‹ La Mort de la Terre, roman, suivi de contesChapitre 23 sur 23 · L’AVARE

L’AVARE

A Louis Lumet.

Toute qualité humaine doit avoir son exagération, fit Henri Vérande: il n’y aurait pas de progrès sans cela. C’est ce qui me rend indulgent pour l’avarice: elle n’est, en définitive, que l’hypertrophie de la prévoyance. Et puis, je dois beaucoup à l’avarice. Il est juste que je m’en souvienne lorsque le hasard me met en présence d’une de ces tristes créatures pour qui l’univers a pris la forme d’un coffre-fort.

Quand j’avais vingt-trois ans, je séjournais trois ou quatre mois chaque été dans le gros bourg de Cissey-les-Rouvres. C’est un endroit qui a du caractère. On y voit des thermes du temps de Septime Sévère et un château marmiteux, édifié sous Philippe-Auguste. Des bois violets le ceinturent, coupés d’étroits pacages, aux herbes âpres et aromatiques, où vivent de petites vaches rouges, fantasques comme des chèvres, des porcs noirs et des brebis fauves, dont les béliers rappellent étrangement des mouflons. On y élève des mulets gigantesques, pêle-mêle avec des ânes velus comme des ours, et de pesantes cavales. Les gens n’y sont point pauvres: ils savent trafiquer, et le pays a des réserves d’or et d’argent accumulées par quelques compagnons de Montbard. Pour moi, j’étais orphelin et assez chétivement loti: un bois de hêtres, de bouleaux et de chênes, des étangs, quelques champs à épeautre constituaient mon patrimoine. Le loyer s’en montait à quelques mille francs, tout juste de quoi subsister. La sagesse me commandait de prendre, lorsque j’aurais soutenu ma thèse, la succession du vieux docteur Caron, qui sombrait dans la vieillesse et les infirmités et d’épouser mademoiselle sa fille, qui avait trente mille écus de terres au soleil. Caron le désirait; la fille ne disait point non. Mais je n’étais pas un sage. Je n’aimais pas cette excellente personne, un peu grognonne, au teint farine de maïs, aux yeux pareils à de petites pommes vertes, à la démarche de facteur rural. J’aimais Claire Presle, qui glissait sur les collines comme les oréades, qui secouait sa chevelure blonde ainsi qu’un nid de rayons, dont la peau rappelait à l’instant toutes les fleurs blanches de la forêt et des étangs, dont les yeux, les dents et les lèvres sortaient de chez le joaillier magique qui sait faire vivre l’émeraude, le saphir, la neige, l’émail, les corails, et les saturer de lumière. Mais cette fortune vivante croissait dans le jardin des Hespérides. Les filles de la Nuit et de l’Erèbe, avec le Dragon, veillaient sur elle, ou, pour parler simplement, Claire avait cent mille francs de rente et le double d’espérances. Munie de parents solides et ingénieux, comme des serrures de chez Fichet, elle était à l’abri des gens de ma sorte. Je me le disais chaque jour,--mais je ne m’écoutais point. Et j’allais parmi les hêtres du coteau et parmi les coudriers de la rivière, pour voir passer cette petite forme étincelante...

· · ·

J’avais un ami à Cissey-les-Rouvres. C’était un vieux célibataire, sordide et graillonneux, qui vivait justement dans une aile du château de Philippe-Auguste. Il y vivait solitaire, sans crainte, car, de mémoire d’homme, on n’avait vu de bandits dans le canton. Ce personnage jouait à Cissey le grand premier rôle d’avare. Toutefois, il ne pratiquait pas l’usure et, par conséquent, n’avait pas pour profession de couper la chair des chrétiens. Il spéculait seulement, sur les terres, sur les denrées, avec une habileté prodigieuse; il ne possédait pas moins de six à sept millions. Jamais cet homme ne dépensait un sou de cuivre. D’ailleurs, c’est à peine s’il mangeait; quant à ses vêtements, outre qu’il les aimait immondes, il se les procurait toujours pour rien, comme appoint imprévu de quelque petit marché. J’avais fait sa connaissance pour l’avoir tiré d’une rivière, où il était en train de boire une tasse trop copieuse. Il tint que je lui avais sauvé la vie, il me prit sérieusement en affection. J’allais le voir parfois, je ne me déplaisais pas en sa compagnie: il avait un esprit bizarre, voire original, et une extraordinaire connaissance des hommes. Cette année-là, il s’aperçut vite de ma mélancolie. Il ne m’interrogea point, mais il me surveilla et, un après-midi que je soupirais, il soupira plus fort que moi, s’écriant: «Malheureux garçon! qu’est-ce que vous avez fait là?... C’est comme quelqu’un qui s’en irait lui-même se chercher le choléra ou la petite vérole!...»

Toute douleur a besoin d’un confident. Celui-là s’offrait: je m’en contentai. Il m’écouta tant que je voulus. Il tournait ses yeux jaunes d’un air désolé et il finissait toujours par dire:

--Il n’y a rien à faire!... Et puis, c’est juste: il serait abominable que ces gens donnent leur fille à un homme qui n’a presque pas le sou!

Puis, il ajoutait:

--C’est égal..., je voudrais bien tenter quelque chose pour vous..., mais là, quelque chose qui ne coûte rien!...

Cette idée le tracassait. Il répétait à voix basse, désolé:

--Quelque chose qui ne coûte rien!

Les jours suivants, il demeura rêveur, et il reparla plusieurs fois encore du plaisir qu’il aurait à faire pour moi quelque chose qui ne coûterait rien.

· · ·

Un matin, je trouvai Darraz tout guilleret. Il s’était vêtu de son costume le moins graisseux, de celui de ses chapeaux qui ressemblait le moins à de l’amadou, et il frottait l’une contre l’autre ses mains sales:

--J’ai besoin de vous, me dit-il..., et tout de suite. Il faut que vous m’accompagniez chez les Presle...

Comme tous les fous de ma sorte, j’étais incapable de me refuser le douloureux plaisir d’aller voir l’objet de ma folie. Je fis donc un signe de consentement et le vieux fesse-Mathieu me conduisit au mesnil des Presle, par un sentier couvert--c’était une de ses manies de cacher ses moindres démarches. En route, il montra une gaieté qui lui seyait comme une robe de bal à un gendarme, et qui s’accentua lorsque nous parûmes devant le sévère Jean Presle. Celui-ci, type militaire à barbiche et à gros sourcils, me toisait d’un air dédaigneux, mais, en retour, montrait une considération presque respectueuse à mon immonde compagnon.

--Monsieur, dit le ladre après les premières paroles, je viens vous faire une demande singulière...

Et comme Presle le regardait, étonné:

--Oui, bien singulière... mais c’est un devoir: ce jeune homme m’a sauvé la vie... Alors, je voudrais comme ça, que vous lui accordiez la main de Mlle Presle. Ça me ferait plaisir.

Et tandis que Presle devenait tout rouge d’étonnement et de colère, il répéta placidement:

--Oui, ça me ferait plaisir!

