. Il me suffit de la voir pour que son image ne cessât de se superposer aux petites feuilles menaçantes dont je gratifiais messieurs les contribuables. Et la chance voulut qu’elle n’eût guère à choisir qu’entre Jacques de Meschien, le fils du hobereau, et moi-même. Or, Jacques était brèche-dent, bec-de-lièvre et bancroche au point que, même lorsqu’il joignait les talons, un chien de bonne taille pouvait passer par l’ouverture. De plus, il manifestait à la fois une sottise prolixe et une humeur bluffeuse qui le rendaient intolérable. Quant aux fils de cultivateurs, Mariette ne pouvait plus guère s’accommoder de leurs personnes, non par vanité, mais parce que les hommes du terroir sont rudes et mal embouchés.

J’avais donc bien des chances, malgré ma chétive fortune. Et maître Dieutegard, me sachant de l’avenir dans l’administration et des «espérances», laissa faire le sort. Cette lumineuse Mariette m’accueillait sans défaveur. Elle était naturellement judicieuse, quoique tendre, et se méfiait des surprises. Physiquement, je n’étais pas désagréable. Pas très beau, non, mais bien planté, les yeux clairs, les cheveux drus, et assez élégant. Par surcroît, j’ose le dire, un caractère supportable: pas querelleur, pas tatillon, pas encombrant et de nature joyeuse. Un bon loulou.

Jour par jour, je fis mon chemin dans le cœur de la jolie fille. Le jour vint où nous célébrâmes nous-mêmes nos fiançailles. C’était à l’automne. Nous étions sur la route du bois de la Hesbaigne, un antique bois de chênes où l’on mène encore les porcs à la glandée. L’heure était indécise et féerique. A travers des nuages de lait et de perles passaient, par intermittences, de grands rais tièdes. Nous cheminions dans un paysage de vieille France, émus de tous les songes de la jeunesse. Timidement, j’avais pris la main de Mariette. Elle ne l’avait pas retirée. Pour la millième fois je tâchais de définir la douce préférence qui me gonflait le cœur, et elle, pour la première fois, s’appuyait contre mon épaule. Enfin, à l’ombre des grands chênes, nos bouches se dirent ce que des milliards de bouches se sont dit depuis l’origine des hommes. Puis Mariette voulut être seule. Elle était confuse. Elle n’osait plus me regarder.

--Venez ce soir, dit-elle... mon père vous attendra.

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Il fallait lui obéir. Je m’en fus vers les futaies profondes, l’âme aussi triomphante que si j’avais fait la conquête de la Chine. Je me souviens de m’être assis, littéralement «recru de bonheur», sur la racine d’un chêne centenaire.

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Combien de temps restai-je là? Peut-être dix minutes, peut-être une heure. Je n’avais plus aucun sens de la durée; la joie abolissait l’ambiance.

Brusquement un cri traversa l’espace. C’était un cri sauvage, un cri d’excessive douleur ou d’extraordinaire épouvante. Il n’avait pour ainsi dire aucune individualité: je ne pus même me rendre compte si c’était un cri de jeune ou de vieux, un cri d’homme, de femme ou d’enfant. Je me levai d’un bond; tremblant de tous mes membres, je courus au hasard. Un deuxième cri s’éleva. Il n’était plus impersonnel, il réalisait ce son complexe et si parfaitement individuel: une voix. Ce fut une horreur inexprimable: je reconnaissais Mariette...

Je reconnaissais Mariette comme si elle eût été tout près de moi, et je ne savais pas où courir. La clameur venait certainement du côté où le soleil descendait sur les ramures, mais elle venait de loin: j’ignorais s’il fallait aller devant moi ou bien diverger à droite ou à gauche. A tout hasard, je filai vers la lumière. Plusieurs minutes se passèrent; je n’apercevais que la mousse, les feuilles mortes et les arbres. J’essayai, sans résultat, un crochet vers la gauche. Rien que la solitude, le calme écrasant qui règne sous les grands chênes... Si, du moins, Mariette avait crié une troisième fois! Par intervalles, je poussais moi-même un appel. Aucune réponse, hors le frisselis des ramures ou la voix rapide d’un passereau... J’aurais pu avoir un doute, me croire victime d’une hallucination; mais la voix était comme vrillée dans mon oreille, elle m’affirmait un péril immense, un péril mortel.

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Enfin, après un quart d’heure de recherches, je vis des formes remuer au loin, dans une éclaircie; puis des grognements rauques se firent entendre. Je ne sais quel instinct me saisit: je fus certain que le drame était là, je me ruai en foudre et l’éclaircie parut, tout orangée par le soleil. Sept bêtes rosâtres, aux poils roides, aux dos puissants, s’y démenaient étrangement, tassées devant un buisson d’arbustes. Soudain, la réalité innommable, une scène de la profondeur des âges, une scène de la Gaule préhistorique, quand les bêtes et les hommes se disputaient encore la puissance: les porcs fauves dévoraient Mariette!...

Ils lui avaient rongé le visage, les bras et la poitrine; ils venaient de lui ouvrir le ventre!

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Dareaux demeura pendant quelques minutes les yeux grands, abîmé dans ses souvenirs. Puis il reprit à voix basse:

--On a pu reconstituer le drame... Mariette Dieutegard avait trébuché dans la clairière et, en tombant, le crâne heurté contre une pierre, elle s’était évanouie. C’est alors que les bêtes étaient venues. Elles appartenaient à la race farouche qui, peut-être depuis mille ans, paît dans le bois de la Hesbaigne. Elles flairèrent le sang, qui avait jailli sur la mousse, et, comme la jeune fille demeurait immobile, l’une ou l’autre des brutes commença l’attaque... Ce faisant, elles n’avaient pas fait autre chose que ce que font encore fréquemment leurs congénères lorsque le hasard leur livre un petit enfant au berceau...

LE SAUVETEUR

A Pierre Valdagne.

Nous trouvâmes notre ami sur la falaise, en suroît, bottes de mer et petit chapeau de cuir bouilli. Le temps était doux, l’eau belle, et notre ami soupirait.

--Est-ce drôle? murmura-t-il, je n’aime plus que la tempête et les sauvetages... Je sais bien que c’est immoral, mais je n’y puis rien faire!

Nous savions que, dans le cours de cette saison, il avait sauvé la vie à une dizaine de personnes. Et Pierre Larue lui dit:

--Ton dévouement est admirable!

--Non! fit-il en secouant mélancoliquement la tête... il n’y a là rien d’admirable. C’est une passion... une passion comme le jeu, l’ivrognerie, la débauche... J’en suis arrivé à la monomanie du sauvetage. J’aurais dû me défier, dès le début, car le mal m’a pris sans crier gare: j’ai tout de suite été grisé.

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Il jeta un long regard triste sur la mer bleue et reprit:

--Ce n’est pas loin d’ici que cela a commencé. Tenez, là-bas, cet îlot... qui devient écueil aux marées d’équinoxe... C’est le théâtre de mes débuts... Par un après-midi d’automne. Ah! quelle tempête! Les vagues semblaient vouloir s’emparer du monde, les moindres brins d’herbe se courbaient tout lustrés par le vent! Si vous aviez vu ces troupeaux pâles et glauques, tantôt secouant des crinières, tantôt chargeant comme des millions de taureaux!...

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Je me saoulais de vent, je m’enivrais de nuages. Mais voilà qu’en tournant la tête j’aperçois un homme là-bas, un étranger bien sûr, qui était resté sur l’îlot. Le malheureux faisait des signes de détresse. Et tout de suite la folie me prit de le sauver. Je bondis, je hurlai dans la tempête, j’arrivai sur la petite plage. Personne! Ma voix se perdait comme une petite feuille dans une cataracte.

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Cependant la clameur des vagues m’excitait tel un chant de guerre. Je me dirigeai vers un canot amarré dans une anse, je m’y jetai comme un furieux et, quelques minutes plus tard, la petite embarcation bondissait sur l’océan. Cela n’allait pas trop mal. Il y avait un moment de répit. Et je ramais furieusement: un vertige belliqueux doublait ma force. Mais bientôt les flots rebondirent; mon canot dansait ainsi qu’une coquille de noix; des paquets d’eau amère se jetaient en travers de ma figure; je chavirais. Le hasard ou la Providence me sauva et, pendant un temps indéterminé, je travaillai comme un forcené. J’avançais vers le but, mais si lentement! Déjà tout l’îlot-écueil se couvrait d’eau: l’homme, accroché à une arête de rocher, disparaissait par intervalles sous l’écume. Dans le tapage infernal des météores, j’entendis à plusieurs reprises un cri misérable, une faible plainte épouvantée.

Je ramais convulsivement, avec une force décroissante,--mais j’approchais;--l’écueil n’était plus qu’à quelques brasses. Une vague immense me souleva; puis je retombai dans un gouffre d’écume. Une fois encore tout parut fini; une fois encore la force mystérieuse me sauva. Et tout à coup je vis l’homme bondir, je le vis à deux pas de moi, je saisis sa tête dans mes poings, ah! avec quelle joie sauvage, avec quelle volupté de triomphe! Comment je parvins à le hisser, comment je ressaisis une de mes rames emportée dans la tempête, mon instinct seul pourrait le redire, car ma pensée n’en a gardé aucune mémoire. Je sais seulement que pendant une heure nous luttâmes pour rejoindre la plage et que la mort ne cessa pas une minute de planer sur nous. Mais je n’en avais cure. Je n’étais pas inquiet; une douceur extraordinaire enveloppait mon âme; le péril m’était si doux que toute impression antérieure me semblait fade et misérable en comparaison.

Enfin nous pûmes atteindre le rivage. Là, l’homme, un commerçant de Jersey, fut pris d’un délire de joie. Il se jetait sur moi, il m’embrassait en pleurant et en grondant; il m’offrit de m’adopter et de faire de moi son héritier. Et moi, ce sauvetage me remplissait d’orgueil. Je ne pouvais me rassasier de la vue de celui que j’avais arraché à l’abîme implacable. Il me semblait avoir créé de la vie. Mais, plus que tout, l’océan m’avait pris. Je lui devais la sensation la plus terrible et la plus exquise de mon existence, je sentais un ardent désir de retrouver cette sensation.

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--Et voilà! Depuis ce jour, je n’ai plus eu goût qu’au sauvetage. Je me suis acheté une bonne barque, solide, pourvue de tous les perfectionnements modernes; elle est à double coque, un peu lourde pour la course, extrêmement prompte à reprendre son assiette dans la tempête.

J’ai aussi un petit équipage de loups de mer, courageux comme des lions et soumis comme des caniches. Aussi, quelles émouvantes aventures par les fièvres de l’équinoxe, quand la mer hurle pendant des semaines entières!... Et lorsque vient le beau temps, lorsque le ciel est pur, que la Grande Verte se donne des airs de lac, j’éprouve un malaise, une sorte de nostalgie de la tourmente, je me surprends à souhaiter les mauvais nuages qui annoncent le péril et la mort. Et j’ai beau me reprocher ce vilain sentiment, il me domine, comme le goût de l’alcool domine le buveur.

