‹ La Noël au CanadaChapitre 21 sur 31 · Septième partie Jeannette

Septième partie Jeannette

Petite Jeannette, une grosse boulotte ronde et dodue, aux fossettes provocantes, aux yeux noirs et défiants, avait d’abord – oh ! tout de suite, presque en naissant – pris son père en grippe.

Quand il s’inclinait sur le berceau un baiser aux lèvres, elle ébauchait une grimace de dépit ; et, s’il lui ouvrait les bras, elle se retournait vers sa mère, les deux mains tendues comme pour implorer secours.

Une circonstance pénible vint changer la face des choses.

Jeannette tomba malade.

Durant plusieurs jours une fièvre dévorante creusa ses joues, abattit son regard, rongea pour ainsi dire ses pauvres petits membres amaigris et grelottants.

Le papa faisait de son mieux pour relever le courage de la maman au désespoir ; et quand celle-ci, accablée de fatigue, prenait quelque repos, il s’asseyait à son tour au chevet de la petite, et, penché sur elle, les yeux rougis, morne, le cœur gonflé, s’accusant de son impuissance, il regardait souffrir l’enfant pour la santé de qui il aurait volontiers mille fois donné la sienne.

Un matin, Jeannette ouvrit les yeux au moment où une grosse larme tombait sur sa pauvre menotte pâle et inerte.

Elle eut la force de tourner la tête vers son père, et alors s’échangea entre ces deux êtres si différents d’âge un de ces regards qui ne s’oublient jamais, et par lesquels s’effectue quelquefois cette transfusion d’âmes que peuvent seules comprendre les natures faites pour aimer éperdument.

Le père avait conquis le cœur de son enfant ; l’enfant avait deviné et sondé celui de son père.

La convalescence est rapide chez les petits.

La chère malade se rattacha à la vie. Ses joues refleurirent, ses grands yeux veloutés reprirent leur éclat d’autrefois, les jolies fossettes se creusèrent de nouveau comme des nids de baisers, les lèvres longtemps muettes et blêmies retrouvèrent leur sourire, leurs couleurs et leurs notes argentines.

La maison redevint sonore comme une matinée de printemps, et gaie comme un rayon de soleil.

Toute une révolution s’était faite dans le caractère de Jeannette.

Elle adorait son père.

Elle n’était jamais plus heureuse que sur les genoux du papa, lui tirant la barbe, lui chatouillant le cou, le taquinant de mille caresses câlines, avec un interminable gazouillis de pinsons en maraude.

Et le papa, lui, n’avait jamais été plus rayonnant que lorsqu’il berçait la petite espiègle dans ses bras en lui contant les aventures de Petit-Poucet, ou en lui chantant quelque ballade du temps passé.

Mais tout cela, c’est de la digression.

Jeannette avait grandi. Elle avait maintenant quatre ans bien comptés, et l’affection qu’elle avait vouée à son père ne diminuait pas.

Au contraire, la petite était devenu son inséparable ; et tant qu’il était à la maison, elle l’étourdissait, ou plutôt le ravissait de son babil, lui racontant mille riens adorables et lui posant mille questions auxquelles le bon papa répondait avec une complaisance imperturbable.

Aux approches de Noël, fête si impatiemment attendue par les petits enfants, la conversation entre parents et bébés roulent assez naturellement sur les cadeaux dont cette fête est presque toujours le signal dans les familles à l’aise.

C’était là une des grandes préoccupations de Jeannette.

Or, l’avant-veille de la fête, comme le dîner de famille tirait à sa fin, elle devint tout à coup pensive.

Et, après un moment de réflexion, pendant lequel la courbe harmonieuse de ses sourcils s’était légèrement froncée sous l’effort d’une idée confuse, elle s’écria brusquement :

— Dis, papa, c’est le Petit-Jésus ou bien Santa Claus qui descend dans les cheminées pour mettre des cadeaux dans les souliers des enfants qui ont été sages ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Dame, il y en a qui disent que c’est Santa Claus, et d’autres qui disent que c’est le Petit-Jésus.

— Ils viennent tous les deux, mignonne ; chacun son tour… chacun son année.

— Et cette année, c’est le tour… ?

— Au Petit-Jésus.

Et comme l’enfant lançait une exclamation de joie en battant des mains :

— Tu es contente ? ajouta le père.

— Oh ! oui !

— Tu aimes mieux le Petit-Jésus que Santa Claus ?

— Bien sûr !