--En considération de votre âge et de votre situation, s’écria Presle, j’excuse votre démarche...

--Et pourquoi ma démarche a-t-elle besoin d’être excusée? fit Darraz, d’un ton digne.

--Mais, reprit brutalement l’autre, vous devriez, mieux que personne, comprendre que je ne donnerai jamais ma fille à un homme pauvre.

--Mon jeune ami n’est pas pauvre! riposta placidement l’avare.

--Ne jouons pas sur les mots... M. Vérande a tout juste de quoi vivre...

--Oui, maintenant... mais dans quelques années il sera aussi riche, ou plutôt il sera plus riche que vous!

Et mettant sa main noire sur mon épaule, il dit:

--Je l’adopte!

Et il se hâta d’ajouter:

--Mais il n’aura rien avant ma mort!

Presle devint plus rouge encore, puis il eut un grand geste d’effarement, puis il sourit et dit, presque avec humilité:

--C’est différent... Il ne reste qu’à consulter ma fille!

· · ·

--Hein! faisait Darraz, tandis que nous remontions vers le château Philippe-Auguste. J’ai fini par réussir... Je vous ai rendu service sans dépenser un sou!...

Il se frottait les mains, il riait comme un couteau contre la meule du rémouleur. Puis, une ombre parut sur son visage; il garda le silence pendant une bonne minute; enfin il murmura:

--C’est égal!... Ça n’est pas juste..., il ne faut pas faire des choses pareilles pour rien. Ça porterait malheur! Écoutez, mon petit..., il faut que vous me donniez quelque chose... Tenez, vous me donnerez votre étang des Armoises.

Je lui donnai mon étang des Armoises.

Plus tard, lorsqu’il fut allé rejoindre ses ancêtres au cimetière de Cissey-les-Rouvres, que de fois nous avons rêvé, Claire et moi, au bord de cet étang qui nous est revenu avec les millions du bonhomme! Par les grands crépuscules de juin, quand les nuages de feu nous enseignent la beauté et la brièveté des choses, nous regardons, attendris, cette eau qu’argentent, que cuivrent, que diamantent les lueurs célestes, et nous songeons avec une indulgence et une gratitude profondes aux Avares et à l’Avarice.

LA FILLE DU MENUISIER

--D’où vient donc la femme de Gerval? questionna Lemarchand... Elle est appétissante, sans doute: beaux yeux, beaux cheveux... mais elle a l’air de descendre de la Butte...

--Elle en descend, fit sévèrement Landa, ou à peu près... sa patrie exacte est le noble faubourg Saint-Antoine... Mais sois tranquille, vieil alligator... elle deviendra femme du monde... elle ne manque ni de grâce naturelle, ni d’intelligence. A moins que Richard ne préfère se retirer du monde avec elle...

--Mais qu’est-ce qu’elle lui a apporté? Car enfin, il n’a pu l’épouser pour ses beaux yeux...

--Non!... Il n’avait qu’un geste à faire pour obtenir la petite Gesvre... qui est exquise et qui a le sac... C’est une suite de l’histoire de Gerval... que tu n’as pas l’air de connaître...

--Pas plus que lui-même... Je l’ai rencontré de-ci de-là, depuis qu’il a rappliqué d’Égypte... je l’ai trouvé charmant compagnon... et le reste ne m’a pas assez intéressé pour que je m’adresse aux agences...

--Ben! on a une minute... Ce sera moi l’agence... Gerval appartient à une famille qui se perd dans les brumes de la guerre de Cent ans... Les Gerval de Brevilly, gens de sac et de corde sous Louis XI, se trouvent sous François Ier avoir acquis brutalement de vastes domaines, dont le plus notoire donnait rang de marquis. La branche aînée, dont est notre ami, demeura riche jusqu’à la Révolution, quoiqu’elle eût bu et mangé pas mal de pâturages, de forêts et de terres labourées. A la Révolution, par exemple, le Tiers leur escamota le plus clair de leur avoir. Sous Louis XVIII, ils retrouvèrent quelques menus domaines et eurent leurs miettes au gâteau du milliard. Ils n’avaient rien appris, comme dit l’autre, et ils n’avaient pas oublié l’art de faire danser les écus. Cette faculté précieuse s’étant transmise à leur fils, Gerval se trouva un beau jour orphelin d’un père ruiné jusqu’aux orteils, avec pour tous protecteurs deux ou trois oncles et tantes qui tiraient le diable par la queue et n’avaient pas le cœur tendre. Ils consentirent toutefois à s’assembler en une sorte de conseil de famille et discutèrent sur le sort du petit, qui avait alors dix ans et se rendait parfaitement compte de la situation.

La scène se passait dans une mauvaise chambre garnie, proche de celle où leur parent avait crevé son pneu. Le petit en attendait l’issue dans un couloir, au fond duquel un grand bougre de menuisier se livrait à un travail de consolidation. La séance durait longtemps: des propos aigres franchissaient les panneaux de la porte. De-ci de-là, le menuisier interrompait sa besogne et venait dire un petit mot à Richard, dont la frimousse lui revenait.

Vers midi, l’homme interrompit sa besogne et demanda:

--Tu dois avoir faim?

--Oh! oui, répliqua le gamin avec conviction.

Alors, l’homme cria à travers la porte, d’une voix bon enfant et goguenarde:

--J’emmène l’gosse pour déjeuner... J’vous l’ramènerai dans une demi-heure.

--Bon! riposta une voix pointue... mais pas plus tard!

Le menuisier emmena Richard dans un de ces restaurants à cochers, où on sert des repas substantiels, sains et succulents. Le petit mangea comme il n’avait pas mangé depuis longtemps, car le père le nourrissait sans largesse, et pour cause. Au bout d’une demi-heure, l’homme et son protégé remontèrent dans le couloir:

--Ça y est! cria le menuisier en tapant sur la porte... Est-ce qu’on peut rentrer?

--Oui! répondit la voix pointue.

Le conciliabule touchait à sa fin. Il avait pris des résolutions énergiques qui furent communiquées à Richard par le comte Népomucène Gerval de Brevilly, grand vieillard ficelle, dont les paupières semblaient sous l’influence de perpétuels coups de poing:

--Mon petit garçon, fit le comte Népomucène, en faisant craquer ses phalanges... dans notre famille, on n’y va pas par quatre chemins. Tu as dix ans, tu es un homme!... En ratissant nos poches jusqu’à la trame, nous avons réuni vingt-trois francs... C’est toute ta fortune... et c’est tout ce que nous pourrons faire pour toi... la noble race des Brevilly est réduite à la gueuserie... Il nous reste un semblant d’influence dont nous userons pour t’épargner l’Assistance publique en te faisant entrer à l’Orphelinat du Bon Berger...

--Sauf respect, interrompit le menuisier, j’ai entendu dire que l’Orphelinat du Bon Berger était une sale turne!

--Mon bon ami, fit le comte Népomucène, si vous vous mêliez de ce qui vous regarde?...