--Bah! s’écria Pierre Larue, il n’y a pas de mal, va! Tous tes vœux n’appelleront pas la tempête... Ce serait une fière chance pour l’humanité si beaucoup de gens avaient des passions comme la tienne!

--Bien sûr! répliqua-t-il avec douceur. Je ne fais pas de mal... Mais c’est seulement pour montrer que mon dévouement n’est pas tant admirable. Hélas! si l’on allait au fond des meilleures choses, on y trouverait toujours mêlé un peu de cruauté ou de folie!...

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Dans ce moment, un petit nuage couleur d’ardoise se montra vers le couchant. Il le regarda avec attention; un éclair de joie s’alluma dans ses prunelles.

--Là! voyez-vous! s’écria-t-il... C’est peut-être la tempête qui mûrit là-bas... et tenez, dites si ce n’est pas du vice: ma main tremble de contentement!

LE CLOU

Nous nous entretenions du merveilleux exploit du commandant Charval. Avec une vingtaine d’Européens et une centaine d’Arabes, il avait tenu tête pendant cinq jours à une innombrable harka désertique, jusqu’à ce que les troupes du colonel Darras fussent venues le délivrer.

--De la part de Charval, aucun acte énergique ne saurait m’étonner, dit pensivement Lagaille... Ce garçon-là est né pour les entreprises extraordinaires... Je ne connais personne qui ait à un plus haut degré le courage réfléchi. Il en a donné des preuves--et quelles preuves!--à un âge où la conception héroïque de l’homme ne dépasse pas une partie de coups de poing ou de coups de pied dans le préau du collège. C’était en 1870. Un détachement prussien avait fait halte dans le village de Gérardval, à une portée de chassepot de la vague gentilhommière où je suis venu au monde. Il faut dire qu’à ce moment de la guerre le district grouillait de francs-tireurs. Tous les jours, il tombait des uhlans et des fantassins aux abords des villages. Les officiers allemands ne décoléraient plus; on vous fusillait les suspects avec un minimum de scrupules et de formes. Le père de Charval était un ancien soldat que de graves blessures avaient rendu à demi impotent. Il avait, bien entendu, le cœur plein de la haine qui emplissait à cette époque tout cœur français; toutefois, il eût été, par principe, par tempérament aussi (étant de nature soumis et «hiérarchique»), il eût été, dis-je, incapable de commettre un acte de guerre irrégulier. Aussi se contentait-il de souhaiter que l’état de ses membres lui permît de se rengager, mais ce faisant, il observait une attitude correcte vis-à-vis de l’ennemi. En ce monde, il ne suffit pas de ne rien faire pour échapper à la Némésis! Ce pauvre Charval était marqué du signe des malchanceux.

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Un matin qu’il se promenait au bois, des coups de feu retentirent. Charval, qui approchait en cet instant de l’orée, vit deux soldats prussiens s’abattre tandis que des francs-tireurs s’enfuyaient prestement à travers la futaie: leur embuscade n’était pas à un jet de pierre de l’endroit où se trouvait notre promeneur et où il fut cueilli par deux énormes soldats poméraniens. Traîné devant le capitaine du détachement, Charval se défendit énergiquement d’avoir pris part à la bagarre. On produisit un chassepot abandonné au pied d’un arbre et qu’on l’accusait d’avoir jeté au moment où il se vit sur le point d’être capturé.

Le capitaine, une brute flave, malveillante, d’aspect plutôt stupide, comprenait mal le français et s’obstinait à croire qu’il le possédait à fond. Au reste, son siège semblait fait; après un interrogatoire sommaire, il grogna:

--Vis être eine caneille!... C’est drop pon de fous fusiller!

Charval, qui avait femme et enfants, protesta avec véhémence, et demanda à appeler, en témoignage de sa correction, le maire et le curé. Le capitaine, haussant les épaules, se tourna vers deux lieutenants qui opinèrent avec énergie pour la mort immédiate. Le malheureux fut collé contre une muraille et, devant sa femme qui venait d’accourir, on le fusilla.

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Il n’y avait pas que la femme qui assistait à l’exécution. Outre quelques rustres qui regardaient de loin, avec épouvante, le fils de Charval, un gamin de dix ans, fluet, le visage maigre, le regard concentré, était présent. Il avait, lui, tout vu, tout entendu; il s’était jeté à genoux devant le capitaine, et lorsque son père tomba sous les balles, il fut le premier auprès du cadavre. Ceux qui l’ont aperçu alors et pendant les heures qui suivirent furent frappés de sa physionomie: il semblait que ses yeux et son visage ne fussent plus les mêmes; on avait l’impression que cette jeune âme venait de mûrir brusquement et terriblement.

Il ne dit rien de significatif, durant le séjour des Allemands. Mais, quand le détachement quitta le village, Maurice Charval disparut. Il suivit l’ennemi pendant plusieurs étapes. Enfin, un soir, la compagnie fit halte dans un village complètement abandonné, un village que l’incendie, le pillage, l’assassinat avaient rendu insupportable à ses habitants. Le détachement s’établit tant bien que mal dans les cahutes; le capitaine et deux premiers lieutenants élurent une demeure relativement confortable. Comme on avait des raisons de craindre quelque surprise des francs-tireurs, ordre fut donné de ne pas faire de feu en dehors des demeures--et on établit double garde. Tout cela n’empêcha pas Maurice de s’introduire dans le village et de se glisser dans la maison où gîtait le capitaine. Il s’y était réfugié dans les combles; il attendait que les hôtes fussent endormis. Les circonstances le favorisèrent, en ce sens que les Allemands découvrirent du vieux vin et du cognac au fond de la cave: le capitaine et les lieutenants se payèrent une bordée qui rendit leur sommeil plus confortable et plus pesant. Il était plus de minuit quand le petit Maurice sortit de sa retraite, tenant à la main un marteau de menuisier et un clou fin et long. Il s’orienta; il se trouva tout d’abord devant la chambre où dormait le capitaine. Elle n’était pas close: la serrure manquait. Le petit garçon poussa lentement la porte et entra. Un léger clair de lune neigeait sur le lit. Le capitaine dormait comme un hérisson. Il faut croire que l’enfant avait parfaitement prémédité son acte, car il n’eut aucune hésitation. Il se dirigea vers le dormeur, et, lorsqu’il fut à portée, il pointa son clou sur la tempe; puis, avec une rapidité et une adresse extraordinaires, il l’enfonça de deux coups de marteau. Le capitaine poussa un cri épouvantable. Maurice se sauva...

Il descendit par l’escalier obscur, et, avant que les soldats qui veillaient eussent pénétré dans la demeure, il avait bondi, par une fenêtre d’arrière, sur un tas de bois, il s’était glissé en rampant le long d’une sorte de haie. Lorsqu’il passa sur la plaine, des coups de feu le saluèrent, sans l’atteindre. La chance continuant à le favoriser, il put se réfugier dans une hêtraie, derrière laquelle se trouva un étang qu’il franchit à la nage...

Le lendemain, après des détours, et s’étant restauré d’un morceau de pain que lui avait donné une fermière charitable, Maurice se remit à la poursuite du détachement; il voulait s’assurer que le capitaine était bien mort. Il ne le sut positivement qu’à un prochain village, où des soldats avaient dévoilé le fait en proférant des menaces contre l’habitant. Alors seulement, Maurice retourna chez lui. Pendant tout le reste de la guerre, il épia les troupes allemandes qui passaient par le terroir, et il réussit plusieurs fois à faire exterminer de petits détachements par les francs-tireurs.

--Voilà, en effet, un petit bonhomme qui était marqué pour la vie héroïque! dit Marsolles, quand Lagaille eut terminé son récit. Toutefois, ce n’est pas tant son énergie qui m’étonne que l’épisode du clou. Il y a là je ne sais quelle précision presque diabolique, qui est plus incroyable encore chez un enfant...

--C’est que vous n’avez pas vécu dans nos villages, répliqua Lagaille. «La mort par le clou», si j’ose ainsi dire, y fait le fond d’un tas de légendes, dont un certain nombre sont bel et bien de la réalité. Nos conteurs rapportent ces histoires avec un grand luxe de détails: et il y a peu d’enfants qui n’aient pas présente à la mémoire la manière dont il faut s’y prendre pour faire «passer» la victime.

LA PLUS BELLE MORT

--La plus belle mort... commença le vieux Jamblin.

--C’est de ne pas venir au monde, interrompit Darville.

--La plus belle mort que j’aie vue, reprit le vieillard, est aussi celle qui m’a le plus affreusement impressionné. Et pendant très longtemps j’ai cru que c’était une des plus horribles qui se pouvaient concevoir. L’expérience m’a fait comprendre à quel point elle était enviable. C’était en 1863, pendant la guerre de Sécession. Je commandais un vague régiment nordiste, aux effectifs élastiques: un mois, il m’arrivait d’avoir deux mille hommes sous les armes, le mois d’après je n’en avais plus que trois cents, puis de nouveau le contingent s’accroissait pour décroître encore.

Le corps seul des officiers restait à peu près stationnaire, malgré qu’il comportât une proportion de chenapans presque aussi forte que le gros des troupes.

Donc, en avril, nous étions aux prises avec une force sudiste, dans le Tennessee. Une rivière et des terres inondées nous séparaient: nos combats n’étaient guère que des escarmouches. Cependant, peu à peu, les mouvements prenaient quelque consistance, en même temps que le nombre des combattants augmentait de part et d’autre. Vers la fin d’avril, mon régiment se montait à quinze cents hommes, et tout le corps d’armée--si cet amas d’aventuriers peut porter un nom aussi pompeux--s’élevait à près de dix mille unités. L’ennemi devait être moins nombreux, mais il avait plus de cohésion et des pièces d’artillerie de plus longue portée. Nous attendions quelques canons promis depuis longtemps pour engager une action décisive. Les canons n’arrivaient point.

Nous eussions été en quelque sorte assiégés, sans l’excellence et l’étendue de nos positions, jointes à de bonnes lignes de retraite, bien gardées. Notre action s’étendait sur sept ou huit villages qui se décoraient glorieusement du nom de villes. Les vivres étaient simples, mais abondants--surtout la viande: quelques sources nous donnaient une eau excellente. Grossiers et goulus, nos hommes prisaient plus la quantité que la qualité: aussi l’endroit leur convenait-il parfaitement et ils attendaient sans impatience les renforts d’artillerie.

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Parmi mes officiers se trouvait un jeune homme du Kansas dont j’aimais beaucoup le caractère et qui, en toutes circonstances, m’avait montré un grand attachement. C’était une âme essentiellement naïve, bouillante et tumultueuse, à qui toute chose paraissait ou bonne ou mauvaise, ou laide ou merveilleusement belle, une de ces âmes qui prennent toujours parti, qui croient jusqu’à leur mort «que c’est arrivé».

Herbert Buchanan n’en était pas moins un étonnant homme d’action, plein de sagacité et de flair; je ne lui préférais personne pour faire une bonne reconnaissance ou pour entamer convenablement une escarmouche.

