‹ La mosquée verteChapitre 3 sur 3 · Chapitre 3

Chapitre 3

Les Imans de la Mosquée Verte, assis à l’ombre de leurs platanes, avaient repris dès le matin leur rêve d’hier.
Trois figures nouvelles aujourd’hui s’étaient jointes à eux. D’abord un vieil Iman comme il en apparaît dans les contes orientaux, si vieux, si vieux, que lorsqu’il était immobile, il semblait à peine vivre. Longue barbe blanche et longue robe blanche. Sur le tapis rouge, personnage tout blanc, il était assis à côté des autres, continuant un rêve commencé depuis près d’un siècle. Ensuite, un nègre à turban vert, qui revenait des villes saintes, et un Moghrabi, un Arabe d’Algérie.

A l’écart, le groupe des beaux guerriers blonds en veste brodée, et, sous les arceaux du kiosque blanc, les quatre petites filles aux boucles d’oreilles en cerises : au complet, tout notre tranquille entourage de la veille.

Plus amical encore ce matin, notre salut de revoir avec les Imans. De chaque côté du vieillard, pour plus d’honneur, ils nous firent prendre place, et lui nous tendit la main en nous souhaitant la bienvenue avec un sourire. La Mosquée Verte aussi nous parut plus charmante ; ses lignes, plus harmonieuses ; une paix toujours plus grande se dégageait pour nous de sa façade de marbre, de ses marches de marbre, envahies par les coquelicots rouges et les herbes des champs.

Le nègre nous apprit qu’il était du Soudan occidental, mais qu’il ne se rappelait plus sa patrie, ayant été amené tout petit à la Brousse. L’Algérien nous conta qu’il était venu ici à la suite d’un pèlerinage à la Mecque, — sans trop savoir pourquoi, par fantaisie de nomade, peut-être : mais à présent il regrettait son pays, quitté depuis deux années, et souhaitait d’y revenir. Il se trouva que mon compagnon de voyage, H. de V…, — qui jadis fut aussi mon compagnon au Maroc, — avait habité son village, connaissait sa tribu, son caïd, ce dont l’exilé fut touché jusqu’aux larmes. Alors une conversation en arabe s’engagea entre eux deux, tandis que je causais en turc avec les Imans et qu’on apportait les narguilés, le café, les petits sorbets. Une ombre délicieuse descendait des platanes, un vent exquis à respirer passait sur cette terrasse suspendue, qui domine de très vastes lointains ; la fontaine jaillissante, sous le kiosque blanc, rafraîchissait l’air : il semblait même qu’une fraîcheur sortait aussi du sanctuaire si proche, de tout cet amas de marbre et de faïence qui est la Mosquée Verte.

Nous les quittâmes comme hier, à l’heure chaude de midi, promettant de venir ce soir, — notre dernier soir, — leur faire une visite d’adieu.

Notre voiture, cette fois, pour traverser Brousse, prit par le long bazar ; il faisait plus frais dans ce lieu, dans la demi-obscurité de ces voûtes. Et nous regardions défiler les étalages, plus colorés au milieu de la pénombre, les tapis éclatants, les étoffes bariolées, — surtout les fameuses gazes de soie de Brousse, qui semblent des brouillards roses ou bleus, impalpables, sur lesquels on aurait tracé des raies en jetant des flocons de neige.

De distance en distance, de grands tableaux naïfs étaient peinturlurés à la voûte de ce bazar. Cela représentait de saintes villes idéales, toutes de mosquées et de tombeaux, où abordaient, sur une mer bleu faïence, des navires voiliers en forme de nefs antiques. Puis nous traversâmes le quartier des fabricants de buires en cuivre, de harnais brodés, de frappoirs pour les portes des maisons, de plateaux et de coffrets. Çà et là, au milieu des boutiques, les marchands de comestibles montraient leurs petites cuisines sobres et proprettes, ornées de fleurs. Très peu de viandes ; des bouillies, des laitages, des tranches roses de pastèques. Et les robustes portefaix, les hommes de peine venaient acheter, dans des assiettes à poupée, de petites parts de ces choses qui suffisaient à entretenir leurs muscles superbes, tant la sobriété est habituelle et héréditaire en pays turc. Aucun vin, bien entendu, aucune liqueur fermentée ; rien que des citronnades (citronades), tenues fraîches sous des blocs de neige de l’Olympe.