Ce Népomucène avait encore je ne sais quel fantôme de grand air. Le menuisier demeura vingt ou trente secondes interloqué.

--Faites excuse, dit-il, je voudrais savoir ce que l’petit pense de ça... Est-ce que ça t’chante, mon garçon, d’aller au Bon Berger?

--Oh! non, répliqua Richard avec dégoût et tristesse... ça me fait peur!

Et il tournait vers le menuisier un regard suppliant.

--Ben quoi! fit l’artisan... moi, ça m’chavire le cœur... un joli petit frisé comme ça, avec de bons yeux... non, vrai! j’trouve ça pire qu’d’aller à la fourrière... Savez-vous quoi? Ça m’dirait de l’emmener... J’gagne ma pièce de dix francs... J’ai qu’une fille... Y s’rait très bien à la maison... et j’vous promets, pisque vous êtes comme qui dirait des barons, malgré vos frusques... qu’j’y donnerais un métier distingué... quéque chose comme dessinateur... ou graveur... ou peintre d’enseignes...

Le comte Népomucène et les autres avaient daigné entendre ce discours. Au fond, c’était une solution moins humiliante pour le Nom que l’orphelinat: le petit serait perdu dans un faubourg; il ferait peut-être à la famille la grâce de claquer. Ils se regardèrent, puis le comte dit avec sévérité:

--Vous savez, mon brave homme, si vous le prenez, il n’y aura pas à s’en dédire!...

--On s’dédira pas, cria le menuisier... On a du cœur... et puis du bon!... Alors, c’est dit?

--C’est dit! fit solennellement Népomucène.

--Et toi, mon gosse, quèque t’en penses?

Richard ne répondit pas; il se précipita vers l’ouvrier; il se réfugia, il se pelotonna entre les bonnes grosses mains qui le saisirent et le soulevèrent dans un grand geste protecteur.

· · ·

--Pour les enfants, continua Landa, les plaisirs ne sont pas dans les choses: les choses, pourvu qu’ils aient de l’air, une nourriture suffisante, un bon estomac et l’imagination droite, sont toujours assez belles. Richard grandit joyeusement sous la protection du menuisier et en compagnie de la petite Caroline. Il eut, comme son père adoptif l’avait promis, un métier «distingué», il devint un excellent dessinateur, avec des dispositions marquées pour l’architecture. Un maigre héritage le mena en Égypte, où une série d’entreprises le conduisirent à la fortune. Quand il revint de là-bas, il eût pu reprendre son rang dans le monde, aussi naturellement qu’un poisson dans une rivière, et épouser quelque fille de condition, jolie et bien rentée; mais il revit Caroline, il la trouva «en forme» pour devenir la mère de ses enfants. Cette Caroline a l’âme de son père le menuisier, une âme intrépide, patiente, infiniment sûre et généreuse: c’est de quoi rendre un homme heureux--et pas d’un bonheur en baudruche!

LA MARCHANDE DE FLEURS

Mes dettes payées, fit Lantoyne, il me restait quarante-deux francs et six sous, un complet veston, un pardessus, mes bottines et mon chapeau, sans oublier le linge que j’avais sur le corps. Il me restait aussi une bague de famille; elle valait peut-être sept cents francs pour un amateur, mais tout au plus vingt louis pour un bijoutier...

J’errais autour des Halles, plein d’affliction et de crainte. Car j’avais la certitude de ma nullité marchande. Mon père, homme excellent et plein d’une délicieuse insouciance, ne s’était mêlé de mon éducation que pour m’inspirer des goûts de luxe et m’avait fait si mal instruire que nul diplôme, pas même l’indigent diplôme des bacheliers, ne se mêlait à mes paperasses. De plus, aucune idée pratique ne garnissait ma cervelle. A part un peu d’escrime, de tir, de canne et de danse, je ne savais rien faire de mes membres. Et j’avais une sainte horreur de la servitude.

«Fichu! songeais-je, tandis que les chariots maraîchers affluaient dans les voies latérales. Jamais je ne m’en tirerai... Je suis un faible, hélas! je ne pourrai pas vivre dans la pénurie. Autant me casser la g... tout de suite.»

Comme je soliloquais, j’aperçus une femme de structure trapue, qui s’était arrêtée au coin du trottoir. Elle avait un visage épais, au menton solide; ses yeux gris marquaient à la fois l’angoisse et la résolution. J’ignore pourquoi elle m’intéressa: évidemment, sans mon état d’âme, je ne l’eusse pas même remarquée. Nos regards se rencontrèrent; elle eut un soupir et murmura:

--Y a pas de justice!

Notre conversation partit de là. La femme avait cette familiarité aussi naturelle aux pauvres gens des grandes villes qu’elle est étrangère aux paysans et aux sauvages. Elle me raconta, comme elle l’aurait raconté aux pavés, qu’elle venait de traverser une rude épreuve: une maladie de sa fille l’avait ruinée; ensuite, elle-même s’était mise au lit avec une pleurésie.

--J’avais quatre cents francs, monsieur, j’allais m’établir... et je vous prie de croire que c’était calculé! Nous aurions fait fortune... Maintenant, plus un radis... pas même de quoi acheter un petit chargement de fleurs... Va falloir s’adresser à un buveur de sang! Non! y a pas de justice.

Son récit m’avait fouetté. J’entrevoyais cet abîme du peuple, où grouillent les myriades d’énergies inconnues.

--Et combien vous faudrait-il? demandai-je.

--Ben! huit à dix francs... Avec ça, je vous garantis que je remonterais sur l’eau.

Je me sentis en quelque sorte obligé de lui offrir ce dérisoire pécule, et puis, dix francs de plus ou de moins... je n’en étais pas moins perdu.

--Voyons, dis-je, faites-moi un plaisir... laissez-moi vous prêter cette petite somme.

Elle me darda un regard prompt et pénétrant.

--C’est pour rire que monsieur dit ça?

Et, comme je souriais doucement, elle eut un élan de joie:

--Ben! j’accepte, s’exclama-t-elle. Y me semble que ça me portera bonheur. Mais, par exemple, faut que vous me donniez votre adresse, car, pour ce qui est de prendre une aumône, c’est pas mon genre: je me ferais plutôt couper un doigt!

Mon adresse! Je ne la connaissais pas plus qu’elle-même.

--Je ne vis plus à Paris, répliquai-je, mais si vous voulez, je vous rencontrerai un de ces jours!

--Ça va, reprit-elle sans malice. Ben, samedi, le soir... je crois que je serai en ordre.

--Alors, ici même, à six heures.

Je vécus jusqu’au samedi dans un petit meublé et j’essayai du régime des pauvres gens. Il me parut épouvantable. Je faisais des rêves de suicide, mais au fond j’avais l’amour de la vie, il me semblait horriblement triste de l’abandonner alors que tant de visions brillantes peuplaient ma cervelle...

Le samedi, après une journée d’ignominieuse tristesse, je me rendis aux Halles, avec je ne sais quelle curiosité vague. La femme m’attendait déjà. La détresse avait quitté son visage; une confiance énergique luisait dans ses yeux gris:

--Vous m’avez porté bonheur! fit-elle tout de suite. Toute la mécanique est remise en route.