Ce garçon s’amouracha d’une fille de squatter dont le moins qu’on peut dire est que c’était un beau morceau de chair humaine. Il y avait plaisir à la voir remuer, tant ses membres étaient bien pris et bien liés au corps. Cette fille était saine jusque dans le moindre coin de sa peau; avec cela d’une teinte si juste et si savoureuse, des yeux si trempés, si imbibés de vie, une bouche si appétissante, que les hommes sacraient d’admiration sur son passage.

Elle agréa la cour de Buchanan qui, presque tout de suite, lui donna sa parole de ne jamais épouser une autre femme. Mais quoique le jeune homme lui fût sympathique, elle voulut prendre son temps pour décider si elle pourrait être heureuse avec lui. Dans les intervalles du service, Herbert promenait sa «sweetheart» aux alentours du village où elle habitait. Plus d’un de nos hommes dut souhaiter des malheurs au jeune capitaine, mais il faut dire à l’honneur de l’humanité que personne ne lui envoya une balle dans les reins ou ne lui chercha querelle.

J’approuvais cette idylle, sachant fort bien qu’elle n’empêcherait pas le camarade de faire tout son devoir--et même je m’y intéressais. Je trouvais seulement que Mary Hanthorn était un peu lente à rendre l’amour qu’on lui avait voué. Les choses en étaient là, lorsque nous eûmes trois jours de bonnes escarmouches le long de la rivière. Nos hommes se comportèrent bravement, et les officiers ne furent pas trop malhabiles. Néanmoins, nous n’eûmes pas l’avantage. A plusieurs reprises, des volées de la grosse artillerie ennemie brisèrent notre élan: c’est tout juste si nous pûmes ramener nos troupes en bon ordre. Le quatrième jour, on se reposa de part et d’autre. Les Confédérés ne s’étaient pas crus assez forts pour nous donner l’assaut; de notre côté, nous nous sentions incapables de franchir la rivière sans l’appui d’une canonnade efficace. Donc, le quatrième jour, tout le monde se tint coi. De-ci, de-là, quelque boulet nous venait rappeler que le pays n’était pas désert, et nous répondions vaguement, pour la forme.

· · ·

Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes, devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment. Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour: elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...

Leurs lèvres se touchèrent et dans le même moment leurs têtes disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.

Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon oreille...

· · ·

Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude, sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser: car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent plus...

LE MAGE RUSTIQUE

--Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de la thérapeutique. L’art de guérir--à part la chirurgie et quelques vaccines--reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles funestes conjonctures!

· · ·

C’était en été. Nous avions loué une frêle maisonnette aux bords de l’Oise. Une profonde forteresse nous séparait du reste du monde,--et nos deux pelouses, le peuple étincelant de nos parterres, notre léger ruisseau palpitant entre des rives embaumées de menthe, d’iris, de lis... C’était bien le petit refuge de tous les rêves, l’île de Robinson ou la terre féerique de Rama. Ce bonheur s’évanouit le jour où notre petit Georges dut s’aliter. Le mal, rapide et furieux, dévorait l’enfant d’heure en heure. Nous avions fait venir Debrême, puis Potain, dont ma femme est une vague cousine. Ces maîtres déployèrent toute leur science; ils demeurèrent impuissants. Un jeudi, vers le crépuscule, après une consultation, Debrême me tira à l’écart et murmura (il était un peu brusque):

--Tout est fini... L’enfant ne verra pas le matin.

Potain, qui, par compassion, n’eût pas de lui-même prononcé la sentence, hocha la tête en signe d’acquiescement.

--N’y a-t-il plus rien à faire? m’écriai-je avec désespoir.

--Il n’y a plus rien à faire, non... plus rien! répliqua tristement Potain... Peu de souffrance, d’ailleurs... Une simple extinction!

Je les laissai partir, et, terrifié à la pensée de revoir ma femme, je rôdai au bord de la rivière... Quelle tentation de me jeter dans l’eau claire, d’oublier la souffrance dans le rêve insondable du Nirvana!... Le crépuscule commençait de brosser ses décors, et je me tenais toujours là, anéanti, lorsqu’une voix se mêla au chuchotis du flot. Me retournant, je vis notre servante Mathilde, jeune campagnarde taillée en muid, débordante de vie et de santé:

--Monsieur, dit-elle d’un air mystérieux... pourquoi ne demanderiez-vous pas le guérisseur?... Il a fait revenir ma mère qu’est vieille et, pis, infirme... Y pourra, ben sûr, faire revenir un p’tit éfant...

Ce n’était pas la première fois que Mathilde m’entretenait de cet homme. Je l’avais, jusqu’ici, rembarrée avec indifférence. Alors l’enfant n’était pas condamné!... Maintenant j’écoutais, oh! sans foi, sans espoir... mais, quand il n’y aurait qu’une seule chance sur un milliard de sauver Georges, pouvais-je écarter cette chance? Je fis un morne geste de consentement:

--Va!

Et Mathilde disparut parmi les tilleuls de Hongrie.

· · ·

L’homme qui parut devant nous, avec sa tête cubique, plantée à foison de cheveux fauves, avec ses yeux immenses, couleur de tourmaline, extraordinairement variables de teinte et d’éclat, avec sa poitrine d’Ajax et ses mains faites pour étouffer des ours, ne me déplut pas. L’énergie et la puissance sourdaient de son regard autant que de sa rude musculature.

--Où donc avez-vous appris à guérir? lui demandai-je.

Il répondit avec simplicité:

--Je ne guéris pas, monsieur... Je donne ma force!...

Était-ce le calme souverain de ce grand visage, était-ce quelque obscur magnétisme? Ces paroles me rendirent presque confiance. Je menai l’homme auprès du petit, qui, immobile, les paupières closes, gémissait d’une voix défaillante.

--Il est bien bas! murmura le guérisseur...

Il se dressa, me planta son regard dans les yeux et dit avec autorité:

--Faut vous confier entièrement à moi... Y a encore une chance... Mais c’est à condition que je sois le maître... Puis, il me faut aussi quelqu’un de fort et de sain.

Il me considéra, puis il considéra ma femme, qui se tenait devant lui, pâle et défaite:

--Pas vous autres... Le chagrin vous travaille trop... La Mathilde plutôt. C’est une fille bien plantée...

Il n’ajouta plus un mot. Son visage prit une expression formidable et douce. Il se pencha sur l’enfant, il lui massa lentement les membres et la poitrine. Puis, il croisa les petits pieds et prit les menottes entre ses paumes géantes. Le pâle visage crispé se détendit; peu à peu, l’enfant cessa de se plaindre et s’endormit. L’homme garda son attitude pendant plus d’une demi-heure. Il était devenu pâle; il frissonnait; nous l’entendions haleter, comme quelqu’un qui a fait une course rapide....

--Je n’en peux plus! dit-il enfin... Mathilde, prenez l’enfant et marchez de long en large...

Il mit lui-même l’enfant dans les bras de la fille, puis il se laissa aller en arrière dans un fauteuil et parut s’assoupir. Nous étions, ma femme et moi, en proie à une agitation frénétique. A mesure que le temps s’écoulait, nous perdions le sens des réalités quotidiennes. Une atmosphère étrange nous pénétrait. Nous avions le sens très net d’une vie universelle, non pas composée d’êtres précis, et non pas séparée de la nôtre, mais enveloppante, infinie, faite de vibrations plus ténues, plus rapides que tout ce que nous nommons lumière, magnétisme ou électricité...

L’homme s’éveilla, prit dans la poche de son gilet un flacon, en avala quelques gorgées, puis s’abandonna de nouveau à son assoupissement. Se redressant enfin, il reprit l’enfant des bras de Mathilde, le remit au lit, recroisa les pieds et saisit entre ses mains les petites menottes blanches...

· · ·

Jusqu’à l’aube, l’homme continua son œuvre. Il était devenu livide, il s’épuisait à vue d’œil--et le réconfortant qu’il prenait d’heure en heure ne suffisait pas à le soutenir. Ses torpeurs se prolongeaient de plus en plus. Il en sortait avec des yeux hagards, des mains tremblantes, un frémissement de tout le corps.

Il n’y avait plus aucun doute pour nous: il donnait véritablement de la vie; l’enfant dormait maintenant d’un sommeil paisible; on voyait sa petite poitrine s’élever et s’abaisser rythmiquement, ses jolies lèvres se recolorer, ses pauvres joues reprendre une nuance rose.

Enfin, l’aube se glissa, comme un reflet de perles et de coquillages, sur les peupliers de la rive. L’homme poussa un profond soupir, lâcha les mains du petit et murmura:

--Je suis à bout de forces... Mais il est sauvé!

Et, tandis que je poussais un cri de joie, tandis que ma femme pleurait de bonheur, il tomba dans un sommeil de plomb dont il ne s’éveilla que douze heures plus tard.

· · ·

Il ne s’était pas vanté. L’enfant guérit avec une rapidité merveilleuse, à la profonde stupéfaction de Potain et de Debrême,--qui, d’ailleurs, ignorèrent tout: je devais le secret à notre sauveur.

Vous avouerez que, après une telle aventure, il est bien naturel que je ne croie pas seulement à la science et à la réalité mesurables, mais aussi à l’instinct, à l’intuition, à ces réalités subtiles qui pénètrent toutes choses, comme les physiciens disent de l’éther.

CONTES

DEUXIÈME SÉRIE

LE VIEUX BIFFIN

Quand j’habitais au bout de l’avenue de Clichy, raconta Charles Marlommes, je rencontrais quelquefois un vieux biffin du temps de Louis-Philippe. C’était un paquet d’os. Ses énormes pommettes et ses longues mâchoires laissaient à peine paraître deux petites joues fauves; ses mains, sous leur peau roussâtre, semblaient déjà des mains de squelette; quand il marchait, les oscillations sèches et «discordantes» de son torse lui donnaient l’aspect d’une mécanique très usée.

Vous savez que j’erre volontiers dans la savane parisienne. Elle est aussi sauvage que l’autre, la savane des buffles, des coyotes, des félins et des pécaris; elle est plus riche en bêtes imprévues, farouches, misérables ou grotesques. A force de le voir, j’avais fini par échanger des paroles avec le vieux père Bastien. Même, au bar du Grand Moka, il m’a raconté des histoires qui, en un certain sens, évoquent des temps aussi fabuleux que ceux de Thoutmès III, roi d’Égypte.

Or, un après-midi, je rencontrai mon biffin encadré par deux sergents de ville. Le pauvre bougre oscillait plus encore que d’habitude, et ses yeux hagards laissaient entrevoir qu’il avait trop bien écouté les promesses de bonheur des jaunes, des bleues et des vertes. Arrêté au moment où il proférait des menaces confuses contre des pouvoirs plus confus encore, il avait salement injurié la force publique: la route qu’il suivait était celle du commissariat, de la correctionnelle et de la prison. Quand il m’aperçut, il poussa un beuglement et, se frappant la poitrine, il fit profession d’amitié. Après quoi, ressuscitant un refrain perdu dans la nuit des âges, il clama:

Chapeau bas devant ma casquette, A genoux devant l’ouvrerier!

Je fus pris d’une grande pitié pour sa vieille carcasse. Passant du côté du flic de droite, que je connaissais, je réussis à lui glisser une bonne parole. Ensuite, évoluant du côté de l’autre sergot, que je connaissais mieux encore, je lui fis remarquer la faiblesse et l’âge du drille. Ces flics n’étaient pas des ogres, ils se montrèrent sensibles à la politesse d’un citoyen qui portait une petite ficelle rouge à la boutonnière.

