‹ La négresse blonde Cinquième hypostase, avec soixante-quinze Tatouages de Lucien MétivetChapitre 7 sur 11 · V. H.

V. H.

Musica me juvat ou delectat. (LHOMOND, _Grammaire latine_.)

Les pianos des casinos aux bains de mer font rêver les poissons qui nagent dans la mer, car (tous les érudits le savent, de nos jours) ils sont muets, c’est vrai, mais ils ne sont pas sourds!

Tout d’abord ils s’étonnent; roulant des yeux peureux: --«Peut-être bien qu’il tonne?» songent-ils à part eux.--

Mais vite ils se rassurent et voyant que nul éclair ne fulgure, Ils battent la mesure avec leur queue?

Les sardinettes réjouies pour ouïr ouvrant leurs ouïes dansent la ronde, toute la nuit. Un grondin gronde: --Allez dormir avec ce bruit! Mais les bars indulgents sourient à cette danse et jugeant que ce sont jeux innocents, ils marquent la cadence avec leur queue!

Les pianos des casinos aux bains de mer amusent les poissons qui nagent dans la mer! Sonate en _ré_ (_mi_, _fa_, _sol_, _ré_) plus d’une jeune raie langoureuse voudrait être au moment du frai, car elle se sent l’âme pleine d’épithalames! Romance en _sol_ _do_, _mi_, _fa_, _sol_: (la _Romance du saule_) plus d’une jeune sole pose pour _Doña Sol_, cependant que les maquereaux galants et les petits merlans

doux et dolents admirent leur tournure, et battent la mesure avec leur queue!

Les pianos des casinos aux bains de mer font rêver les poissons qui nagent dans la mer! Digue, don, don! C’est Offenbach! digue, dondaine! et non plus Bach! Joyeux, bon prince, levant la pince, le homard pince un rigodon! Digue, dondaine! Digue, dondon! mais--horreur!--n’est-ce pas un air de l’_Africaine_? Saisi d’un tremblement convulsif, le homard songe à l’_Américaine_ affreux pressentiment! Mais vite il se rassure et jugeant que les pêcheurs sont couchés, il marque la mesure avec sa queue!

Les pianos des casinos aux bains de mer amusent les poissons qui nagent dans la mer!...., Et puis, lorsque l’automne ferme les casinos, ah! les pauvres poissons trouvent bien monotones les nuits sans pianos...., et dans leur souvenance cherchant un air qui fuit, ils nagent en cadence mais pleins d’ennui!

[Illustration]

[Illustration] FLEURS DES MORTS

O chrysanthèmes, fleurs d’or, Fleurissez les pauvres morts; chrysanthèmes, fleurissez pour les pauvres trépassés... Mais sous la terre enfermés, ils ne connaîtront jamais vos pétales embaumés[K]: dans leurs tristes monuments las! ils verront seulement vos racines: c’est pourquoi, sentimental, à part moi, je songe, ô vivants pieux, que peut-être il vaudrait mieux planter sous les cyprès verts les fleurs des morts à l’envers!

[Illustration]

[Illustration] SOUVENIR _OU AUTRE REPAS DE FAMILLE_

Après avoir vidé et nettoyé vos boyaux, coupez-les en filets de 25 centimètres auxquels vous joindrez du lard maigre coupé aussi en filets.

Mˡˡᵉ ROSALIE BLANQUET.

(_La Cuisinière des ménages_, partie III, cap. V).

Quand j’étais tout petit, nous dînions chez ma tante le jeudi soir; papa la jugeait dégoûtante à cause d’un lupus qui lui mangeait le nez: ce m’est un souvenir si doux que ces dîners! Après le pot-au-feu, la bonne, Marguerite, apportait le gigot avec la pomme frite classique, et c’était bon! je ne vous dis que ça! Chacun jetait son os à la chienne Aïssa, Moi, ce que j’aimais bien, c’est l’andouille de Vire; je contemplais (ainsi que Lamartine, Elvire) sur mon assiette à fleurs les gros morceaux de lard, et je roulais des yeux béats de papelard et ma tante disait: «Mange donc, niguedouille!» O Seigneur, bénissez ma tante et son andouille!

[Illustration: Benedicite]

[Illustration] PETITS LAPONS

Tous nos malheurs viennent de ne sçavoir demeurer enfermez dans une chambre. BLAISE PASCAL.

Dans leur cahute enfumée bien soigneusement fermée les braves petits Lapons boivent l’huile de poisson!

Dehors, on entend le vent pleurer; les méchants ours blancs grondent en grinçant des dents, et depuis longtemps est mort le pâle soleil du Nord! Mais dans la hutte enfumée bien soigneusement fermée, les braves petits Lapons boivent l’huile de poisson...

Sans rien dire ils sont assis, père, mère, aïeul, les six enfants, le petit dernier bave en son berceau d’osier[L]; leur bon vieux renne au poil roux les regarde, l’air si doux! Bientôt ils s’endormiront et demain ils reboiront la bonne huile de poisson, et puis se rendormiront et puis un jour ils mourront!

Ainsi coulera leur vie monotone et sans envie!.... et plus d’un poète envie les braves petits Lapons buveurs d’huile de poisson!

[Illustration]

[Illustration] JARDINS D’AUTOMNE

Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise. AGRIPPA D’AUBIGNÉ.

L’ombre et l’abîme ont un mystère Que nul mortel ne pénétra; C’est Dieu qui leur dit de se taire Jusqu’au jour où tout parlera.