Vous ne sauriez croire combien ces paroles m’impressionnèrent. Il y avait une sorte d’admiration dans le regard que je jetai sur l’humble femme: combien elle était plus forte, combien mieux armée que moi pour les batailles de la vie!...

J’écoutai avidement le récit qu’elle me fit de ses aventures, depuis la nuit de notre rencontre. Ce fut une extraordinaire leçon de choses. Je conçus tout à coup l’inanité et la lâcheté de mes craintes. Le goût de la lutte chauffa mon âme; ma jeunesse bondit, pleine de foi et d’espérance; la vanité de ma caste tomba comme une guenille. Et j’eus la sagesse de confier mon infortune à la marchande de fleurs et de demander son avis. Stupéfaite d’abord, elle entra vite, avec l’admirable faculté d’adaptation des créatures primitives, dans la réalité simple et profonde de mon destin:

--Ah bien, fit-elle enfin en secouant la tête... et comme ça vous n’avez plus rien... plus rien du tout, mon pauv’ monsieur?

--J’ai cette bague, répondis-je. Et c’est toute ma fortune.

Elle regarda la bague avec respect:

--On en donnerait sûrement quatre ou cinq cents francs au clou, remarqua-t-elle... Ah! si j’avais quatre cents francs...

Et, brusquement, me dardant dans les yeux son regard de courage et de franchise:

--Ben, écoutez, reprit-elle, vous ne savez rien faire, s’pas? Va falloir tout de même mettre la bague chez ma tante. Et avant quelques semaines vous aurez bouffé la galette... Alors, savez-vous quoi? Mettez-vous avec moi dans les fleurs... On marchera en gros, on tâchera de gagner des mille et des mille... Moi, je sens qu’on va réussir. Et même si on ne réussissait pas, vous aureriez appris à vivre, vous vous tireriez des pattes. Qu’est-ce que vous en pensez?

Je tirai la bague de mon doigt, je la passai au doigt de la femme et je dis:

--Voilà ce que j’en pense!

Elle eut un rire, le rire joyeux du peuple, où sonne la jeunesse éternelle, et cria:

--Voulez-vous parier? On fera fortune.

Elle ne se trompait point. «J’appris les fleurs», nous eûmes une boutique avec un mauvais logement, nous achetâmes des cargaisons que nous revendîmes à des détaillants, et, dès la première année, nous avions «les mille» qui devaient nous permettre d’étendre nos affaires. J’étais heureux, replongé dans l’aventure réelle des hommes, je me battais contre le hasard et les circonstances avec une volupté de conquistador.

Et notre négoce grandit; nous y joignîmes les primeurs; l’argent s’habitua à croître dans notre caisse; avant ma trentième année, la fortune était venue.

Je pourrais aujourd’hui reprendre ma place parmi les gens qui s’amusent, mais je n’y trouverais pas de plaisir. Le bonheur est dans la lutte. Rien ne vaut ces péripéties où il faut vaincre par la ruse, par la force ou par la patience. Et j’ai même renoncé à ma race; j’ai épousé la fille de mon associée. Elle est fraîche comme la feuille nouvelle, elle a la chair saine, les yeux d’un enfant, et elle m’a donné deux fils aux reins solides.

APRÈS LE NAUFRAGE

Nous parlions du Chanzy. Chacun y allait de sa petite anecdote ou de son trait de mœurs. On aurait cru que la plupart d’entre nous avaient fait le tour des océans. Au fond, nous ressassions et déformions des faits déjà cent fois ressassés et déformés; c’est le sort des réalités humaines: toutes, par le secours de la parole ailée, se transforment en fables.

Seul, le commandant Desgenest, qui avait longuement parcouru la planète, gardait le silence. A la fin, cependant, il se mit à dire:

--Moi aussi, j’ai fait naufrage, et, comme le rescapé du Chanzy, j’ai eu seul la chance de revoir, après le désastre, la divine lumière.

«Je revenais d’Égypte sur un paquebot sénile, aux rouages essoufflés, mais à la carapace encore résistante. La tempête nous saisit presque en vue des côtes de France. Elle fut formidable. La triste demeure flottante tantôt croulait au fond d’un gouffre, tantôt s’élevait sur des collines écumeuses. La puissance et la sagesse humaines devenaient semblables à la puissance et à la sagesse de quelques fourmis saisies par un torrent. Le capitaine faisait ce qu’il pouvait, le pauvre bougre. Le torse lié à la passerelle, il rugissait stoïquement des ordres dans le porte-voix.

«L’heure du destin était venue. Les vieux flancs du navire craquèrent sur un écueil, l’eau souveraine saisit sa proie, et, cinq minutes plus tard, je flottais sur le désert liquide, frénétiquement accroché à une futaille vide.

«L’épouvante et la volonté se partageaient mon âme. Je croyais que j’allais mourir, mais cela ne diminuait en rien mon énergie... Ce qui finit par la diminuer, c’est que l’eau m’entra plusieurs fois par les narines ou par la bouche. J’étouffais, je sentais faiblir mes muscles, lorsque, dans un moment où la vague me soulevait, je vis la côte et, entre la côte et moi, un canot monté par un seul homme.

«Ce canot prenait à mes yeux quelque chose de fantasmagorique. Son unique occupant était-il un naufragé comme moi? Ou--hypothèse insane--était-ce un sauveteur?... Ces questions, vous pensez bien, passèrent dans ma cervelle en une fraction de seconde. L’instinct dominait, l’instinct qui me poussait sauvagement vers la barque.

· · ·

«Les circonstances me favorisèrent. Un tourbillon saisit mon épave et la maintint à peu près en place, tandis qu’une vague tangente amenait le canot à peu de distance. Je vis l’homme ramer désespérément; il fut à quelques brassées, puis tout proche. Et, dans la fureur des météores, il réussit à me hisser dans sa coquille.

«--Ça y est! hurla-t-il... La «veigne» est pour nous... je la sens! Du «nerve»!

«C’était un type au visage berbère, les cheveux plats, le nez en cimeterre, et qui, lorsqu’il riait, montrait des dents de chacal. Il s’était remis à ramer. Une fureur héroïque crispait ses lèvres. Par moments, il poussait une clameur ou une injure:

«--Pécaïre! Rosse de mer... Pas peurr. Quand on a peurr, elle vous mange... Va donque, bougresse!

«J’étais inerte. Une paix extraordinaire m’était venue. Je me sentais comme débarrassé de ma personne. Cet homme avait pris mon sort en charge.

«Cependant, la côte approchait. Elle était hérissée de falaises, pleine de pièges, mais on apercevait aussi une longue plage qui nous faisait face.

«--C’est là qu’il faut arriver, ricana l’homme; si onn se fout contre la falaise, il y aura des embêtemains! Mais nous avons la veigne!

«Nous l’avions, effectivement; après quelques soubresauts, la barquette échoua sur le sable.

