X. FLUMEN.
Il hurlait: «Mon nombril est un chrysobéryl! «mon corps est serti de feldspath et d’argyrose, «ma couche est le pistil entr’ouvert d’une rose «et c’est d’_or pur_ que ZEUS fit mon membre viril![C]
«Mon _père_ l’IBIS NOIR et ma _mère_ l’ÉTOILE «_Gamma_ du _Petit-Chien_ dorment sur le Liban: «voilà pourquoi je hais l’infâme Caliban; «_à quatorze ans_ j’entrai chez un marchand de _toiles_ «_peintes_! Cet homme-là ne fut qu’un propre à rien! «_Nabuchodonosor_!!! ô quel Assyrien!!! «Moi! j’ai des _cornes de Licorne_ dans la bouche!
«Gazelle de sinople aux juillets pluvieux!...» Et, comme il achevait, le médecin, un vieux rasé, dit au gardien: _Qu’on le mène à la douche!_
[Illustration]
[Illustration] PSEUDO-SONNET
PESSIMISTE ET OBJURGATOIRE
Itaque multi extitere qui non nasci optimum senserent aut quam citissime aboleri.
PLINE L’ANCIEN.
Père, qui m’engendras du tarse au métacarpe malgré Schopenhauer et la loi de Malthus; toi, mon appartement lorsque j’étais fœtus, ma Mère;--et toi, Parrain, dénommé Polycarpe;
Maître qui m’enseignas, ô merci, que la carpe est un cyprinoïde et qu’en latin _hortus_ traduit le mot _jardin_; Flamande sans astuce,[D] nourrice au lait crémeux, simple enfant de la Scarpe; prêtre, qui m’aspergeas de l’eau du baptistère et par qui je connus (sublime et doux mystère!) vers l’âge de douze ans, la saveur du Sauveur,
hélas! ne pouviez-vous, me prenant par l’échine, quand je bavais, môme gluant, déjà rêveur, m’offrir à des cochons, comme l’on fait en Chine?
[Illustration]
[Illustration] PSEUDO-SONNET
_Africain et gastronomique ou (plus simplement) repas de famille_
Prenez et mangez: ceci est mon corps.
Au bord du Loudjiji qu’embaument les arômes des toumbos, le bon roi Makoko[E] s’est assis. Un m’gannga tatoua de zigzags polychromes sa peau d’un noir vineux tirant sur le cassis.
Il fait nuit: les m’pafous ont des senteurs plus frêles; sourd, un marimeba vibre en des temps égaux; des alligators d’or grouillent parmi les prêles, un vent léger courbe la tête des sorghos; et le mont Koungoua rond comme une bedaine, sous la Lune aux reflets pâles de molybdène, se mire dans le fleuve au bleuâtre circuit.
Makoko reste aveugle à tout ce qui l’entoure: avec conviction ce potentat savoure un bras de son grand-père et le juge trop cuit.
[Illustration]
[Illustration] PSEUDO-SONNET
IMBRIAQUE ET DÉSESPÉRÉ
Que fait pourtant un pauvre ivrogne? Il se couche et n’occit personne! Olivier BASSELIN.
Let us have wine: and women, mirth and laughter: Sermons and soda-water the day after! Man, being reasonable, must get drunk: The best of life is but intoxication! Lord BYRON.
Gin! Hydromel! Kummel! Whisky! Zythogala! J’ai bu de tout! parfois soûl comme une bourrique! l’Archiduc de Weimar jadis me régala d’un vieux Johannisberg à très cher la barrique!
Dans le crâne scalpé du sachem Ko-Gor-Roo Boo-Loo, j’ai puisé l’eau des torrents d’Amérique! Pour faire un grog, vive l’acide sulfurique! Tout petit je suçai le lait d’un kanguroo![F] (Mon père est employé dans les pompes funèbres: c’est un homme puissant! J’attelle quatre zèbres à mon petit dog-cart et je m’en vais au trot!)
Or, aujourd’hui noyé de Picons et d’absinthes je meurs plus écœuré que feu Jean des Esseintes: Mon Dieu! n’avoir jamais goûté de vespetro!
[Illustration]
[Illustration] PSEUDO-SONNET
ASIATIQUE ET LITTÉRAIRE
L’Extrême-Orient s’européanise de plus en plus: l’Inde, le Japon, la Chine, la presqu’île Indochinoise dévorent aujourd’hui nos romans et nos brochures. Télesphore COULAUD, juge de paix.
Emmi les hauts roseaux, les rotangs et les joncs que réfléchit l’étang mauve où nagent les cyprins, la frêle Hadja-Sari, fille des mandarins au teint jaune citrin navigue dans sa jonque;
la salangane vole, effroi des moucherolles[G] à son nid de fucus, potage expectatif; un friselis frivole affole les corolles des lotus fiers d’avoir Loti pour génitif.
