Chapitre 12
Les deux jeunes gens étaient debout, l’un en face de l’autre, les yeux baissés, confondus dans le même embarras, aussi perplexes qu’affligés devant cette fortune inespérée qui leur tombait du ciel, et qu’ils ne pouvaient toucher, ni l’un ni l’autre, sans capitulation de la conscience et du cœur.
— Monsieur le curé, voyons… firent ensemble tous les assistants.
— Dame, mes bons amis, dit le saint prêtre, le cas est bien embarrassant… Cependant, puisque Dieu leur envoie cette aubaine, il doit y avoir un moyen… Au fait il y aurait un moyen… mais…
— Monsieur le curé, je vous comprends, interrompit joyeusement le jeune médecin. Vous l’avez trouvé, le moyen ! Il n’y en a point d’autre… Et si Mme Flavigny avait par hasard la moindre velléité de me demander la main de ma cousine pour son fils, après ce que j’ai remarqué chez moi, le long de la route et ici, je lui donne ma parole d’honneur que j’irais « mettre les bans à l’église » avant la quinzaine.
— Et je vous garantis que cela ne vous coûterait pas cher, dit le curé.
— J’en accepte votre parole, monsieur l’abbé ; quant à moi, je n’aurai qu’une condition à imposer : c’est que, pour éviter tout nouveau conflit d’intérêt, les futurs époux soient en communauté de biens.
— Bravo ! Noël ! noël !…
Les deux enfants étaient si confus qu’ils n’osaient pas lever les yeux l’un sur l’autre.
L’aveugle, toute tremblante, étendit les deux bras vers Suzanne, qui s’y précipita en sanglotant.
Lisette, Julie, « la Louise » et la petite bonne se passaient le tablier sur les yeux. Maurice mit un genou en terre, saisit la main de Suzanne et y déposa un long et ardent baiser.
— Bénissez-les, monsieur le curé, disait la bonne mère en essuyant elle aussi ses pauvres yeux éteints. Bénissez-les, vous qui pouvez les voir !
Et, pendant que le vieux curé levait ses longues mains blanches au-dessus des deux jeunes fronts inclinés, le médecin – qui, à la dérobée, avait plus d’une fois examiné les prunelles de la malade – s’approcha d’elle, et lui dit à l’oreille :
— Vous les verrez, vous aussi, dans quelques semaines, madame Flavigny, prenez-en ma parole !
Le petit tableau devait porter bonheur à tout le monde.
Et si quelqu’un eût, à ce moment-là, passer sur la route, en face de la vieille maison d’école de Contrecœur, il eût sans doute entendu mêlées à de bien joyeux éclats de rire, des voix jeunes et vieilles, claires et sonores, qui criaient :
— Noël, Noël !
— Nous en ferons un conseiller ! disait Philippe Gendreau.
— Un maire ! s’écriait Marcel Benoît, qui pour la première fois, se permettait de différer d’opinion avec son ami.
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