En passant, nous apercevions par échappées les rues transversales ; sous des treilles centenaires, sous des platanes géants, les petits cafés où les gens du peuple se reposent heureux, dans la griserie très douce des narguilés. Quelques heures de travail pour de minces salaires leur suffisent par journée, modérés qu’ils sont dans leurs besoins et leurs désirs. — On a toujours de quoi, n’est-ce pas, s’acheter une jolie veste brodée qui dure plusieurs saisons et payer sa place sur un banc, à l’ombre d’été ou au soleil d’hiver. Ensuite, quand décline la vie, la foi est là pour chasser la terreur de la mort.

Le soir, au soleil baissant, nous revînmes à la Mosquée Verte, faire notre visite d’adieu à nos amis.

Le vieil Iman à barbe de neige était, comme ce matin, assis près d’eux, dans les plis de sa robe blanche. Et la causerie recommença entre nous, — gens appartenant à des mondes si éloignés, et pour ainsi dire à des siècles différents.

Eux nous désignaient, parmi tant de dômes qui émergeaient de la verdure, les mosquées principales et nous nommaient leurs fondateurs, presque toujours ensevelis dans leur voisinage :

– C’est dans ce kiosque que dort le sultan Osman. — et dans cet autre, le sultan Mourad…

– Y a-t-il, interrompit le vieillard tout blanc, y a-t-il des hommes aussi âgés que moi, dans ton pays ?

– Je ne sais pas, répondis-je ; combien d’années avez-vous mon père ?

– Quatre-vingt-quinze ans, environ.

– Oh ! oui, alors, il y en a.

Un silence

– Et y a-t-il des hommes qui atteignent cent aunées, dans ton pays ?

Une petite fumée apparut, dans le vert infini de la plaine, dans la mer d’arbres étendue à nos pieds, une petite fumée qui serpentait, rapide, s’approchant de nous. Le vieillard me la désigna de la main, d’un geste élargi par l’ampleur de sa robe blanche ; il ne prononça pas une parole, mais son clignement d’yeux, son sourire un peu narquois signifiaient : « Tu connais ça ?… ça vient de chez toi ? »

Hélas, oui, je connaissais ça, et je me mis à sourire aussi de sa moquerie discrète. Le chemin de fer ! le petit chemin de fer à voie étroite qui, depuis une année, relie Brousse à l’un des ports de la mer de Marmara.

– Dans ton pays, si l’on était ainsi sur une hauteur, on en verrait passer beaucoup, je suppose ?

– Hélas, oui, mon père…

– Ici, nous n’en avons qu’un seul, oh ! un seulement !… Mais, ajoute-t-il, yetichir ! yetichir ! (Cela suffit ! cela suffit !)

Cela suffit, en effet. Je n’ose émettre cette idée devant lui, mais je trouve même que c’est trop…

Nous nous retournons, entendant ouvrir derrière nous le portail de la haute terrasse. C’est l’ambassadeur de France qui vient visiter la Mosquée Verte, précédé, comme l’étiquette d’Orient l’exige, par un beau janissaire tout brodé d’or.

Nous lui avions parlé de nos modestes amis les Imans, et il se dirige vers notre petite estrade de contemplation, nullement surpris de nous trouver assis là. Les Imans se lèvent comme nous à son approche et nous faisons les présentations : « Nos amis, les Imans de la Mosquée Verte ! — Notre ambassadeur ! »

L’ambassadeur alors veut bien leur tendre la main, avec sa bonne grâce charmante, et eux la prennent tout simplement, sans obséquiosité ni gêne, ayant, eux aussi, comme tous les Orientaux, leur distinction et leur grandeur. Du reste, dans cette Turquie où les petits et les grands ont l’habitude de s’asseoir ensemble pour causer, rêver, boire à l’ombre les mêmes inoffensives choses, les puissants n’effarouchent pas les humbles.

Et, l’heure étant venue où le vieillard presque centenaire va redescendre à pas tremblants les marches de la petite estrade pour regagner sa maison, l’ambassadeur invite d’un signe le janissaire doré à le soutenir, — ce que celui-ci s’empresse de faire avec un visible respect.

Maintenant nous devons quitter, et peut-être pour jamais (nous retournons demain en Europe) ce lieu délicieux et unique qui est la Mosquée Verte.