Le premier dit:

--Il est plus bête que méchant.

Le second ajouta:

--Il est vieux comme Mathieu Salem.

Sur quoi ils se reluquèrent. Justement, l’ancien eut le bon sens de se taire. Par surcroît, la foule ne fit aucune de ces sottises qui indisposent les sergents de ville.

Alors celui de gauche eut un gros rire et celui de droite se tordit. Deux bottes d’ordonnance donnèrent un léger renfoncement au derrière du biffin, qui se sauva comme un vieux lièvre.

Je le retrouvai au bar du Grand Moka, où il avait eu la sagesse de se commander un simple siphon d’eau de seltz. Il gueula:

--Vous croyez peut-être que vous n’aurez jamais vot’ récompense? Vous l’aurez, que je dis... Ceusses de maintenant disent qu’y a plus personne là-haut, mais moi je sais qu’il y est toujours. Et vous verrez bien!

Cinq ans coulèrent. Le biffin oscillait davantage; sa ressemblance avec un squelette devenait tellement extraordinaire que les femmes enceintes, l’apercevant à distance, se hâtaient de prendre un chemin de traverse. Nous nous parlions toujours: il ne m’entretenait plus de 1848, ni même de 1840. Il retombait au temps de son enfance, sous le règne du bon roi Louis XVIII. Mais il n’avait aucunement oublié que je l’avais tiré du poing des roussins. Seulement, il reportait cet acte de sauvetage à plus de vingt ans en arrière.

--Pas peur! affirmait-il. Votre affaire est inscrite là-haut, chez le Dieu des bonnes gens.

En ce temps, j’avais entrepris mes recherches sur les excavations hydrauliques. J’étais près d’atteindre au dénouement. Encore quelques efforts et je pourrais faire breveter le système que je croyais, à bon droit, devoir me conduire à la fortune. Par malheur, j’étais à bout de ressources. Le classique haubergeon se fait maille à maille, mais ce sont des mailles de fer; l’invention, elle, emploie pour ses mailles les billets de cent et de mille.

Je me souviens du soir où, la tête entre les mains, je considérais mes plans et ma dernière pécune: une humble pièce de vingt francs... Il est vrai que j’avais encore quelques bijoux de famille et des bibelots négociables... Mais j’avais aussi des dettes. Et, bref, j’échouais au port.

Le désespoir me saisit, roide et sinistre. Je songeai à mon vieux revolver bull-dog, qui avait fait avec moi le tour de l’Europe et de l’Asie... Enfin, les nerfs à vif et suffoquant dans ma chambre, j’enfonçai mon chapeau sur ma tête et je sortis. Comme je suivais le trottoir, une dame mafflue m’arrêta brusquement dans ma marche et s’écria:

--Le père Bastien est en train de casser sa pipe... Sauf respect, y voudrait bien vous voir.

· · ·

Je trouvai le vieux biffin couché sur une paillasse de zostère. Les yeux avaient tellement reculé au fond des orbites qu’au premier moment ils semblaient avoir disparu. Il poussait par intervalles un petit gémissement, et ses mains lugubres se crispaient sur une maigre couverture. Dès qu’il me vit, il eut une sorte de rire qui finit en râle. Puis, la femme qui le veillait lui ayant fait boire une cuillerée de cordial, il murmura:

--Le pauv’ biffin est cuit! Mais comme y en a Un, ça ne fait rien! Y saura me reconnaître... y m’fera une petite place, dans le fond... J’peux dire que j’ai tant seulement pas fait mal à un chien...

Il fixa sur mon visage ses orbites creuses, puis il reprit:

--C’est pas tout ça. J’ai une adresse à vous remettre... La voici, sous cette enveloppe... Vous irez voir le monsieur... et comme j’ai pas d’héritiers, l’affaire s’arrangera toute seule... Là! Ouf!... Maintenant, j’peux lâcher le crochet... Adieu, m’sieu... vous avez eu du cœur... et là-haut je dirai encore mon petit mot pour vous...

Il tomba dans un abattement brusque, puis il se mit à prononcer des paroles obscures; quelques notes d’un refrain jaillirent comme d’un orgue de Barbarie séculaire:

Tiens! Tiens! Tiens! Il a des bottes, Bastien!

Et, poussant un souffle court, il quitta cette terre où il avait, pendant trois générations, trouvé son pain dans les immondices.

· · ·

Quant à l’enveloppe, elle portait l’adresse suivante:

Maître Guillain, notaire, 11 bis, rue Lamartine.

Je me rendis chez Mᵉ Guillain. C’était un notaire du type hilare. Il me reçut avec un air gai, sourit à mes premières paroles, se mit à rire aux suivantes et se tordit quand j’eus terminé ma phrase.

--Elle est bien bonne! clamait-il. Elle est ahurissante... Monsieur, vous êtes... vous êtes l’héritier du sieur Bastien!

Tandis que je le regardais, bouche bée:

--Oui, monsieur, son héritier! C’est-à-dire que vous toucherez dans cette étude même, quand tout sera en ordre, une somme d’environ trente-huit mille francs, tous impôts et tous frais déduits. Voilà la vie! Et il y a des gens qui ne la trouvent pas joviale!...

Comme il n’y avait aucune raison pour gâter l’optimisme de ce brave homme, j’acquiesçai d’un sourire. Dans le fond, j’étais si ému que j’en aurais pleuré. Et quand j’eus reçu lecture du testament, et que Mᵉ Guillain m’eut lesté de tous les renseignements utiles, je m’en retournai chez moi, plein de tendresse pour mon vieux biffin...

C’est pourtant vrai que la vie est étrange jusqu’à en être fabuleuse. Il est déjà singulier de songer que le crochet du pauvre bougre a trimé durant tant de nuits pour sauver un inventeur; mais combien plus singulier encore que sa patiente épargne ait servi à révolutionner l’exploitation des mines d’or, d’argent et de cuivre!

LA BOUCHERIE DES LIONS

On m’avait signalé dans l’Atlas, raconta Jeanmaire, un réseau de cavernes qui ne pouvaient manquer de me mettre l’eau à la bouche. J’y fus, avec deux grands diables de Kabyles; nous explorâmes quelques trous et quelques grottes de belle envergure, de beaucoup inférieurs, toutefois, aux terres souterraines que j’avais visitées en France. Nous peinions depuis plusieurs semaines, lorsqu’il arriva une catastrophe: un écroulement de rocs enterra mes Kabyles, avec tout leur fourniment; je me trouvai seul, dans un endroit particulièrement sauvage. C’était une manière de petit plateau, qui surplombait, de toutes parts, une véritable île de l’air d’où je n’aurais pu m’évader qu’avec une provision de cordes. La veille, il était relié au reste du système, du côté de l’Orient: l’écroulement venait d’en faire un refuge inaccessible pour les aigles. Je n’avais pour toute ressource qu’un piolet, dix à douze mètres de cordes, un couteau-poignard, une carabine,--mais pas de cartouches: peu de minutes avant l’accident, j’avais gaspillé deux coups sur une panthère. Les Kabyles emportaient mes munitions en même temps que divers instruments scientifiques et tous les comestibles. Le soir approchait: j’avais faim et j’avais soif. Après le crépuscule, le froid se manifesta en même temps qu’une mauvaise brise dans un ciel terriblement constellé.

La nuit fut désagréable: je gelais. Le jour fut plus désagréable encore: je rôtissais... Plus de cent heures s’écoulèrent sans que j’eusse découvert un moyen quelconque d’évasion. Il existait bien une grosse crevasse, au centre de l’île, mais où conduisait-elle? A plusieurs reprises déjà je l’avais explorée, au péril de mes jours. Chaque fois, je m’étais arrêté devant un trou d’ombre, un trou d’enfer, qui, vraisemblablement, se terminait en cul-de-sac. Pourtant, j’essayai d’y descendre, à l’aide de ma corde et de mon piolet: il me fut impossible d’atteindre le fond. Je tentai aussi de faire des signaux, dans l’espérance d’attirer des Kabyles. Le soir, j’allumais un brasier d’herbes sèches. Personne ne vint. Et quand on serait venu? Il n’était pas plus facile d’accéder au petit plateau que d’en descendre! Il eût fallu un outillage spécial, que ne possédaient pas les pauvres bougres qui végètent dans les solitudes désertiques...

La faim, la soif, après quatre jours, je commençais à devenir fou. Le cinquième jour, j’entrepris une nouvelle exploration de la crevasse et j’eus un peu plus de chance: une corniche se rencontra sur une des murailles, qui me donnait un nouveau point de départ. J’accrus considérablement ma descente et découvris un corridor en pente rapide, mais praticable, où je m’engageai. Un nouveau trou se présenta: j’y dardai la lueur de ma petite lampe à incandescence. Il était abrupt et funèbre. Je m’y risquai pourtant et, après plusieurs échecs, j’atteignis le fond. La chance--si on peut appeler cela la chance--voulut qu’il se présentât un deuxième couloir. D’abord en pente assez douce, il finit par se déceler fort roide et par se hérisser de pointes... J’avançais tout de même. La fièvre me brûlait les os; je me moquais du danger. Une faible lueur apparut en bas; je hâtai les opérations et, à quelques mètres du but, je dégringolai. Quand j’essayai de me remettre debout, j’avais très mal à la cheville droite: pour avancer, il me fallait ou sauter à cloche-pied ou ramper à trois pattes.

Le fond où je me trouvais était plutôt large. Une lumière pénombrée y pénétrait par une fente où un homme aurait pu passer «en faisant la limande», d’autant plus qu’elle s’élargissait suffisamment, vers le haut, pour permettre l’insertion du crâne... Au moment où je clopinais vers cette fente, un grondement sourd, un rauquement plutôt, se fit entendre... Deux petits foyers phosphorescents apparurent... et je discernai une structure sur laquelle il n’y avait pas à se méprendre: une lionne!... Malgré la faim, la soif, la fièvre, j’eus un bon frémissement. Mais je me rassurai vite: d’évidence, la féline ne pouvait m’atteindre; la fente était trop étroite pour son large poitrail... Après un recul, je la regardai face à face et je ne tardai pas à apercevoir, tout près d’elle, deux jolis lionceaux...

· · ·

Cinq minutes plus tard, c’est à peine si je songeais au formidable voisinage. Quelque chose de plus fauve, de plus carnivore qu’une lionne, me rongeait les entrailles, et je rôdais dans mon trou à la recherche d’une autre issue. Je ne tardai pas à la découvrir. Elle était basse et assez large; elle me conduisit dans une deuxième salle, où, soudain, j’entendis le ruissellement de l’eau. Ce fut d’abord un tel choc de joie que je faillis choir. Puis, comme je ne voyais rien, un désespoir homicide m’envahit... Tout de même, je finis par découvrir un filet d’eau dans le creux d’une roche, et je goûtai une volupté comme je n’en goûterai évidemment jamais une seconde!