«--Hein! Sauvés... La rosse de mer, elle est bernée! mugit mon Provençal. Voyez-vous, quand on a la veigne! Aujourd’hui, je sentais que j’irais jusqu’au bout, dès le momain où j’ai filé à votre secours.

«--Comment! m’écriai-je avec stupéfaction. Vous aviez pris la mer pour me sauver?

«--Un peu, mon bon! Je vous suivais de là-haut, tenez... et de me painser que vous étiez tout seul, ça me crevait le cœur. Je me dis: «Pascalon, si tu n’es pas un couillon, tu iras jouer la partie avecque lui, bagasse!» Et comme je suis obstiné, biengue, j’ai marché, quoi!

«Mes yeux étaient pleins d’eau. Je regardais ce brave homme avec une exaltation de reconnaissance. Et, lui ayant saisi les mains:

«--Ah! mon ami, m’écriai-je, mon héros! C’est entre nous à la vie à la mort!

«--Vous emballez pas! riposta-t-il avec un attendrissement sur sa face bistre. C’est tout naturel, vé! Et puis, soyons pratiques. Il faut se sécher, se réchauffer et manger un morceau.

· · ·

«Il me conduisit dans une bastide, construction solitaire et lézardée, où il alluma un feu d’épaves. Ensuite, il me donna de grossiers vêtements de rechange et se mit à cuire quelques poissons. Je fis là, avec ces poissons, des olives, du pain dur et une poignée de figues sèches, un repas magnifique, pendant lequel l’homme me raconta des histoires pleines de saveur, de réalisme et de malice méridionale. Après quoi, je lui exprimai une fois de plus ma reconnaissance et je me sentis saisir par une invincible torpeur.

«--Vous êtes mort de fatigue! remarqua mon hôte. Il n’y a qu’une chose à faire, mettez-vous là et roupillez...

«Il n’y avait qu’à lui obéir. Je m’étendis sur un matelas de varech, je tombai dans un sommeil profond et qui, pourtant, fut interrompu par je ne sais quelle inquiétude du subconscient...

«Je n’ouvris pas tout de suite les yeux. Et, quand je les ouvris, ce ne fut qu’à peine. A travers mes cils, j’entrevis mon sauveur, près du feu. Il palpait mes vêtements, qui séchaient sur une corde... Tout à coup, je vis qu’il tenait mon porte-monnaie... Il l’examina, d’un air rêveur, et l’ayant ouvert, il eut un tressaillement. Puis, avec précaution, il tourna le visage de mon côté: j’avais fermé les yeux; d’instinct, je respirais comme on respire pendant le sommeil... Alors, avec un soupir, il plongea ses gros doigts dans le porte-monnaie, qui était bourré, il en retira trois ou quatre pièces d’or et le remit en place...

· · ·

«Hélas! conclut le commandant, cet homme avait risqué sa vie pour sauver la mienne, il avait été héroïque, généreux, hospitalier et même délicat... il méritait que je l’aimasse comme un frère, il n’aurait eu qu’un mot à dire pour avoir la moitié de ma fortune... et il me chipait quelques louis! Ah! que l’âme humaine est incohérente!»

LE SAUVETAGE DE NÉPOMUCÈNE

Lorsque j’étais le secrétaire de M. Arthème Callemarre, je n’avais pas de grandes espérances, raconta Desnoyers. M. Callemarre était riche et paléologue. Il m’employait à rédiger ses mémoires, à classer ses notes et à surveiller l’aménagement de son muséum, où s’amoncelaient des ossements innombrables, des armes et des outils de pierre éclatée, de pierre polie, de corne, de bronze ou de fer, des sculptures préhistoriques, des coprolithes, des insectes marinés dans l’ambre, des poteries millénaires.

C’était un homme patient, érudit et idiot. Il m’assurait le logis avec la nourriture, plus soixante-quinze francs par mois. D’ailleurs, en dehors des travaux qu’il m’assignait, j’existais beaucoup moins pour lui qu’une aiguille à chas des temps lacustres.

Je n’existais guère davantage pour ses amis, qui ne se montaient guère qu’à neuf ou dix personnes des deux sexes, parmi lesquelles un numismate fossile, un assyriologue au nez de tapir, et la famille Guerlin, composée de deux frères, Nicolas et Népomucène, respectivement entomologiste et statisticien, l’un veuf, l’autre armé d’une femme-peintre et d’une fille si claire, si fraîche, si vive, qu’on eût dit d’une églantine poussée parmi les choux.

J’eus la faiblesse de m’éprendre de cette demoiselle. Lorsque sa bouche rouge d’œillet, sa chevelure où se mêlaient dix nuances de blond, ses yeux de tourmaline, apparaissaient sur la terrasse ou dans la pénombre des salons, une excessive inquiétude agitait mes artères. Je gardais ces émotions pour moi-même, car je n’ai jamais eu de visions chimériques, et je savais quelle distance me séparait de Colette Guerlin. C’était exactement la distance qui sépare soixante-quinze francs par mois (plus la nourriture et le logis) de quarante mille livres de rentes et de vastes espérances. Il y fallait ajouter l’aversion que me témoignaient généreusement Mme Guerlin, Nicolas, l’entomologiste, et surtout le statisticien, Népomucène.

Ce dernier était l’oncle. Il avait un museau violâtre et rogue, des yeux de caïman affreusement immobiles, et, comme le prince de l’Immortel, portait l’art de mépriser à ses ultimes limites. Et je crois qu’il ne méprisait personne autant que moi. Pourquoi? C’est le secret de son âme de statisticien.

Dès qu’il m’apercevait, le dédain crispait sa lèvre, un sourire amer et sarcastique lui plissait les joues et son œil de saurien se fixait sur mon visage avec une insolence glaciale. Comme il tenait les rênes tant parce qu’il exerçait une sorte de fascination sur son frère Nicolas qu’à cause de sa fortune supérieure, son aversion faisait de moi, pour les Guerlin, l’excrément de la terre. La chose allait si loin que je craignais de perdre ma place auprès d’Arthème Callemarre...

· · ·

Un après-midi d’été, je rêvais à mon humble destin, au bord de la rivière. Le soleil tapait comme un sourd. La terre était aussi chaude qu’un four à chaux. J’avais croisé Népomucène sur ma route, j’étais mélancolique jusqu’à la neurasthénie; je me disais: «Ce porc me portera malheur!»

Et des présages sinistres accablaient ma cervelle.

Comme j’étais venu avec l’intention de prendre un bain, je me déshabillai dans une cahute abandonnée et revêtis un caleçon. Puis, je fis quelques brasses, en ayant soin de ne guère m’éloigner des bords, car je nage sans maîtrise. Je reprenais haleine, debout sur un banc de sable, lorsque j’entendis une clameur horrifique.

En même temps, j’aperçus en amont une masse blanchâtre qui tournoyait parmi les flots: je reconnus le sieur Népomucène. Il disparut pendant une bonne demi-minute et reparut à fleur de courant. J’étais paralysé. Je regardais avec des yeux qui devaient être fixes, ronds et stupides. Et je n’avais évidemment aucune envie de risquer ma peau pour ce sale échantillon de la race statisticienne. A la fin, le hasard poussa Népomucène de mon côté, puis à portée de mon bras.