Notre dernier coup d’œil, jeté au kiosque sépulcral du sultan Mehmed Ier, est inoubliable. Le soleil, très bas, au travers d’un vitrail qui semble en pierreries, envoie des gerbes de rayons colorés sur le catafalque rose et argent, et la grande chose funèbre se détache ainsi toute lumineuse sur la pénombre marine de ces fonds, revêtus de précieuses faïences vertes.

Brousse, que nous traversons pour la dernière fois, est déjà envahie par l’ombre du soir. Le crépuscule est commencé sous les platanes et sous la voûte touffue des treilles, dans les petites rues où toute la population est maintenant assise, après les paisibles travaux du jour, pour fumer les narguilés endormeurs : gens du peuple en veste courte, rouge ou bleue, les reins ceints de cachemire, la tête noble coiffée du tarbouch à gland noir qu’un mince turban de soie entoure ; gens lettrés, gens riches, en robe longue, avec volumineux turban en mousseline blanche ou verte ; tous causant ensemble et attendant le signal de la prière du Moghreb qu’ils feront en commun. La chaleur est tombée avec la lumière, et partout on entend le bruit frais des fontaines.

Avant de rentrer au logis, nous voulons pourtant voir encore une fois le bocage funéraire autour de la Mouradieh.

L’heure est déjà tout à fait crépusculaire et les chauves-souris s’éveillent quand nous entrons dans cet enclos. Nous foulons l’herbe haute, plus recueillis dans la demi-nuit des platanes géants ; leurs branches semblent des torses ou des trompes de monstres, et partout des buissons de roses les enlacent, — guirlandes de roses rouges et guirlandes de roses roses. Nous ne rencontrons personne, et les kiosques des sultans morts semblent tous fermés, devenus lugubres, à présent, dans cette obscurité.

Nous nous en allions. Mais voici que surgit, des fonds d’ombre verte, l’Iman qui nous avait reçus hier. Il vient à nous souriant, comme déjà ami :

– Oh ! mais pourquoi arrivez-vous si tard ?

En effet, tout est fermé.

Et lui-même venait de préparer sur un banc de pierre, dans ce lieu si désolé le soir, son matelas, son tapis et son narguilé, pour se coucher et s’endormir.

A sa ceinture, il porte les grosses clefs des tombeaux et nous offre de les rouvrir. Nous le prions de nous montrer seulement celui du prince Mustapha, à cause des merveilles de faïence qu’il renferme.

Mais il fait trop sombre là dedans, sous le double couvert de la coupole et des arbres : on ne distingue plus les bleus lapis ni les rouges corail des fleurs émaillées ; le revêtement magnifique des murailles semble n’être plus qu’une tapisserie aux dessins démodés et tristes, en grisailles monotones ; le catafalque est inquiétant, avec sa coiffure humaine, et on croit sentir dans l’air une vague odeur de cadavre.

Allons-nous-en, décidément. Derrière nous, la vieille porte grince, refermée ; nous reprenons les sentiers pour sortir, sous le dôme épaissi des feuillages, entre les guirlandes de roses, dans cette herbe folle qui est spéciale aux cimetières.

Et comme nous voulions en cueillir, de ces roses : « Attendez ! » dit l’Iman. — Il disparaît derrière les branches, puis revient bientôt nous en rapportant d’autres, d’absolument embaumées, de celles qui servent à composer l’exquise essence orientale.

La nuit close, la nuit sans lune, mais scintillante d’étoiles, me trouve à ma fenêtre, regardant encore le pays que je vais quitter demain matin, la plaine d’en-dessous, magnifiquement verdoyante au plein jour et intensément noire à cette heure.

Je me rappelle alors le vilain petit panache de fumée, qui était si empressé de courir au travers des bois et que l’Iman, bientôt centenaire, du haut de la terrasse délicieuse, m’avait signalé d’un geste, — et je crois entendre encore ce « Yetichir ! yetichir ! (Cela suffit ! cela suffit !) » répété deux ou trois fois, à la manière des vieillards d’Orient qui aiment à marteler leur pensée par des redites.

Oh ! oui, cela suffit, et même c’est trop, hélas ! — C’est par là que vont venir s’abattre, sur la vieille capitale des Osmanlis, les tristes agités d’Occident ; c’est par là aussi que tout s’en ira, vite, vite, comme un ruisseau qu’on ne peut plus retenir : tout, la paix, le rêve, la prière et la foi.

q

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

Page 1