— Pourquoi donc ?

— Parce que…

Et Jeannette mit le bout de son doigt dans sa bouche avec une petite moue délicieusement mécontente.

— Pourquoi, dis ! insista le père ; Santa Claus t’a apporté de beaux jouets l’an passé.

— Oui.

— Avec une belle grosse poupée.

— Oui.

— Alors pourquoi ne l’aimes-tu pas ?

— C’est que… il n’est pas bon pour tout le monde.

— Il n’est pas bon pour tout le monde ?

— Non, il n’aime pas les petits enfants pauvres ; il ne leur donne rien.

— Es-tu sûr de ce que tu dis là ? Santa Claus ne donne rien aux petits enfants pauvres ?

— Oui, Rosina me l’a dit.

— Qui ça, Rosina ?

— La petite fille à la blanchisseuse. Je lui ai demandé si elle mettrait ses souliers dans la cheminée demain soir. Elle m’a répondu qu’elle les avait mis l’année dernière, mais qu’elle n’avait rien trouvé dedans, bien qu’elle eût été très sage. Sa mère dit que Santa Claus ne va jamais que chez les gens riches. Mais puisque c’est le Petit-Jésus qui passe cette année, je vais dire à Rosina d’essayer encore une fois. Le Petit-Jésus doit aimer les pauvres gens comme les autres, lui, puisqu’il a été pauvre lui-même.

— Mais es-tu certaine qu’il ira ?

Jeannette resta quelque peu interloquée ; mais après un instant de méditation :

— Oui, répondit-elle, il ira ! Je vais le prier fort, fort, et bien sûr qu’il ne me refusera point.

Une heure après, douillettement enveloppée dans sa robe de nuit toute blanche et toute fraîche, son menton rose appuyé sur ses deux mains pieusement jointes, et les genoux enfoncés dans les longs poils soyeux de sa descente de lit en peau de lama, Jeannette pria comme un petit ange du bon Dieu qu’elle était ; puis, pendant que la maman lui donnait le baiser du soir et bordait chaudement les couvertures de la couchette, le nom de Rosina passa comme un souffle sur les lèvres de l’enfant endormie.

Oh ! les beaux rêves de l’innocence qui dort !

Quel poète dira jamais les visions mystérieuses, les musiques célestes, les bercements d’élyséenne poésie qui font sourire ces petites têtes blondes ou brunes, aux yeux fermés, à moitié enfouies dans le duvet des chauds oreillers blancs !

Ne sont-elles pas le vague ressouvenir des enchantements divins que ces doux anges ont quittés pour venir ici-bas nous consoler de vieillir ?…

Quand le soleil du matin vint teinter de rose la fenêtre de la chambre où elle dormait, Jeannette se leva toute songeuse.

Les dernières paroles de son père, « es-tu bien certaine qu’il ira ? », lui revenaient à la mémoire, et l’enfant commençait à ne plus être aussi sûre de l’efficacité de sa prière.

— Il pourrait bien ne pas y aller tout de même ! se disait-elle.

Et cette supposition l’attristait jusqu’aux larmes.

— Qu’as-tu donc ce matin, ma Jeannette ? fit le papa ; tu n’es pas aussi gaie que d’habitude. Tu ne songes donc point que c’est ce soir la nuit de Noël, et que demain matin, puisque tu as été sage, tes petits souliers, et même tes petits bas peut-être, regorgeront de jolies choses ?

Jeannette sourit, mais elle resta pensive.

— Papa, fit-elle, tout à coup ravisée, si je savais écrire… Mais je ne sais que signer mon nom.

— Que ferais-tu, si tu savais écrire ?

— J’écrirais une lettre.

— À qui ?

— Au Petit-Jésus, donc !

— Eh bien, ma chérie, dis-moi ce que tu veux lui dire, au Petit-Jésus ; j’écrirai pour toi, et tu signeras.

— Vrai ?

— Tout de suite, si tu veux.

— Et ce sera la même chose ?

— Exactement la même chose.

— Oh ! cher bon petit papa !…

Et la fillette sauta au cou du petit papa, lequel, un instant après, était assis à son pupitre, écrivant la lettre suivante dictée mot pour mot par son enfant gâtée :

Cher Petit-Jésus,

C’est demain la fête de Noël, et comme j’ai été bien sage, je mets, comme les autres petits enfants, mes souliers dans la cheminée à papa. Mais je ne veux pas de cadeaux ; donne-moi seulement ton portrait. Les cadeaux tu les porteras à Rosina qui est sage, elle aussi, mais dont la mère est veuve et pauvre. Quant à moi, papa et maman me donneront des étrennes au jour de l’An…

Ici Jeannette sursauta.