On entend miauler un tigre dans les jungles. Or, de ses doigts menus que terminent des ongles pointus, Hadja-Sari, princesse de Bangkok,
avec un geste mièvre et des mines jolies feuillette, abandonnant la rame à ses coolies un roman très cochon que signa Paul de Kock.
[Illustration]
[Illustration] PSEUDO-SONNET
_que les amateurs de plaisanterie facile proclameront le plus beau du recueil_
· · ·
· · ·
Nemo (_Nihil_, cap. 00). 31 février 53490.
x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x
x x x x x x x x x x x x x x x x x x x[H] x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x
x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x
[Illustration]
[Illustration: LA SINGESSE]
[Illustration] LA SINGESSE
I cannot conceive you to be human creatures but a sort of species hardly a degree above a monkey, who has more diverting tricks than any of you, and is an animal less mischievous and expensive.
SWIFT (Letter to a very young lady).
Donc voici! Moi, poète, en ma haute sagesse Respuant l’Ève à qui le Père succomba, J’ai choisi pour l’aimer une jeune singesse Au pays noir dans la forêt de Mayummba.
Fille des mandrills verts, ô guenuche d’Afrique, Je te proclame ici la reine et la Vénus Quadrumane, et je bous d’une ardeur hystérique Pour les callosités qui bordent ton anus.
J’aime ton cul pelé, tes rides, tes bajoues Et je proclamerai devant maintes et maints, Devant M. Reyer, mordieu, que tu ne joues Oncques du piano malgré tes quatre mains;
Et comme Salomon pour l’enfant sémitique, La perle d’Issachar offerte au bien-aimé, J’entonnerai pour toi l’enamouré cantique, O ma tour de David, ô mon jardin fermé...
C’était dans la forêt vierge sous les tropiques Où s’ouvre en éventail le palmier chamœrops; Dans le soir alangui d’effluves priapiques Stridait, rauque, le cri des nyctalomerops:
L’heure glissait, nocturne, où gazelles, girafes, Couaggas, éléphants, zèbres, zébus, springbocks[I] Vont boire aux zihouas sans verres ni carafes, Laissant l’homme pervers s’intoxiquer de bocks;
Sous les cactus en feu tout droits comme des cierges Des lianes rampaient (nullement de Pougy); Autant que la forêt, ma Singesse était vierge; De son sang virginal l’humus était rougi.
Le premier, j’écartai ses lèvres de pucelle En un rut triomphal, oublieux de Malthus, Et des parfums salés montaient de son aisselle Et des parfums pleuvaient des larysacanthus;
Elle se redressa, fière de sa blessure, A demi souriante et confuse à demi; Le rugissement fou de notre jouissure Arrachait au repos le chacal endormi.
Sept fois je la repris, lascive: son œil jaune Clignotait, langoureux, tour à tour, et mutin; La Dryade amoureuse aux bras du jeune Faune A moins d’amour en fleurs et d’esprit libertin!
Toi, Fille des humains, triste poupée humaine Au ventre plein de son, tondeuse de Samson, Dalila, Bovary, Marneffe ou Célimène, Contemple mon épouse et retiens sa leçon;
Mon épouse est loyale et très chaste et soumise Et j’adore la voir, aux matins ingénus, Le cœur sans artifice et le corps sans chemise, Au soleil tropical, montrer ses charmes nus;
Elle sait me choisir ignames et goyaves; Lorsque nous cheminons par les sentiers étroits, Ses mains aux doigts velus écartent les agaves, Tel un page attentif marchant devant les rois,
Puis, dans ma chevelure, oublieuse du peigne, Avec précaution elle cherche les poux, Satisfaite, pourvu que d’un sourire daigne La payer une fois, le Seigneur et l’Epoux.
Si quelque souvenir de soûleur morte amasse Des rides sur mon front que l’ennui foudroya, Pour divertir son maître elle fait la grimace, Grotesque et fantastique à délecter Goya!
Un étrange rictus tord sa narine bleue, Elle se gratte d’un geste obscène et joli La fesse, puis s’accroche aux branches par la queue En bondissant, Foottit, Littl-Tich, Hanlon-Lee!
Mais soudain la voilà très grave! Sa mimique Me dicte et je sais lire en ses regards profonds Des vocables muets au sens métaphysique, Je comprends son langage et nous philosophons.
Elle croit en un Dieu par qui le soleil brille, Qui créa l’univers pour le bon chimpanzé Puis dont le Fils Unique, un jour s’est fait gorille Pour ravir le pécheur à l’enfer embrasé!
Simiesque Javeh de la forêt immense, O Zeus omnipotent de l’Animalité, Fais germer en ses flancs et croître ma semence, Ouvre son utérus à la maternité.