Ma soif étanchée, la faim ne tarda pas à jouer le grand premier rôle: il y avait plus de cent douze heures que je ne m’étais pas mis une bouchée de substance comestible entre les molaires!...

Je rentrai dans la première salle, attiré par la vie qui palpitait derrière la fente, si féroce que fût cette vie. D’abord, l’obscurité régna, car j’avais éteint ma lanterne pour ne pas gaspiller l’essence. Bientôt, une lumière rasa obliquement le repaire des fauves. Cette lumière s’accrut; je vis distinctement la lune, faiblement écornée, en face de la haute caverne. Presque en même temps, la lionne se dressa et gronda longuement. Une silhouette massive apparut, un colossal seigneur à la grosse tête, qui traînait une proie. Ainsi posée devant l’astre, magnifiquement sculptée par les rayons, la bête évoquait la force triomphante, la force implacable et superbe des anciens âges. Mais cette évocation me laissait insensible. Ce n’était pas le grand lion qui me faisait battre le cœur: c’était sa proie. Je la guettais avec frénésie... Quand le félin s’avança vers sa femelle, quand il déposa le bouquetin égorgé près des lionceaux, je fus saisi d’une telle émotion que, d’abord, il me fut impossible de faire un geste... Ma respiration était arrêtée, un brouillard flottait devant mes prunelles... Tout à coup, l’instinct m’envahit. Il m’envahit tout entier, il éteignit l’intelligence comme l’ouragan éteint une torche... J’avançai mon piolet dans la caverne des lions et je le rabattis avec une précision farouche. La pointe acérée s’enfonça dans la carcasse et, avant que le lion et la lionne fussent revenus de leur surprise, j’attirais la proie, je la faisais passer de leur caverne dans la mienne...

La bête était chaude encore; je suçai le sang qui coulait de ses plaies avec une férocité ardente et triomphale, tandis que les lions rugissaient épouvantablement.

· · ·

Pendant cinq jours encore, je demeurai dans les entrailles du sol. J’avais bien découvert une fissure, qui donnait sur une grotte, mais elle était trop étroite. Il me fallut travailler d’arrache-pied pour l’élargir. Heureusement, j’avais une provision de viande! Quoiqu’elle fût crue et, vers la fin, un peu faisandée, je vous prie de croire que je la consommais sans dégoût! Lorsque je parvins enfin à l’air libre, et surtout lorsque j’eus atteint un village kabyle, un grand attendrissement me saisit: je me jurai, hors le cas de légitime défense, de ne jamais tirer sur un seigneur à la grosse tête.

LES POMMES DE TERRE SOUS LA CENDRE

Cet après-midi d’octobre, raconta Marnier, j’étais installé sur la côte et j’y cuisais des pommes de terre sous la cendre. Elles étaient à point; celle que j’avais déterrée répandait une bonne odeur chaude et farineuse. J’avais tiré de ma poche un petit cornet de sel et je m’apprêtais à faire un goûter savoureux, lorsqu’un pas se fit entendre. Un homme de haute stature émergea, l’air sauvage, avec une barbe d’Arabe, couleur goudron, des joues caves et des yeux hardis. Sa veste était usée, toute sa personne avait cet aspect indéfinissable de l’être qui rôde, couche au hasard des randonnées et porte avec lui la misère. C’est un aspect qui fait peur aux femmes et aux enfants. J’eus bonne envie de m’enfuir, puis une audace me vint, avivée par le parfum de la pomme de terre, et j’attendis les événements.

L’homme s’arrêta pour regarder la fumée et les cendres, qui jetaient de-ci de-là une flammèche, puis il s’approcha à pas lents. Il me parut formidable, surtout lorsque, arrêté devant moi, il abaissa son nez en bec de faucon et montra ses dents étincelantes.

--J’ai faim! dit-il.

Sa voix était creuse, mais assez douce. Il s’assit devant le feu, me regarda fixement et demanda:

--Tu n’as jamais eu faim, toi?

--Souvent! répondis-je.

--A l’heure des repas?

Je fis oui, d’un signe de tête; il eut un rire âpre comme un croassement. Du reste, il ne m’effrayait plus. Parce qu’il causait et ne faisait aucune menace, mon âme d’enfant se rassurait.

Car je ne voyais qu’une différence médiocre entre un rôdeur et un chien, et je savais que tout chien qui s’installe tranquillement est par cela même pacifique.

--Ce n’est pas de cette faim-là que je parle, reprit l’homme, c’est d’une faim qui dure depuis des semaines. Ainsi, moi, c’est à peine si j’ai fait un petit repas par jour, depuis l’autre dimanche... et je n’ai rien pu me mettre sous la dent depuis hier matin.

A ces mots, de consternation, je laissai tomber ma pomme de terre. J’aurais vu couler du sang que mon trouble n’aurait pas été plus grand.

--Depuis hier matin! criai-je.

J’avais peur qu’il ne s’écroulât sur le sol et qu’il ne mourût devant mes yeux, comme un naufragé de la Méduse.

--Alors, tu comprends, murmura-t-il, si tu voulais bien me prêter une ou deux pommes de terre, ça me rendrait du courage.

Cette demande me fut étrangement agréable et me donna même une espèce d’orgueil.

--Vous pouvez les manger toutes! ripostai-je.

La face de l’homme se crispa; un peu d’eau, qui parut sur ses yeux, les rendit plus brillants.

--Toutes? fit-il d’une voix rauque.

--Seulement, observai-je, il ne faudra pas manger trop vite... car, dans votre état, ça vous ferait du mal!

En même temps, je lui tendais la première pomme de terre, avec le cornet de sel. Il la mangea plus vite que je n’aurais voulu; mais, comme il n’avait pas l’air de s’en trouver plus mal, je lui en tendis une deuxième. Elle était si chaude que, malgré sa faim, il dut la laisser refroidir. Dès qu’il en eut mangé une troisième, il dit:

--A ton tour, maintenant!

--Non! dis-je résolument. Tout à l’heure, je m’en ferai d’autres.

Il insista, mais j’étais plein d’un sentiment si extraordinaire de mon importance que je n’avais plus le moindre appétit: j’aurais eu de la peine à avaler une bouchée.

Il dévora donc un à un mes tubercules, but un coup à la bouteille d’eau que j’avais emportée avec moi, puis, ayant demandé mon nom, mon âge, et posé quelques questions sur ma famille, il conclut:

--On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Peut-être que je pourrai te rendre un jour tes pommes de terre.

Il me considéra un moment en silence, d’une manière intense et un peu embarrassante, puis il secoua ma petite main... Je vis sa haute silhouette décroître et se perdre.

· · ·

Neuf étés se passèrent. J’entrais dans ma seizième année et la vie s’annonçait dure: la guerre de 1870 avait ruiné mon père. Pendant un combat ses deux fermes furent incendiées, ses récoltes anéanties; des pillards emmenèrent son bétail et le notaire acheva sa ruine. Taciturne et dur à soi-même, mon père avait lutté sans rien dire. Il ne me parla que lorsque le malheur parut irréparable.

--Te voilà aussi gueux que le vagabond qui passe sur la route! fit-il après m’avoir exposé la situation. Tu ne peux plus compter sur moi... je n’existe plus... et il vaudrait mieux qu’on me clouât entre quatre planches!

Il avait baissé la tête. C’était un de ces hommes qui combattent jusqu’à la fin, mais qui, une fois vaincus, aspirent à la mort: il était très capable de se laisser choir dans la rivière... Le cœur me creva. Je savais qu’il avait travaillé pour moi et non pour lui-même; l’idée de ses souffrances m’était beaucoup plus amère que celle de notre ruine.

Après un silence, il reprit:

--Ils sont trois qui rachèteront mes biens... Blanchard, Duprat et Ginguelaud... Ils se sont mis d’accord sur leurs parts respectives. A quelques centaines de francs près, je connais donc exactement la situation. Du moins, nous en tirerons-nous sans dettes!

Sa voix se brisa; il se laissa tomber sur une chaise et se cacha le visage. Ce fut un de ces moments où l’on invoque confusément les puissances inconnues; je pensais:

«Rien n’aura-t-il pitié de ce pauvre homme?...»

La sonnette de la grille d’entrée retentit. Un adolescent au nez pointu se montra, en qui nous reconnûmes le saute-ruisseau de Mᵉ Bailleux, notaire à Sens.

--Pressé! déclara ce visiteur en remettant une lettre à mon père, et, geste plus imprévu, une seconde lettre à moi-même.

Mon père décacheta morosement son enveloppe. Il lut quelques lignes en hâte, puis sa main se mit à trembler, il poussa un cri sourd et haletant:

--Ce n’est pas possible!

Il acheva la lecture, et de grosses larmes ruisselèrent sur ses joues.

--Nous ne sommes plus ruinés! balbutia-t-il. Il y a un amateur pour nos terres, qui offre de les payer soixante mille francs de plus que Blanchard, Duprat et Ginguelaud...

Il me saisit contre sa poitrine et m’étreignit avec la joie terrible qui suit les catastrophes évitées. Puis il se précipita dans la chambre voisine pour rédiger une réponse. C’est alors seulement que je m’avisai que je n’avais pas lu ma lettre. J’examinai d’abord la suscription: elle était d’une grosse écriture, à la fois rude et hésitante. Quand j’eus ouvert le pli, je ne vis que trois lignes:

Je vous avais promis de vous rendre vos pommes de terre... Et je voudrais aussi vous revoir, là-haut, où je vous attends.

Je tournai et retournai la lettre, abruti d’étonnement; puis, poussé par l’inconscient, je sortis de la ferme, je gravis précipitamment la côte... Tout à coup, je revis l’homme. Il avait à peine changé; c’était toujours son air sauvage, sa barbe d’Arabe, couleur goudron, ses joues creuses et ses yeux hardis. Mais un confortable complet bleu vêtait sa haute structure, et au lieu d’une trique il tenait une canne d’ébène à pomme d’or.

--Vous voilà! s’exclama-t-il avec une joyeuse rudesse... J’ai fait fortune!

Il me saisit la main et la secoua, comme l’après-midi d’octobre, puis il me déclara:

--Bien entendu, vous ne quitterez pas ce domaine... Personne ne le cultivera mieux que votre père et vous. Seulement, chaque année, je viendrai manger ici des pommes de terre sous la cendre.

Il me montra un tas de fanes sèches et une petite provision de pommes de terre:

--Nous allons les cuire!

Il ajouta rêveur, les yeux fixés vers les horizons invisibles:

--Je n’ai plus faim, maintenant... mais je ne ferai plus jamais un repas comme ce jour-là! Qu’il était bon, mon petit!... Ah! je reprendrais volontiers ma rôderie sur la terre, à condition de pouvoir le recommencer.

LE DORMEUR

A Monsieur et Madame Charles Perret.

