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Chapitre 2

Parmi tant de lieux de paix et de rêve dont l’ensemble forme Brousse, il en est un autre particulièrement exquis : le bocage funéraire, autour de la mosquée Mouradieh. Là, sous des cyprès hauts comme des tours, sous des platanes centenaires grands comme des baobabs nubiens, sont ombragés des kiosques qui servent de dernière demeure à plusieurs sultans passés. Des rosiers, comme des lianes, courent d’un arbre à l’autre, fleurissent avec une étonnante profusion le long des sentiers envahis d’herbes folles. De l’eau jaillit partout des vieilles fontaines ; des oiseaux ont des nids dans toutes les brandies. C’est le bocage de l’ombre et surtout le bocage des roses. Par exception, on n’y a pas de vue ; on y devine seulement, sans les voir, les plaines d’en dessous ; on y est enfermé sous une voûte verte, entre des murs verts qui y font la paix plus inviolable qu’ailleurs et plus attristée.

Et, de tous ces très vieux kiosques — que vient nous ouvrir les uns après les autres un Iman rêveur — le plus charmant est celui du prince Mustaphar(1472).

L’intérieur en est revêtu des plus admirables faïences persanes. C’est, sur fond bleuâtre, un semis de fleurs imaginaires, d’un dessin archaïque et rare ; des fleurs de deux bleus, lapis et turquoise, alternant avec des fleurs de corail, émaillées en relief. Au-dessus de cette tapisserie féerique, court une frise également en faïence, à fond noir, avec inscriptions religieuses blanches traversées de gerbes de fleurs roses. — Et on recherche aujourd’hui le secret de ces colorations-là, qui est perdu depuis trois siècles.

Le prince ayant demandé que son tombeau fût semé de gazon et arrosé par l’eau du ciel, ses successeurs fidèles ont laissé, dans la voûte de ce kiosque sans prix, une ouverture par où les pluies tombent ; le catafalque de marbre blanc, en forme de grand cercueil ouvert, a été rempli d’un terreau rougeâtre où pousse à l’ombre, entre les merveilleuses murailles de faïence, une herbe pâle et maladive.

Le soir, une attirance nous ramène vers nos amis de la matinée, vers la belle Mosquée Verte.

En même temps que nous, y arrivait un petit cortège funéraire : un jeune homme, porté à l’épaule, sur un brancard, par d’autres jeunes hommes recueillis et graves. Le corps, à jamais rigide, était recouvert d’étoffes brodées qui en dessinaient la forme, et on ne voyait pas le visage, caché sous un voile. Rien de triste lugubrement, mais plutôt une mélancolie apaisée et douce, dans cette scène de mort, dans ce cortège si jeune, aux costumes de couleurs vives, défilant sous les platanes, par une soirée de printemps, avec toutes ces fleurs alentour…

Nous avions ralenti notre marche pour les laisser passer.

Ils déposèrent un instant la civière sur les marches de la mosquée. Les Imans alors, sans qu’on les appelât, se levèrent lentement, dans leurs robes de prêtres, et vinrent s’aligner autour du mort pour prier.

Puis, quand les prières furent dites et l’enterrement reparti, ils se tournèrent vers nous avec de bons sourires, nous invitant à venir reprendre place sur l’estrade, sur le tapis rouge, pour faire avec eux le rêve du soir.

Un cafedji du voisinage apporta comme ce matin des narguilés, du café, et de primitifs petits sorbets rafraîchis à la vraie neige d’en haut ; puis, voyant que nous désirions payer à notre tour cette dînette : « Oh ! dirent-ils en plaisantant, vous êtes des mussafirs (des étrangers) ; votre argent ne passerait pas dans notre ville », et le cafedji, d’entente avec eux, n’accepta point nos offres. Ils étaient presque pauvres cependant, et quelques pièces de monnaie comptaient encore pour eux ; mais leur refus avait tant de bonne grâce distinguée, que nous ne pouvions que nous soumettre et sourire aussi.

Vraiment, ceux qui n’ont rencontré les Turcs qu’à Constantinople, ou dans d’autres ports déjà déflorés par notre contact, ne les connaissent pas ; c’est dans les petites villes moins fréquentées de l’intérieur qu’il faut venir pour apprécier leur hospitalité ouverte, leur courtoisie parfaite, leur délicatesse — et leur scrupuleuse honnêteté.

– Où l’ont-ils emporté, le jeune homme mort ? demandai-je.

– Là haut, dirent-ils, souriant toujours, comme s’il n’y avait rien de définitif ni de sombre dans cet anéantissement-là ; il est allé dormir dans la montagne...

Gardiens de vieux rites vénérables, dans le plus exquis des sanctuaires, les Imans n’avaient pas éprouvé le besoin de voyager beaucoup. Et l’un deux, qui ne connaissait même pas Stamboul, m’interrogea sur les aspects du Bosphore.

Le groupe des beaux guerriers fiers, aux moustaches blondes, se tenait, comme ce matin, à quelques pas de nous, immobile au bord de la terrasse.

– Qu’est-ce qu’ils font, ceux-ci ? dis-je. Qu’est-ce qu’ils attendent, à la même place, depuis tant d’heures ?