Car je veux voir, issus de sa vulve féconde, Nos enfants libérés d’atavismes humains Aux obroontchoas, que la serpe n’émonde Jamais, en grimaçant grimper à quatre mains!...
Et dans l’espoir sacré d’une progéniture Sans lois, sans préjugés, sans rêves décevants, Nous offrons notre amour à la grande nature, Fiers comme les palmiers, libres comme les vents!!!
[Illustration]
[Illustration: PETITES ÉLÉGIES FALOTES]
[Illustration] SARDINES A L’HUILE
Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes.
(Réclame des Sardiniers, _passim_).
Dans leur cercueil de fer blanc plein d’huile au puant relent marinent décapités ces petits corps argentés pareils aux guillotinés là-bas au champ des navets! Elles ont vu les mers, les côtes grises de Thulé, sous les brumes argentées, la Mer du Nord enchantée... Maintenant dans le fer blanc et l’huile au puant relent, de toxiques restaurants les servent à leurs clients!-- Mais loin derrière la nue leur pauvre âmette ingénue dit sa muette chanson au Paradis-des-poissons, une mer fraîche et lunaire pâle comme un poitrinaire, la Mer de Sérénité aux longs reflets argentés où, durant l’éternité, sans plus craindre jamais les cormorans et les filets, après leur mort nageront tous les bons petits poissons!...-- sans voix, sans mains, sans genoux,[J] Sardines, priez pour nous!...
[Illustration]
[Illustration] LE DOIGT DE DIEU
Oserai-je, Oscar, rappeler ici tous tes crimes? Vois, le peu que j’en ai dit révolte déjà mon sensible lecteur.
DUCRAY-DUMINIL.
..... Marie la Magdeleine folle vie mena et orde la dame de miséricorde la rappelle puis vint arrière. Et fu à Dieu bonne et entière.
RUTEBEUF (_La Vie de Saint-Marie-Égyptianne_).
Il avait violé sa sœur, coupé sa mère en tout petits morceaux: jugeant la vie amère et se voulant donner quelque distraction il servit à son père une décoction vénéneuse, du foie et des reins ennemie (car il avait beaucoup potassé la chimie): cette mixture fit mourir le doux vieillard. Il était mal poli, journaliste, paillard, trichait au jeu, faisait des vers, fumait la pipe dans la rue, et, le soir, il se gavait de tripe à la mode de Caen parmi les croque-morts. D’ailleurs il n’éprouvait pas l’ombre d’un remords et vivait très correct et très digne et coulait de bien beaux jours (comme feu M. Paul Déroulède). Mais Dieu possède un DOIGT et l’immoralité ne saurait échapper à la fatalité...
· · ·
· · ·
Un matin, comme il avait fait la grande fête un pot de _réséda_ lui tomba sur la tête, et le Seigneur l’admit au Paradis profond car il était plus vif que méchant dans le fond!...
[Illustration]
[Illustration] LE VIEUX SAINT
Non ei species neque decor. TERTULLIEN.
Dans notre église autrefois, il était un saint de bois: l’air bonasse et vénérable, taillé dans un tronc d’érable, à coups de hache, il avait écouté plus d’un _ave_ montant vers lui du pavé; tout vermoulu, tout cassé, le Bon Dieu le connaissait bien et toujours l’exauçait.--
A vêpres quand s’allumaient les cierges qui tremblottaient, un peu gourmand, il humait le bon encens qui fumait dans l’encensoir parfumé; sur toute chose il aimait aux beaux soirs du mois de Mai les belles roses de Mai devant l’autel embaumé; et quand Noël ramenait les petits bergers frisés, soëf, il amignottait Jésus, le doux nouveau-né. Puis dans l’église fermée où les vitraux s’éteignaient, lentement il s’endormait priant, pour nos trépassés, le Bon Dieu qui l’exauçait!
Mais de Paris est venu, hideux comme un parvenu, tout neuf et peinturluré un saint de plâtre doré, un affreux saint qu’ils ont mis dans la niche où tu dormis, ô vieux saint, mon vieil ami, et les sans-cœur ont brûlé en disant: Il est trop laid! ton pauvre corps d’exilé.
Mais, vieux saint je te promets que je ne prierai jamais l’intrus, mais toujours à toi s’en iront mes vœux, à toi, père, qui subis deux fois (saint de chair et saint de bois) le martyre pour la foi, et quand je mourrai, c’est toi qui porteras dans les cieux mon âme aux pieds du Bon Dieu... mission de confiance, je l’ose dire.
[Illustration]
[Illustration] LES POISSONS MÉLOMANES
.... car la musique est douce, Fait l’âme harmonieuse et, comme un divin chœur, Éveille mille voix qui chantent dans le cœur!