Ce serait une curieuse révélation pour les pauvres diables, fit le demi-milliardaire James-Edward Wymond, si l’on pouvait dresser une statistique des circonstances qui ont mené les hommes les plus riches de notre temps à la fortune. Sans doute, on parvient rarement très haut si l’on n’est pas pourvu d’énergie et d’ingéniosité; mais j’ai connu des gens extraordinairement doués pour les affaires, et d’une activité dévorante, qui n’ont jamais pu réaliser une fortune, faute de la grosse chance ou des trois ou quatre chances moyennes sans lesquelles on reste «collé contre la muraille». Allez! ceux qui prétendent ne rien devoir qu’à leur travail ou à leur génie sont ou des menteurs ou des illusionnés. Le hasard qui fait prospérer un gland et périr un autre dans l’estomac d’un porc ne laisse pas d’avoir encore son influence sur le destin des hommes. Quant à moi, je compte au moins trois bonnes chances dans ma vie. Grâce à la première, je devins plusieurs fois millionnaire. La seconde me hissa à la plate-forme des cinquante millions. La troisième m’a classé parmi les grands rois de l’industrie américaine. Mais c’est la première dont je garde le plus profond souvenir: c’est après tout la plus décisive. J’aime à y rêver, quand les affaires me laissent une minute, d’autant plus qu’elle me ramène vers la jeunesse et, hélas! il n’y a pas de milliards qui vaillent l’œil, le pied et le cœur de la vingtième année. Demandez plutôt au vieux Carnegie. Il a poussé à ce propos des gémissements qui ne dépareraient pas les œuvres de Jérémie.

· · ·

Donc j’avais vingt-cinq ans, et je courais le monde en quête d’affaires. Je n’avais pas de préférence. Je me sentais, comme tant d’autres de mes compatriotes, apte à toutes les entreprises. Pour l’heure, je revenais d’un ignoble et puant pays où j’avais épuisé mes économies à «tâter» du pétrole. Les sondages n’ayant pas réussi, je m’en retournais vers le Texas, la poche à peu près vide et n’ayant pas d’autre propriété que mon cheval, un bon rifle, un bowie, deux revolvers et des munitions. Un sale moment dans ma vie! Oui, un sale moment, en vérité! Il faut dire que c’était la seconde fois que je dégringolais. Trois ans auparavant, j’avais déjà perdu toute mon épargne à chercher du cuivre là où il n’y avait que des pierres. Je voyais l’avenir en noir,--et la région que je traversais, marécageuse et sinistre, n’était pas faite pour me réconforter. Un matin d’octobre, par un temps «pourri», sous un ciel bas, où les nuages traînaient comme du linge mal lavé, je trottais le long de la savane. Je me sentais plus mélancolique encore qu’à l’ordinaire, d’autant plus que mes vêtements étaient humides depuis la veille, ce qui est bien la chose la plus inconfortable que je connaisse. Vers midi, apercevant un bouquet d’érables, je résolus d’y faire halte pour manger une boulette de pemmican et une briquette de biscuit. Quand nous parvînmes près des arbres, mon cheval fit un écart: j’aperçus une jument qui paissait la savane et un homme étendu sur le sol. Après avoir décroché mon rifle, car ce sacré pays pullulait de pirates, j’arrêtai ma bête et je considérai l’individu. Il avait l’air de dormir, mais il pouvait tout aussi bien être mort. Pour éclaircir la situation, il fallait descendre de cheval, ce que je me décidai à faire. Eh bien! l’homme n’était pas mort. Toutefois il respirait à peine et son cœur battait assez mollement. J’eus beau le secouer, grogner comme un ours, hurler comme un loup, il demeura insensible.

Dépourvu de la plus légère notion médicale, je ne pouvais naturellement rien faire. Je me bornai à lui mettre sous la tête sa couverture pliée en huit et je mangeai mon pemmican et mon biscuit. Quand j’eus terminé ce maigre repas, l’homme n’avait pas bougé,--son souffle était toujours aussi faible. J’allumai le calumet du conseil, c’est-à-dire que je fumai un des derniers cigares qui me restaient, et je me mis à réfléchir. Quoique je fusse impatient de revoir des endroits plus confortables que la Prairie, je ne songeai pas un moment à abandonner le dormeur. Le territoire abondait en bêtes de proie, qui ne se seraient pas gênées pour dîner d’un Yankee léthargique: d’ailleurs le fait seul d’être exposé à l’air humide pouvait être une cause de mort. «C’est agaçant, me dis-je... mais il faut que je reste. Je vais allumer du feu, faire sécher ma couverture, puis la sienne... et s’il y passe tout de même, je n’aurai pas du moins son départ sur la conscience.»

Je fis comme je l’avais résolu. De longues heures s’écoulèrent, et le soir approcha sans que l’homme eût fait le moindre mouvement. Dire que j’étais inquiet serait de l’exagération. Mon existence était trop aventureuse pour que j’attachasse un prix considérable à la vie d’un homme et celui-ci ne payait pas de mine. Avec son nez en rostre, sa bouche de fauve, son menton pointu, il avait l’air d’un écumeur de savane. Je n’étais donc guère ému, mais je m’impatientais--et j’ai souvent pensé depuis que la profession de garde-malade est une profession exécrable. Le crépuscule vint, puis la nuit. J’enveloppai l’homme avec soin et, recru de fatigue, je m’abandonnai au sommeil. Je dormais depuis plusieurs heures, lorsqu’un hennissement me réveilla. Tout de suite, j’aperçus des bêtes qui rôdaient autour de nous, je reconnus des coyotes, en nombre insuffisant pour m’inquiéter. Comme ils m’agaçaient cependant, je pris un tison et fis une charge à fond de train; les maudites bêtes s’enfuirent dans les ténèbres.

Tandis que je revenais près du feu, une voix faible se fit entendre:

--What’s the matter?[1]

[1] Que se passe-t-il?

--Il se passe, répondis-je, que je viens de chasser des coyotes qui énervaient nos chevaux. En ce qui vous concerne, vous venez de vous éveiller d’un sommeil dont j’ai vainement cherché à vous faire sortir pendant toute une maudite journée!

L’homme se redressa. A la lueur du feu, il me considéra de ses yeux sombres, et qui louchaient un peu, puis il murmura:

--Alors, vous vous êtes arrêté pour moi?

--Vous pouvez le dire, old fellow... Sans vous, je serais dans les environs de Horsetown...

L’homme parut pensif. A mesure qu’il s’éveillait, ses yeux luisaient davantage. Il finit par dire:

--Après tout, vous m’avez peut-être sauvé la vie...

--Ce n’est pas impossible! répliquai-je.

Il se tut encore. Puis il se mit à m’interroger, puis il me donna lui-même quelques détails sur la course qui avait abouti à sa léthargie.

Il me regardait fixement, il semblait m’observer jusqu’au fond de l’âme et peu à peu il me devenait sympathique: je le sentais fruste, rude, presque sauvage, mais loyal et sans mesquinerie. Il reprit:

--Savez-vous quoi? Je cherchais un compagnon sûr... Quelqu’un avec qui je pourrais lutter contre les autres... Pourquoi ce compagnon ne serait-il pas celui qui m’a, peut-être, sauvé la vie--plutôt qu’un autre?... Je vais vous dire: j’ai découvert un placer...

Je ne pus m’empêcher de sourire, car mes déceptions m’avaient rendu sceptique. Alors, lui, silencieusement, tira un sachet de sa ceinture et d’un geste qui ne manquait pas de noblesse, me le tendit. Je l’ouvris, après m’être rapproché du feu, et je ne pus retenir un cri: le sac était plein de belles pépites d’or.

· · ·

L’homme tint parole, acheva James-Edward Wymond; nous exploitâmes ensemble le placer qu’il avait découvert et j’en retirai, pour ma part, un bénéfice net de cent mille dollars. Et voilà ma première grosse chance: avouez que mon énergie et mon habileté n’y eurent aucune part.

LE QUINQUET

Charles Labarre allumait devant nous sa lampe,--une de ces vieilles lampes où l’on entend tourner des rouages lorsqu’on l’arrange et qui lance des borborygmes comme un ivrogne. Il procédait à l’opération avec un air d’alchimiste ou de pharmacien. Barral se mit à rire:

--Est-ce que ce serait par hasard la lampe d’Aladin?

Labarre prit un air grave:

--C’est un fétiche. Elle est dans la famille depuis plus de cent ans; j’aimerais mieux donner cent mille francs que de la perdre!... Je ne la confie jamais à personne. Je l’arrange chaque jour de mes propres mains et je la répare moi-même lorsque par hasard elle se dérange,--ce qui est excessivement rare, car sa construction est robuste et son mécanisme admirablement construit.

La lampe, pendant ce discours, avait peu à peu haussé sa flamme. Elle jetait une lueur jaune, très égale et très douce.

--Oui, reprit Labarre, j’ai pour elle une affection véritable, comme je n’en ai pas pour beaucoup de gens. Elle a éclairé mes veilles, assisté à mes douleurs et à mes joies. Et puis, elle a une histoire. Si j’étais superstitieux, je dirais qu’elle a eu une influence bienfaisante sur ma famille. Mais je ne suis pas superstitieux, et pourtant... il y a des moments où je ne suis pas très loin de lui accorder une sorte de vie... Tenez, je ne résiste pas à vous raconter quelques-unes des aventures où elle parut jouer un rôle. La première remonte à dix-huit cent et quatre. A cette époque, elle n’appartenait pas encore à notre famille. C’était un soir, un soir de printemps. Un crépuscule d’escarboucle, de béryl et d’hyacinthe remplissait les nuages. Les aubépines et les lilas jetaient à travers l’étendue leurs âmes odoriférantes. Il s’élevait de la terre une douceur palpitante qui résonnait dans la chair des hommes. Et mon arrière-grand’mère Julienne, jeune comme l’avrillée, tout étourdie de rêves, était descendue par le parc, avec la servante Anastasie, et avait marché au hasard, jusqu’aux emblavures, en contre-bas de l’Yvelaine. La nuit était venue. Le four immense du firmament s’emplissait d’étincelles; la voie lactée étendait sa fourche d’étoiles... C’était dans la courbe de la rivière. L’Yvelaine s’enflait, tapageuse et bondissante. Julienne écoutait par moments ses voix humides, mais elle n’avait aucune inquiétude. Brusquement, il se fit une rumeur énorme, qui tenait des détonations de l’artillerie et de la chute de blocs dans la montagne: c’était l’eau qui rompait ses digues et qui se précipitait sur la plaine. Julienne ne le comprit pas tout de suite, mais la vieille Anastasie, servie par sa longue expérience, déclara:

--C’est l’inondation, mamzelle... faut nous sauver vivement.

Malheureusement les deux promeneuses occupaient le fond de la courbe. Deux torrents accouraient dans les ténèbres, sans qu’elles pussent préciser leur direction. Elles étaient nerveuses, elles perdirent la tête. Tantôt elles fuyaient vers l’orient, tantôt vers le couchant. L’eau cependant approchait. On entendait sa voix de troupeau, on discernait des phosphorescences redoutables. Et, comme elle arrivait de toutes parts, il devenait impossible de deviner où étaient les voies libres encore. La vieille Anastasie, d’abord assez sagace et résolue, se découragea plus vite que Julienne.

Elle criait:

--Nô va mourir! nô va mourir!

Et elle avait fini par s’asseoir, son tablier relevé sur la tête, attendant la fin. Julienne, presque aussi désespérée que la vieille femme, jetait tout autour d’elle des regards éperdus. Brusquement, elle aperçut une lueur dans les ténèbres, cette lueur des contes et des légendes qui a, de tout temps, symbolisé le secours inattendu. Elle fut saisie d’une inexprimable confiance, elle cria d’une voix assurée:

--Viens, Anastasie, j’ai retrouvé la route.