L’un des turbans verts sembla surpris, et, comme explication, me montra, de son geste large et noble, les vertes plaines fuyantes, la ville turque étendue au flanc de l’Olympe :

– Mais, répondit-il, ils regardent !

Ce motif de la longue immobilité de ces hommes lui semblait suffisant et naturel.

Ouvrant sans bruit le portail, quatre petites filles de six à huit ans, délicieusement jolies, entrèrent dans le préau. Leurs robes longues avaient des couleurs éclatantes de fleurs ; des petits voiles de mousseline blanche peinturlurée, posés sur leurs cheveux teints au henneh, les coiffaient drôlement. Elles tenaient des hannetons verts attachés par des fils ; elles avaient chacune au front une rose avec un brin de jasmin, et aux oreilles, des cerises accrochées. Dans leurs yeux noirs, déjà tout le-mystère et tout le charme des femmes orientales.

Sur les dalles tristes, à côté des Imans graves, elles se déchaussèrent, firent un tas de leurs socques et de leurs babouches ; puis se mirent à sauter par-dessus, à cloche-pied, en chantant une chanson lente.

Et les Imans de la Mosquée Verte, détournant leurs yeux des contemplations d’infini, se plaisaient maintenant à regarder sauter les petites filles ; à l’ombre des vieux platanes, elles étaient aussi fraîches, sur le fond des marbres blancs de la mosquée, aussi éclatantes que les coquelicots ou les marguerites, — petites fleurs de Turquie, elles-mêmes…

C’était l’heure du tournoiement joyeux des martinets et de leurs grands cris dans l’air, l’heure plus dorée du soir. En bas, aux profondeurs de l’horizon, des vapeurs déjà orangées, déjà roses, se confondaient avec les plus lointaines cimes ; les montagnes avaient l’air de nuages délicats qui se seraient figés, et les nuages semblaient des montagnes un peu chimériques, dont les contours lentement se déformaient, dérangés par d’imperceptibles souffles.

Nous prîmes congé des Imans de la Mosquée Verte et du loueur de babouches, — leur serrant à tous la main, cette fois, déjà comme à des amis, — pour monter, avant la tombée du jour, à un lieu appelé Bounar-Bachi (la Tête des Sources), dans des quartiers plus élevés, tout en haut de ce bois qui est une ville.

Et notre voiture se mit à gravir des pentes très raides, entre des maisons qui débordaient par leurs étages supérieurs sur les rues étroites. Il y avait le long du chemin quantité de vénérables petites mosquées, plus ou moins en ruines, beaucoup de cyprès et de tombeaux. Et, montant toujours au flanc de l’Olympe, nous avions des plongées de vue de plus en plus profondes sur les plaines d’en dessous.

Bounar-Bachi, un plateau ombreux, où l’herbe pousse très fine sous le couvert de saules antiques, aux branches énormes, aux troncs contournés comme des corps de monstres. Çà et là, de grands cyprès sous lesquels verdissent des tombes, et, naturellement, beaucoup de sources bruissantes, beaucoup d’eaux transparentes et froides, à peine échappées des sommets neigeux. C’est un lieu muré par les arbres, où l’on n’a pas de vue et qui porte au recueillement triste. Cependant des enfants y jouent, des enfants qui ont de beaux yeux pleins de la joie d’exister. Et des femmes s’y promènent, enveloppées dans des voiles qui sont teints d’adorables nuances de fleurs.

Nous nous arrêtons là, un moment, devant un petit café isolé. Des hommes silencieux y sont assis près de nous, dans l’éclat charmant du costume oriental ; ils écoutent bruire les sources fraîches ; ils regardent devant eux la prairie fermée et les tombes voisines, — sous lesquelles, sans doute, des morts continuent plus confusément, dans les racines des cyprès, un rêve pareil au leur.

Au crépuscule rose, nous redescendons, le long des murailles byzantines qui entourent la Brousse d’autrefois, débris encore imposants, de carrure presque cyclopéenne. Comme la vue est encore plus jolie, du haut de ces murailles, des maisonnettes de bois s’y sont perchées, — tout comme en bas, sur les parapets des vieux ponts.

De ce chemin qui descend, nous avons, au coucher du soleil, un aspect d’ensemble étrangement lumineux de la vieille ville turque, qui est comme éboulée, comme dégringolée en cascade sous la verdure ; quelques mosquées, qui posent sur des espèces de roches en promontoire, surgissent presque entières hors des brauches et s’élancent très majestueuses. Là-bas, tout au loin, apparaissent en bleuâtre les forêts peuplées de cerfs ; sous nos pieds, les plaines de mûriers verts, et, au-dessus de nos têtes, l’antique Olympe aux neiges blanches, patrie de tous les gentils ours danseurs que des montagnards promènent dans les villes au son. du tamtam, pour la joie des petits enfants de Turquie.

Par une belle nuit d’étoiles, les grillons chantant, les lucioles promenant leurs étincelles en l’air, nous nous endormons dans la maison de notre ambassadeur, dans nos chambrettes de bois neuf, entendant vaguement, au milieu du silence de la campagne, le bruit des eaux courantes et le chant perlé des rossignols.

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