Alors seulement je saisis le noyé par sa veste de piqué et je l’attirai doucement. Il avait les yeux clos, il était inerte, perdu dans les pays lointains de l’inconscience. Je le poussai avec peine sur le rivage, je lui donnai quelques soins sommaires et ridicules, qui réussirent. Népomucène ouvrit les yeux, hébété d’abord, et soufflant comme une otarie; enfin, il s’exclama:

--C’est vous... vous?

Et, tout de suite, il fut saisi d’un délire:

--Vous avez plongé trois fois! affirma-t-il. Vous avez risqué dix fois votre vie...

Il me happa la main, il l’étreignit avec force, et il répétait:

--Trois fois! Vous avez plongé trois fois, noble jeune homme!

Je voulus protester. Mais lui, se levant de terre, m’interrompit avec véhémence:

--Pas de fausse modestie! Vous êtes tout bêtement un héros..., un de ces héros simples qui n’ont pas d’histoire..., mais que la statistique n’ignore point.

Il n’en voulut pas démordre. Il raconta aux siens, il raconta à Callemarre, il raconta au numismate et à l’assyriologue l’aventure telle que sa cervelle l’avait conçue au sortir de la pâmoison. Contrairement à M. Perrichon, la reconnaissance ne lui était pas à charge. Non seulement il voulut m’avoir pour secrétaire, il me prodigua les gratifications, mais il me fit traiter comme un fils par Nicolas et la femme-peintre; et lorsqu’il s’aperçut de mon inclination pour Colette, il la favorisa scandaleusement...

Le soir des fiançailles, il mena les invités dans son cabinet de travail:

--Je vais vous faire une surprise, dit-il.

On voyait, pendu à la muraille, un cadre voilé. Il le découvrit. Un tableau apparut, qui représentait un homme emporté par les flots et un autre qui se précipitait, héroïquement, à son secours:

--Il a plongé trois fois! murmura Népomucène avec attendrissement. Sans lui, je dormirais sous la froide terre!... Sans lui, mon grand œuvre, les Statistiques des Crimes et des Traumatismes, demeurait à l’état d’ébauche.

Ainsi, je connus pour ma joie combien l’illusion est supérieure à la plate réalité et de quelles rencontres hasardeuses dépend le sort des faibles créatures.

LE LION ET LE TAUREAU

Jusqu’à ma vingtième année, fit Mme des Jardes, j’ai habité une très vieille gentilhommière, ou plutôt la moitié d’une gentilhommière, car l’aile droite seule et une partie du corps pouvaient encore abriter des humains; le reste ressemblait en petit à l’ancienne Cour des Comptes; il y poussait des chênes verts, un hêtre rouge, un foresticule d’arbustes et de broussailles, une prodigieuse quantité de liserons qui argentaient les ruines jusqu’à l’automne.

Nous vivions vaille que vaille du loyer de quelques métairies et du produit de notre chenil; mon père élevait deux ou trois espèces de chiens rares et s’y entendait à merveille. C’étaient les éléments du bonheur: nous avions, par chance, le tempérament qu’il fallait pour le sentir. Je sais que j’ai vécu là des saisons de sortilège. Le terroir donne des forêts drues comme au temps de la Gaule celtique; des fontaines joyeuses chantent à tous les échos de la verdure; il y a des combes ombrageuses, de beaux étangs turquoise, des cavernes où vécurent les hommes qui taillaient dans la pierre des outils et des armes que nous collectionnions sans art, méthode ni vanité.

Pendant mes courses, je rencontrais souvent un personnage fantasmagorique. Il portait sur les épaules une longue chevelure jaune fauve, montrait un grand visage roux avec des yeux énormes, une bouche armée de canines aiguës et laissait croître à ses doigts dix griffes pointues qui eussent aisément déchiré un bélier ou même une génisse. Cet homme vivait à la corne du village, dans une grotte taillée en habitation, ainsi qu’il s’en trouve au pays, et rôdait par les bois. Il évoquait un lion baroque, comme les illustrateurs se récréent parfois à les faire pour un recueil de fables, mêlant la structure humaine aux structures de la bête. De fait, il se croyait une parenté avec les lions. Je ne sais pas très bien comment il arrangeait l’affaire. C’est le secret de sa cervelle, qui était mal aménagée, folle, avec le discernement de ce qui se peut faire et de ce qui ne se peut pas. On aurait pu l’enfermer; de nos jours, on n’y manquerait point; cela n’aurait servi de rien, car il était inoffensif et le resta jusqu’à la dernière heure. Quand je dis qu’il était inoffensif, je parle pour les autres, non pour moi, qui dois me féliciter grandement de ce qu’il ait vécu libre et qu’il ait eu sa manie...

Je le croisais dans les clairières profondes et je n’en avais aucune crainte. Il m’aimait bien, parce que je lui jetais un mot amical et qu’il m’arrivait d’écouter ses propos; il ne les prolongeait point, doué d’une tournure d’esprit laconique. Il lui suffisait de quelques paroles sur les événements de la forêt ou de l’annonce qu’il était sur la piste d’une gazelle, d’un buffle, d’une girafe. Car il ne se lassait pas de chercher une proie et voulait, bien entendu, que ce fût une bête comme il s’en trouve en Afrique. Au demeurant, il mangeait des faînes, des champignons dont il connaissait chaque sorte, des noisettes, des fraises et des pommes de terre qu’il cultivait lui-même dans les moments où il reconnaissait sa nature d’homme... Il rendait aussi des services aux braves gens, qu’il renseignait sur les bons coins des bois, et recevait en échange quelque quartier de lard ou quelque panier de légumes. Nous étions de ceux qui lui venaient le plus souvent en aide, particulièrement au creux de l’hiver.

· · ·

Un après-midi, je revenais de chez les Pommereux-Lascombe avec Marguerite, notre plus vieille servante. C’était à l’automne verte. Le temps était gentiment nébuleux, avec des sautes de soleil, et je marchais bien contente de ma jeunesse, de la fraîcheur des prairies, de cette fine mélancolie des arbres, dont quelques-uns seulement montraient une petite rouille. Le soleil jouait à cligne-musette avec un gros nuage vieil argent, lorsque je parvins aux herbages de Montsaur. On y élevait des bœufs, des vaches et des chevaux, dont je voyais pâturer plusieurs douzaines. Près du ruisseau, je vis aussi le taureau noir, assez pareil au bœuf Apis avec sa tache blanche sur le front. Il n’avait pas bonne réputation, étant sujet à des rages brusques; plusieurs fois, on avait parlé de s’en défaire. On le gardait pourtant, à cause de sa beauté et de sa force. Mais, outre la clôture, une bonne corde le retenait. Je m’arrêtai pour le contempler, car il m’intéressait, justement parce qu’il passait pour terrible.