Et elle entraînait la bonne, elle courait de toutes ses forces. Il y eut un moment terrible, où des vagues hurlèrent tout près des fugitives. Mais un tertre les sauva, puis une espèce de chaussée, et, toujours guidées par la lumière, elles atteignirent enfin une grande maison blanche sur le versant de la colline. Elles étaient hors d’atteinte. Des braves gens les accueillirent; elles passèrent la soirée à la lueur de la lampe, de cette lampe qui les avait sauvées et à laquelle Julienne manifestait une telle gratitude que ses propriétaires lui en firent cadeau.

· · ·

Entrée dans la famille, la lampe eut une histoire digne de ses débuts. Elle présida à des événements graves ou joyeux, mais presque toujours favorables, comme, par exemple, la fortune de mon père. Comme vous le savez, mon père fut un historien. Il avait la manie des documents. Le pays d’où nous sommes originaires fourmillait, à cette époque, de pièces curieuses, cachées dans d’antiques manoirs dont les propriétaires se prêtaient avec indulgence à la manie de mon ascendant. Il arriva même qu’un vieux maniaque, le dernier rejeton d’une famille lettrée, légua à mon père tout son patrimoine. A la vérité, c’était peu de chose: une tour lézardée, quelques murailles ruineuses, quatre ou cinq acres d’une terre sauvage, si ravagée de cailloux qu’elle ne se prêtait à aucune culture. Mais c’était un nid à documents, à inscriptions curieuses, à débris suggestifs. Mon père s’y installa tout un été et se mit à y faire des fouilles. Il les prolongeait quelquefois très tard. Armé d’une bonne lanterne, il parcourait des chambres, visitait des placards et des cachettes, sondait des murailles.

Or, un soir, sa lanterne se brisa. Il voulut la remplacer par une lampe de cuisine, mais cette lampe était si fumeuse qu’il dut y renoncer. Il alla alors prendre «sa» lampe, et, avec précaution, il s’en servit pour éclairer une chambre voûtée, où il soupçonnait des secrets. C’était au moins la vingtième fois qu’il y revenait--vainement--; ses échecs ne faisaient qu’irriter son envie. Il tapait sur les murailles, arrachait du plâtre, sondait à l’aide de ses outils. Rien. A la fin, dans un accès d’humeur où se mêlait quelque esprit jovial et burlesque, il se tourna vers sa lampe, et s’écria:

--Tu es entrée dans la famille en sauvant ma grand’mère... ne feras-tu rien pour moi?

Ce disant, il marchait à petits pas, la lampe tout près de la muraille. Tout à coup, la flamme fit une espèce de bond; puis elle palpita, vira, s’allongea:

--Voilà qui est singulier! murmura mon père, toujours dans la même disposition joviale... on dirait que tu me réponds...

Il s’arrêta; il vit une mince fissure dans la pierre:

--Eh bien! s’exclama-t-il en riant, nous allons prendre ta réponse pour bonne... Voyons un peu ce qu’il y a là derrière.

Il déposa la lampe au milieu de la pièce, et, armé de tout l’outillage utile, il se mit au travail. Après une heure d’efforts, ayant descellé un bloc de grès siliceux, il se vit devant une cachette carrée d’où s’exhalait une odeur fade. Des ossements, de vieilles étoffes moisies, s’étalèrent et, tout au fond, une boîte rouillée et vert-de-grisée, que mon père attira avec un cri de triomphe. Il s’attendait certes à trouver quelque chose de curieux et de valable; il s’empressa de faire sauter le couvercle. Mais alors, il demeura hébété de surprise et de joie: la boîte était au tiers remplie de joyaux: diamants, aigues-marines, rubis, saphirs, topazes... une grande fortune! Et mon père était le seul héritier de la famille qui avait caché ces richesses...

Quant à l’intervention de la lampe, un physicien vous l’expliquera en formulant l’hypothèse de gaz échappés par la fissure. Cette explication est certes plausible... Et pourtant!

· · ·

Passons au troisième événement, qui, cette fois, me concerne, et qui est de l’ordre idyllique. J’avais vingt-quatre ans alors. J’étais désespérément amoureux d’Hélène Fombreuse. La passion que j’avais pour cette fille étincelante était partagée par dix rivaux. Hélène avait reçu les dons mystérieux de la grâce, elle était non seulement éclairée par la torche blonde de ses cheveux et la flamme écarlate de sa lèvre, mais je ne sais quelle féerie accompagnait ses mouvements, quelle force douce et puissante. Aussi, trop désirée, ne se décidait-elle pas à choisir.

Un soir, elle assistait à une réception que donnaient mes parents, dans notre château des Mouettes. Une nuit lactée s’étendait sur les arbres; on dansait sur la pelouse et, pendant les pauses, on se répandait à travers les jardins et jusque dans les allées du parc. Il arriva qu’Hélène se perdit dans un sentier. Des massifs lui cachèrent les lumières de la terrasse et des salons. La jeune fille, impatiente, marchait très vite et s’égarait davantage. A la fin, elle aperçut une lueur, la petite lueur des légendes, tout au bout d’une allée étroite. Elle y marcha instinctivement, elle finit par se trouver à l’extrémité d’une aile du château, et elle pouvait voir, à travers un rideau léger, une table épaisse, sculptée comme les meubles gothiques, un fauteuil vaste comme un lit, une grosse lampe de forme archaïque, un livre entr’ouvert. C’était une scène muette. Les meubles et la lampe en semblaient les seuls personnages. Hélène fut prise de curiosité. Elle poussa la première porte qui se présenta à ses regards et qui était entre-bâillée, elle se pencha sur le livre, qui se trouva être un grimoire mystique. Elle lut: «Toi qui es venue à travers la nuit, jusqu’à la chambre solitaire, tu entreras dans la famille de l’homme qui viendra te rejoindre.»

Tandis qu’elle lisait, un craquement se fit entendre, et comme le silence et la solitude avaient rendu Hélène un peu nerveuse, elle eut un grand frisson. La porte s’ouvrit; elle vit apparaître mon père qui, laissant à ma mère le soin des invités, venait se reposer dans son cabinet de travail. Il sourit à la belle jeune fille et l’interrogea gaiement sur les motifs qui l’avaient amenée jusque-là.

La conversation de mon père avait du charme; Hélène, lorsqu’elle reparut sur la terrasse, gardait de sa petite aventure un souvenir attendri, et gentiment fantastique. Elle y songea les jours suivants. Le passage du grimoire la hantait; en même temps, elle sentait qu’il ne lui serait pas désagréable d’entrer dans notre famille. Et, jour par jour, elle me préféra à mes rivaux jusqu’à ce qu’enfin elle me donnât sa petite main devant le maire de Tanneguy et le curé de Saint-Magloire.

Et j’essaye en vain de me débarrasser de cette croyance absurde et charmante que «notre» lampe avait attiré dans la nuit ma petite chérie auprès du vieux livre mystique.

LA BONNE BLAGUE

Le soir, les étudiants se rencontraient, au café de la Tramontane, avec un garçon frais, ahuri et timide. Il venait de Langres, patrie des couteliers et de l’empereur des polygraphes, Denis Diderot. Ce garçon s’asseyait dans une encoignure, commandait une demi-tasse et écoutait en silence, avec admiration.

Il n’était pas bête, il était même fort intelligent; mais, pour l’usage de la vie, il ne valait guère mieux qu’un imbécile. Car il avait toutes les gaucheries d’une tourte et toutes les ferveurs d’une poire. Sa timidité, constellant le tout, en faisait une de ces victimes dérisoires, qui sont destinées aux gaudissements des hommes et à la nargue des femmes. Son silence seul le préservait un peu. Il écoutait les gens pendant deux heures d’horloge sans desserrer les mâchoires, tandis que ses yeux d’outremer fixaient l’ambiance fuligineuse. Au fond, il avait un seul rêve, qu’aucune raillerie ne pouvait atteindre. Ce rêve était le plus simple de tous les rêves: il voulait être aimé par une honnête fille. Ce sont, dit l’autre, de ces choses qui arrivent.

En tout cas, ça ne lui était pas arrivé. Vraisemblablement, ça ne lui arriverait pas: il approchait de sa vingt-neuvième année et devenait de plus en plus timide, ahuri, gourde, poire et taciturne. Si, encore, il avait eu de la famille! Mais il était orphelin. Ou s’il avait eu une vieille amie. Mais il n’avait que des camarades.

En sorte qu’aucune honnête fille ne l’avait vu autrement que saugrenu et même grotesque. Quant aux autres, elles se bornaient à fondre sur lui, par intervalles, et à l’induire à des opérations fructueuses. Il n’avait à leur égard d’autre défense que l’inertie.

Assis dans son encoignure, il les laissait dire sans un geste ni une syllabe. Parfois, cependant, l’une ou l’autre l’empoignait sur un trottoir désert et le forçait à gravir des escaliers inconnus: après quoi, elle l’entôlait avec verve.

· · ·

Nous connaissions sa marotte. Et nous lui avions déjà servi plusieurs «choucroutes garnies», sous les espèces de la grande Sophie, de Julia Moustache, de Mimi Fontaine-Saint-Michel et de la môme Fourchette. Ces donzelles avaient joué les mascottes à la détrempe. Comme elles manquaient de talent, leurs blagues avaient été éphémères.

C’est alors que Guillaume Fortune eut une bonne idée. Il existait, aux «Six Françaises», une petite modiste dont un satyre avait arraché le nez avec les dents et à qui, par surcroît, il avait fait une blessure terrible à la joue. La midinette en était restée fort laide et même hideuse. Elle s’en désolait, car elle possédait une âme tendre: aucun mâle n’avait cure d’étancher cette tendresse, d’autant plus que Christiane ne comprenait l’amour que sous sa forme la plus sociale, je veux dire la fondation d’une famille. Elle chiffonnait donc des chapeaux avec chagrin et ne se faisait pas de l’univers une idée très avantageuse.

Guillaume Fortune, qui la connaissait à travers les potins des petites amies, se ligua avec Cécile Boulot pour cuire sa farce. Cécile apprit donc à Christiane qu’on rencontrait, au café de la Tramontane, un type qui s’était amouraché d’elle. Christiane n’en crut pas un mot, mais Cécile lui montra le type, un jour qu’il passait rue Saint-Sulpice, et lui fit remarquer qu’il avait baissé les yeux et qu’il était devenu tout rouge. Elle ne mentait pas. Car elle avait manœuvré de manière à barrer la route à Jacques Degrenne, ce qui suffisait pour plonger ce jeune homme dans un abîme de consternation.

Cet incident frappa Christiane. Comme elle passait par une crise, elle se laissa aller à sa chimère. Cécile la chauffa pendant quelques jours et finit par lui dire:

--Le type est si extraordinaire qu’il faudra d’abord se mettre à de la correspondance. Car, pour ce qui est de faire connaissance de but en blanc, il serait capable de se fiche un évanouissement...