Une grosse larme, semblable à celle qui l’avait éveillée un jour en tombant sur sa petite main malade, venait de mouiller le papier où les doigts fébriles du papa avaient peine à suivre les lignes du transparent.

— Pourquoi que tu pleures ? dit-elle en passant son bras potelé autour du cou de son père, et en le regardant tendrement dans les yeux.

Celui-ci, trop ému pour répondre, prit son enfant dans ses bras, la pressa violemment contre sa poitrine, l’enveloppa d’une immense caresse folle, et, longtemps, longtemps, longtemps, contempla jalousement son trésor à travers les pleurs de bonheur et d’amour qui lui emplissaient les paupières.

Quand la petite eut griffonné son nom au bas de sa touchante lettre au Petit-Jésus, il se leva, marcha de long en large durant quelques instants pour se remettre ; puis, le dos tourné, il s’arrêta devant la fenêtre de son cabinet, le regard plongé dans l’azur éclatant du beau ciel de décembre ; et la maman qui entrait – tendrement aimée, elle aussi – l’entendit murmurer :

— Pourvu que le bon Dieu ne nous l’enlève pas !…

Le soir arrivé, la naïve missive, soigneusement adressée, reposait dans le petit soulier glissé derrière les chenets ; et Jeannette, comme la veille, après avoir fait sa prière, s’endormait doucement dans ses dentelles blanches pour rêver du Petit-Jésus, des anges et du paradis.

Non loin de là, dans un autre logis, bien humble et bien dénudé, dès les premières lueurs de l’aurore, une petite pauvresse – qui accompagnait quelquefois sa mère lorsque celle-ci apportait du linge chez les parents de Jeannette – la petite Rosina, si chaudement recommandée dans la lettre au Petit-Jésus, avait une grande surprise et une grande joie.

Elle apportait, toute rayonnante, au lit de sa mère une poupée rose et blonde en grande toilette.

Ses vieux souliers tout éculés avaient disparu pour faire place dans le coin de la cheminée à de chaudes et élégantes bottines toutes neuves, au fond de chacune desquelles reluisait une pièce d’or.

Inutile de dire que, sur recommandation toute spéciale de la mère, la première visite de l’enfant fut pour Jeannette.

— Moi, fit celle-ci, je n’ai pas eu de poupée, ni de bottines neuves, ni de pièces d’or, mais j’ai eu plus que tout cela. Le Petit-Jésus m’a donné son portrait, tiens !

Et elle courut chercher une jolie chromolithographie très brillamment festonnée d’arabesques dorées, représentant l’Enfant divin dans sa crèche, et portant au dos ces mots écrits en ronde superbe :

À ma chère Jeannette,

avec les compliments du Petit-Jésus.

— Ça vient de lui ?

— Oui, je l’ai trouvé dans mon soulier.

— Oh ! qu’il est beau ! fit Rosina enthousiasmée.

— N’est-ce pas, qu’il est beau ! appuya Jeannette.

— Et comme il écrit bien !

— Oui, il écrit comme Marius.

Par parenthèse, Marius était le valet de chambre, un brave garçon au talent calligraphique de qui le papa avait souvent recours, quand il avait quelque écriture soignée à faire exécuter.

Non, Jeannette n’eut pas d’autres cadeaux de Noël, cette année-là ; mais elle ne perdit rien pour attendre, car le papa et la maman prirent royalement leur revanche au jour des étrennes…

Jeannette a maintenant dix-neuf ans. C’est une belle grande brunette qui a fait son début dans le monde au dernier bal de la Sainte-Catherine, et qui chérit toujours son père comme autrefois.

Tout dernièrement, elle ouvrait un gracieux coffret en présence d’une de ses amies.

— Tiens, lui dit-elle, voici une image que je conserve depuis l’âge de quatre ans.

— Vraiment ! oh, le bel Enfant-Jésus !

— N’est-ce pas ?

— Pourquoi n’exposes-tu pas ce petit bijou avec tes autres bibelots ?

— Ah ! c’est que… vois-tu… répondit la jeune fille en hésitant, je ne sais pas pourquoi, mais chaque fois que père le regarde, on dirait que ça lui donne envie de pleurer.

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