Ce jour-là, il était de fort mauvaise humeur. Au lieu de paître tranquillement l’herbe savoureuse, il s’interrompait d’un air agacé, aspirait l’air humide et poussait des beuglements furibonds. Quand il m’aperçut,--peut-être à cause d’une grande fleur rouge que je portais à mon chapeau,--il piétina le sol et ses yeux bleu-noir flambèrent. Puis, d’un élan furieux, il chargea. Quoiqu’il fût attaché et que, par surcroît, la clôture me mît à l’abri, je sentis un frisson froid sur la nuque. La corde se tendit, la bête eut un long halètement... Je vis qu’elle était libre! Je n’attendis pas la suite des événements, je m’enfuis à toute allure. Au reste, ma peur demeurait incomplète: je comptais sur la clôture... Après quelques minutes de course, je me retournai. Cette fois, ce fut la grande terreur qui a comme le goût de la mort: le taureau avait renversé l’obstacle, il bondissait, plein de la rage stupide et formidable de sa race. J’accélérais ma fuite, mais je n’étais pas de force. A chaque seconde la galopade de la brute devenait plus distincte!... Et personne à l’horizon: pas un vacher, pas une vachère. D’ailleurs, ils n’auraient pas eu le temps de me secourir; le taureau était proche; j’entendais son souffle furieux; il me semblait déjà sentir les cornes aiguës...

Soudain retentit une grande voix rauque, qui ressemblait à un rugissement; je vis se lever des hautes herbes l’homme aux cheveux jaunes et au visage roux. Formidable et grotesque, ses longues griffes étendues, sa bouche énorme ouverte, il bondissait comme un kangourou. En trois sauts, il se jetait sur le taureau... Je le jugeai perdu et, malgré mon épouvante, je me retournai. Alors, je vis un spectacle extraordinaire. L’homme s’était hissé sur le dos de la bête, il s’y accrochait des griffes, des genoux et, de ses fortes canines, il ouvrait une jugulaire, il se mettait à boire le sang pourpre à longs flots, comme eussent pu faire un léopard et un tigre. Le taureau, fou de rage, tantôt essayait de le désarçonner, tantôt galopait avec frénésie. Mais l’homme tenait ferme, il agrandissait encore la blessure, il ne cessait d’aspirer la liqueur écarlate...

La scène dura longtemps. Puis la bête s’arrêta, toute tremblante, et s’abattit sur le pâturage, tandis que l’homme, secouant sa tête chevelue, rugissait triomphalement.

· · ·

Ce fut la seule fois que le bizarre personnage joua au naturel son rôle de lion. Il en garda une joie singulière et, lorsque je le rencontrais dans les bois ou sur les collines, il ne manquait pas de pousser le même rugissement qui avait précédé ma délivrance. Cela ne me faisait pas rire. J’en étais tout attendrie; aujourd’hui encore, quand j’y songe, je frissonne, mais de ce bon frisson où un souvenir craintif se mêle aux féeriques images de la vingtième année.

DES AILES!

--Non, monsieur, déclara, rancuneux et flegmatique, l’Alsacien rallié Hans Roser... Je donnerai ma fille à n’importe qui... à un Turc, à un Chinois, à un Peau-Rouge... mais je ne la donnerai pas à un Français.

Hans avait un visage rude, où croissait du poil blond en abondance; on pouvait deviner sous la barbe un de ces mentons d’entêté qui font galoche:

--Si vous voulez l’avoir, cria-t-il avec un large ricanement... reprenez d’abord l’Alsace et la Lorraine. Je ne m’y oppose pas... je ne demande même pas mieux! J’ai attendu vingt ans, oui, vingt ans, que vous veniez la reprendre... Seulement dépêchez-vous, car je ne laisserai pas passer deux printemps avant de marier ma Marguerite.

Il tira de son porte-cigares un énorme manille et y bouta le feu.

On pouvait voir, à l’autre bout de la terrasse, la jeune Marguerite, et ses grands cheveux couleur de moisson. Elle était vêtue d’un costume nué d’argent et de perles, elle rappelait toutes les filles fraîches qui étincellent dans les romans du vieil Erckmann.

Jean la regardait désespérément.

--Regardez-la une dernière fois! faisait l’ironique Roser... car vous ne la verrez plus... ou trop tard. Et n’essayez pas de l’enlever, beau Lohengrin, elle sera bien gardée... Il vous faudrait des ailes!

La maman Roser était venue, avec ses yeux bleu de vergissmeinnicht et son visage naïf. Elle soupirait, elle avait une âme rose, confiante, romanesque, mais elle n’était qu’une humble serve, nourrie de saucisse, de jambon et de kugelhof, qui ne voulait pas gâter ses digestions:

--Des ailes! gémit-elle... Il lui faudrait des ailes.

Jean Vallery écoutait mélancoliquement l’Alsacien tyrannique et il épiait Gredel:

--Pourquoi m’avoir reçu? fit-il avec reproche.

--Est-ce que je suis forcé d’accorder la main de Gredel à ceux que je reçois! s’esclaffa l’autre... Allons! il faut en finir, je vous autorise à lui dire adieu!

Il fit un signe à Gredel qui accourut à petits pas lestes. Elle semblait devenir plus charmante à chaque mouvement; quand elle fut proche, quand ses yeux immenses où se mêlaient les éclairs du saphir oriental et de l’aigue-marine se fixèrent sur Jean, il fut saisi d’un ardent désespoir.

--Gredel, fit rudement le père, j’ai refusé ta main à ce monsieur.

--Et vous savez que je l’aime? fit Gredel avec énergie.

Car elle avait reçu en partage quelque chose de la volonté de Roser.

Il la regarda avec indignation:

--Qu’est-ce que tu en sais? riposta-t-il... Dans six mois, tu en aimeras un autre.

--Ni dans six mois, ni dans six ans, s’écria-t-elle. Et encore, si c’était juste... je me résignerais. Mais vous n’avez aucune raison pour vous opposer à ce mariage.

--Tu te révoltes, je crois! reprit le père dont les joues se revêtirent de la teinte des géraniums. Eh bien! ma petite, révolte-toi si ça te fait plaisir, et même menace-moi de te faire enlever, j’y consens. Seulement!....

Il eut un gros rire, un peu brutal, et sa main carrée montrait à Jean les forêts et les collines qui enveloppaient le domaine.

--Seulement! Ce domaine est gardé par des hommes sûrs, qui ne dorment jamais que d’un œil, qui ont des yeux, des nez et des oreilles de sauvages... avec des chiens qui ne laissent passer personne sans avertir.

Et il répéta âprement:

--Il vous faudrait des ailes.