· · ·

De son côté, Guillaume entretint Degrenne d’une demoiselle inconnue qui lui voulait du bien. En sorte que la petite au nez coupé et le jeune homme de Langres échangèrent des billets par l’intermédiaire de Cécile Boulot. Ces billets furent dangereux. Ils reflétèrent avec loyauté des âmes qui étaient nées pour s’entendre. Par ailleurs, la modiste ne fit que des allusions lointaines et incompréhensibles au malheur qui la privait de narines. Elle jugeait inutile d’en discourir, puisque, enfin, Degrenne ne le pouvait ignorer. Ce qui facilitait aussi le dialogue, c’est qu’ils ne se rencontrèrent pas et que, dans sa timidité, le garçon n’osa solliciter aucune entrevue: ses lettres n’exprimaient que de naïfs états d’esprit, opiniâtrement platoniques.

Tout de même, il fallait des conclusions. Cécile Boulot et Fortune résolurent qu’une rencontre aurait lieu au musée du Louvre, au fond d’une salle peu hantée, devant la déesse Hathor. Jacques Degrenne devrait apporter un bottillon de roses et Christiane une gerbe de lilas.

C’était un matin. La salle était plus déserte que jamais, mais les compagnons de la Tramontane veillaient, cachés derrière des colonnes et des sarcophages. Jacques se présenta tout d’abord, avec ses roses, tremblant de tous ses membres. Puis l’on vit paraître Christiane, qui tenait héroïquement la gerbe de lilas. Ils demeurèrent interloqués, l’un en face de l’autre, pour la grande joie des camarades épars parmi les sphinx. En la voyant si laide, Degrenne avait reculé d’un pas. Mais aussi, parce que cette laideur le rassurait, il osa regarder Christiane. Elle était fort pâle; de ses yeux, dilatés par l’émoi, s’élevait une expression pathétique qui les rendait plus féminins et plus beaux. D’ailleurs, hors les traits abîmés par le satyre, tout le visage ne décelait que des lignes pures et des nuances fraîches.

Et Jacques songea: «Elle a été jolie!...»

· · ·

Comme il avait une imagination active, il recomposait le nez disparu et la joue mâchurée. Puis il se dit encore: «Ce n’est qu’un accident. Au fond, tout ce que l’espèce voulait d’elle, elle le possède encore. Ses enfants seront aussi jolis que s’il ne lui était rien survenu... Ce qu’il y a de réel et de durable dans sa beauté n’a subi aucun dommage!... Elle a l’air laide, et elle ne l’est pas...»

Ces réflexions, jointes à son désir d’être aimé, lui causèrent une légère griserie. Il s’avança vers Christiane, lui prit la main, presque sans gaucherie, et y déposa un long baiser. La petite main était fraîche, flexible, un peu tremblante et finement veloutée. Jacques, d’abord balbutiant, retrouva au fond de lui des paroles qui y dormaient depuis des années et qui avaient une douce véhémence.

Et, le cœur chaud, l’âme fleurie, ils sortirent de la haute salle froide, ils marchèrent à petits pas vers le bonheur, tandis que les compagnons de la Tramontane, derrière les colonnes de granit et les antiques sarcophages, s’esclaffaient abondamment.

LA JEUNE SALTIMBANQUE

Je possède dans la Saintonge, raconta Rambourg, une forêt de pins, avec une maison de maître, une ferme et quelques vagues cultures. Il y a cent cinquante ans que ce bien est dans la famille: mon arrière-grand-père l’acheta, pour un morceau de pain, d’un vieux gentilhomme qui s’en débarrassait parce que sa femme, ses filles, ses fils et ses petits-enfants y étaient tous morts. Il croyait le domaine hanté par le diable. Jamais ma famille ne s’en est aperçue. Quatre générations s’y succédèrent sans catastrophes, sinon celles qui sont communes à la malheureuse bête humaine. L’acquéreur se prolongea jusqu’à quatre-vingt-neuf ans; mon grand-père ne fut pas loin d’atteindre son siècle; mon père et ma mère vécurent de longs jours.

Quand le domaine m’échut, j’approchais de la quarantaine: mes aînés me le cédèrent moyennant l’abandon d’une part raisonnable de mon héritage. Et moi, qui l’aimais beaucoup, j’y passais sept mois sur douze, dans une solitude ravissante. Ma vie était à la fois modeste et très large. Modeste pour ce qui regarde les luxes de pure parade; large en ce qui concerne les conforts profonds: deux forts chevaux à l’écurie, qui servaient indifféremment à la selle et à l’attelage, un coupé moelleux, un landau bien rembourré, une admirable cuisinière, un valet de chambre actif, silencieux et adroit, un excellent valet d’écurie et un jardinier qui me fournissait de fruits et de légumes merveilleux. Est-ce que les milliards peuvent, au fond, donner davantage à une créature périssable?

· · ·

Un dimanche après midi, je lisais Pantagruel, devant une belle flambée de pin, car on approchait d’octobre et le vent du Nord soufflait moult aigrement. J’étais seul, ou à peu près. Sauf la cuisinière, mes domestiques assistaient à une fête votive, dans un canton prochain: ils ne devaient revenir que le soir. Je venais de déposer Pantagruel et j’allumais une bouffarde, lorsque j’entendis palabrer dans le vestibule. L’accent rude de Florence, la cuisinière, alternait avec une voix basse et timide:

--Y a une croûte de pain et un verre d’eau! criait Florence. J’ai pas le droit de disposer du bien du maître!... Et faut déguerpir, vu que c’est pas une auberge...

La voix basse insistait. Pris d’une de ces curiosités sans cause, comme nous en avons tous, j’ouvris ma porte et je jetai un regard furtif dans le couloir. Trois chétives silhouettes se tenaient au bout du perron devant la Florence moustachue, taillée en cent-gardes. C’étaient une adolescente et deux fillettes. Des oripeaux vétustes couvraient leurs ossatures; le vent, le soleil et la pluie avaient recuit leurs peaux; elles avaient cet air fauve et cet œil au guet des êtres qui vagabondent au sein d’une société conformiste, où chaque créature porte en quelque sorte son numéro matricule. L’adolescente montrait des joues aplanies, une terrible chevelure de poix et des yeux bleu-Léman, immenses et encore agrandis par la misère. Au demeurant, ni laide ni jolie, avec des particularités plutôt séduisantes:

--Ma petite sœur ne peut plus marcher! gémissait-elle. Non, elle ne peut plus... Elle a les pieds en sang.

C’était vrai; on voyait du rouge aux crevasses de la chaussure.

--Eh bien, m’écriai-je... qu’elle se repose!

Et m’adressant à la rude Florence:

--Tu donneras de la viande froide; du pain, des fruits... et du vin.

Florence, pour peu que sa responsabilité fût couverte, n’était pas inhospitalière:

--Comme Monsieur voudra! grommela-t-elle.

Quant à l’adolescente, elle demeura un bon moment interdite, ses vastes yeux fixés sur moi. Puis, elle murmura avec une ardeur émouvante:

--Merci, monsieur! Ça vous sera compté.

Je les fis installer dans une petite pièce badigeonnée au lait de chaux et ordonnai d’apporter de l’eau tiède afin qu’on pût soigner le pied de la sœurette.

Quand je reparus, une heure plus tard, les petites s’étaient réconfortées et avaient fait un bout de toilette. Avec son visage débarrassé de la poudre des routes, sa chevelure aux moires violettes, ses yeux frais et fervents, l’aînée avait un charme sauvage. J’appris qu’elle était la fille d’un saltimbanque, que ses parents étaient morts l’un après l’autre, qu’elle restait seule pour tenir les cadettes, n’ayant d’autre talent que le lancement du couteau et quelques menus tours d’escamotage. Une grande sincérité émanait de sa pauvre personne, si bien que, lorsqu’elle voulut repartir, avec la blessée qui boitillait, je lui dis:

--Restez jusqu’à demain... il y a des lits dans les combles et vous avez besoin de repos.

--Ah! monsieur, s’exclama-t-elle, pour sûr, ça vous portera chance!

Elle avait les yeux pleins de larmes.

· · ·

Une heure plus tard, j’avais repris mon Pantagruel, et je lisais paisiblement, quand j’entendis une rumeur singulière. Comme je levais la tête, la grande porte claqua, Florence parut, tout échevelée, les mains tremblantes:

--Monsieur, cria-t-elle, je viens du verger... j’ai juste eu le temps de fuir... y sont là.

--Et qui donc est là? fis-je, stupéfait.

--J’sais pas, monsieur. Je crois bien que c’est la bande à Foyart.

Quoique je ne sois pas lâche, je me sentis mal à l’aise. Cette bande à Foyart, composée d’individus féroces et braves, terrorisait un département voisin et avait, depuis plusieurs années, commis des crimes épouvantables.

--Combien sont-ils?

--Ils sont quatre.

Je saisis la première arme à ma portée, une trique de chêne... Des vitres se brisèrent: les bandits, trouvant les portes fermées, entraient par les fenêtres. A tout hasard, je me précipitai vers le couloir; si je pouvais arriver au premier étage, j’aurais des armes à feu pour me défendre. Au moment où je sortais de la chambre, je vis la jeune saltimbanque avec ses deux sœurs. Elle était aux écoutes, le regard tendu et tenait à la main un petit sac rouge...

Une forme massive parut au bas de l’escalier, barrant la route de l’étage.

--Rentrons! dis-je aux petites.

Trois secondes plus tard, nous nous trouvions tous dans mon cabinet, la porte fermée à double tour et le verrou poussé. Un bruit de gros pas retentissait dans le corridor, et, pendant que les bandits se concertaient, j’eus le temps de tirer les volets aux croisées.

Florence allumait la lampe et des bougies.

A la fin, une voix rauque s’éleva, qu’accompagnait un coup de pied dans la porte:

--Ouvrez!... On vous fera pas de mal!

Toute réponse eût été vaine. Nous gardâmes le silence. Je tenais ma canne de la main droite et, de la gauche, j’étreignais un lourd presse-papier.

Brusquement, la porte fut défoncée; quatre individus, le visage couvert de linges, où l’on avait percé des trous pour les yeux, apparurent.

A toute volée, je jetai mon presse-papier. Il dut atteindre un des envahisseurs, car un cri de rage retentit, suivi d’une détonation.

Et alors il se passa une chose fantastique. La jeune saltimbanque s’était placée devant moi; elle avait extrait du sac rouge un couteau aigu, un de ces couteaux dont elle se servait, à la foire, pour ses jeux d’adresse; elle visait, d’un air candide et attentif.

L’arme fendit l’espace et s’enfonça dans la gorge du plus proche des survenants: l’homme poussa un rauquement; ses complices bondirent...

Mais, coup sur coup, avec une rapidité foudroyante, trois autres couteaux filèrent, dont aucun ne manqua le but.

Deux des bandits gisaient par terre. Les autres, épouvantés, essayèrent de fuir; je n’eus aucune peine à les terrasser à coups de canne et à les ligoter.

Quant à la jeune saltimbanque, elle demeurait là, avec son air innocent, un peu tremblante pourtant; et elle disait:

--N’est-ce pas, monsieur, que ça vous a porté chance?

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