· · ·

Plusieurs semaines s’écoulèrent. Vallery était retourné au pays de France; Gredel menait une vie monotone dans les chambres, sur les pelouses et dans le parc d’Altenburg ou sur les routes du pays. Tous les jours elle était accompagnée. La nuit, la demeure était hermétiquement close, à l’aide de systèmes perfectionnés, munis de sonneries électriques, que Hans avait fait appliquer par une maison de Colmar, experte en fermetures. Les fenêtres de la petite avaient été grillagées, car, au dedans comme au dehors, on menait bonne garde. Si quelque étranger s’était risqué pendant la nuit aux abords du domaine, on l’eût infailliblement signalé et cerné. Si le même étranger avait tenté quelque manœuvre pendant le jour, il n’aurait pu faire cent pas sans être découvert... Quant à Gredel, il lui aurait fallu accomplir des miracles pour franchir les divers cercles de son enfer. Elle le savait et n’y songeait même point; elle attendait, avec cette confiance obscure qu’ont les jeunes êtres. Hans attendait aussi, sachant qu’à la longue tout s’use et que, après quelques mois, Gredel et Jean seraient résignés à leur sort et prêts à disposer autrement de leurs cœurs et de leurs destins.

· · ·

Au bout d’une quarantaine de jours, Gredel fut prise d’une tristesse plus profonde. Elle n’avait plus guère le courage de sortir. Elle se réfugiait au haut du castel, sur une terrasse, assez large, mais surtout fort longue. On y accédait par un escalier de granit, qui aboutissait à une des extrémités, et, de là, on pouvait contempler le vaste horizon de pâturages, de bois et de collines. C’est au crépuscule que Gredel aimait s’y réfugier. Souvent, elle y était encore lorsque se levaient les premières étoiles. Là, elle rêvait à tout ce qui hante une âme neuve, pour qui le monde est infini et le temps éternel. Ceux ou celles qui étaient chargés de la garder se bornaient à occuper l’escalier de granit; il n’y avait aucune autre issue.

Quand elle en redescendait, il lui arrivait de rencontrer Hans qui fumait son manille ou sa pipe:

--Nous sommes allés faire une causette avec les nuages? goguenardait-il. Ça tient encore?

--Ça tiendra toujours!

Il fronçait les sourcils ou se mettait à sourire:

--Toujours, ça n’est ni allemand, ni français! dit-il une fois.

--C’est alsacien! répliqua-t-elle.

Un soir, elle s’attarda plus encore que d’habitude. C’était au mois d’août. Déjà les immenses crépuscules commençaient à décroître. Les astres venaient plus tôt et s’éteignaient plus tard. L’étoile Vesper, d’abord confondue avec le soleil, étincelait chaque jour davantage. Gredel la contemplait, descendant vers l’ouest, descendant vers la France. Ce soir-là, elle semblait plus bleue, petite prunelle de l’infini devant laquelle rêvaient déjà les pâtres de Chaldée et les âpres nabis de Yerouschalaïm!... Il n’y avait pas de lune. La lueur des astres tombait comme une poudre de saphir; le vaste silence semblait grandir de seconde en seconde; et Gredel, sa face pâle levée dans les ténèbres, avait l’illusion de vivre en plein ciel...

Brusquement, elle vit quelque chose de pâle qui planait au-dessus des collines. Ce fut d’abord comme un nuage, puis on eût dit un oiseau fabuleux, un rapace colossal ou plutôt le fantastique rock des Mille et une Nuits... Cela s’approchait du château. La jeune fille entendit un ronflement, une palpitation métallique... La machine fut proche, elle se mit à descendre; une voix appela Gredel... Tremblante de tous ses membres, elle comprit... et quand l’aéroplane fut sur la terrasse, elle se laissa saisir, elle ferma les yeux, tandis que de grands cris montaient... Déjà la machine avait repris son élan; au bout de la terrasse, près de l’escalier de granit, elle s’élança dans l’espace...

Gredel fut en plein firmament: elle volait vers l’étoile Vénus, vers le couchant blême, vers la terre de France:

--Tu vois, murmurait tendrement Vallery... les ailes sont venues!

· · ·

Hans était sorti du château au moment où les serviteurs donnaient l’alarme. Trop tard. L’aéroplane avait repris son vol. On le voyait qui planait, qui montait, comme un condor démesuré et qui, enfin, prenait sa direction. L’Alsacien jeta son cigare avec fureur et épuisa une magnifique réserve de jurons. Puis, il garda un long silence, les bras croisés, les yeux fixés vers la région où avait disparu la machine. Soudain, il se mit à rire, d’un gros rire où revenait sa bonne humeur goguenarde:

--C’est un gaillard, au moins!... Et qui sait si ce n’est pas un symbole! Peut-être un jour...

Un rêve qu’il cachait au fond de son cœur s’épanouit doucement, tandis que l’étoile Vesper allait se perdre dans l’Occident profond.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

Avertissement I

LA MORT DE LA TERRE

I.--Paroles à travers l’étendue 1 II.--Vers les Terres-Rouges 18 III.--La Planète homicide 32 IV.--Dans la Terre profonde 37 V.--Au Fond des abîmes 46 VI.--Les Ferromagnétaux 51 VII.--L’Eau, mère de la vie 53 VIII.--Et seules survivent les Terres-Rouges 59 IX.--L’Eau fugitive 62 X.--La Secousse 67 XI.--Les Fugitifs 72 XII.--Vers les oasis équatoriales 76 XIII.--La Halte 82 XIV.--L’Euthanasie 85 XV.--L’Enclave a disparu 96 XVI.--Dans la nuit éternelle 102

CONTES.--PREMIÈRE SÉRIE.

Le Hanneton 115 La Mère 125 La Petite Aventure 131 Mon Ennemi 137 En Angleterre 143 Le Dormeur 151 Dans le Néant 155 La Bataille 163 Le Condamné à mort 193 Histoires de Bêtes 201 Un Soir 207 L’Alligator 215 L’Oncle Antoine 221 Au Fond des bois 229 Le Sauveteur 235 Le Clou 241 La Plus Belle Mort 247 Le Mage rustique 253

CONTES.--DEUXIÈME SÉRIE.

Le Vieux Biffin 263 La Boucherie des lions 271 Les Pommes de terre sous la cendre 277 Le Dormeur 285 Le Quinquet 291 La Bonne Blague 301 La Jeune Saltimbanque 307 L’Avare 315 La Fille du Menuisier 323 La Marchande de fleurs 329 Après le naufrage 335 Le Sauvetage de Népomucène 341 Le Lion et le Taureau 347 Des ailes! 353

PARIS TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE

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Corrections.

Page 8: «résonateur» remplacé par «résonnateur» (avec résonnateur planétaire). Page 121: «syzigie» remplacé par «syzygie» (Pendant la syzygie). Page 139: «Dam» remplacé par «Damn» (--Damn it! cria Sam Rogers). Page 147: «Hamptead» remplacé par «Hampstead» (Groupe promoteur de Hampstead Heath). Page 156: «esssaya» remplacé par «essaya» (Elle essaya de se rendre compte). Page 168: «diplomatiqne» remplacé par «diplomatique» (avec une diplomatique réserve). Page 331: «essaya» remplacé par «essayai» (j’essayai du régime des pauvres gens). Page 344: «la» remplacé par «le» (A la fin, le hasard poussa).

End of Project Gutenberg's La Mort de la Terre, by Joseph Henri Honoré Boex

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