Sixième partie La bûche de Noël
Grand’mère, un conte, dis !
— Un conte, grand-mère !
— Un conte de Noël !
— Le conte de l’homme dans la lune, tu nous l’as promis.
Et les mignonnes têtes blondes et les mignonnes têtes brunes, la bouche ouverte et les yeux éveillés, vinrent se grouper autour de la berceuse de grand-maman, qui, ses lunettes sur le nez, après avoir humé une légère prise de tabac d’Espagne, prit son tricot, jeta autour d’elle un coup d’œil circulaire qui amena un doux et bon sourire sur ses lèvres ridées, déposa son peloton de laine dans le tablier du plus petit, fit rapidement jouer ses aiguilles à tricoter au bout de ses longs doigts fuselés, puis commença d’une voix un peu chevrotante :
— C’était donc une fois, mes enfants…
Alors il y eut un remue-ménage dans tout le cercle des jeunes auditeurs. Chacun se trémoussa un peu sur sa chaise ; les plus grands toussèrent ; les plus attentifs se penchèrent en avant, les coudes sur les genoux et le menton dans les deux mains ; puis le silence se fit et chacun se mit à écouter de la bouche, des yeux et des oreilles.
— C’était donc une fois, mes enfants, reprit la bonne vieille en poursuivant son tricotage, un vieux château bien vieux, bien vieux, et aussi bien sombre et bien seul, bâti au flanc rocailleux d’un coteau couronné de grands chênes, et qui s’appelait le château de Kerfoël.
C’est-à-dire que c’était là son véritable nom, mais il était mieux connu dans le pays sous celui de la Tour-du-diable.
Et en effet, mes enfants, on prétendait que, dans les anciens temps, le diable avait établi, au fond d’une des chambres les plus élevées du donjon, une forge et des fourneaux où il fabriquait de l’or pour les propriétaires du domaine, qui lui appartenaient, par pacte authentique, de génération en génération.
Il fallait bien, du reste, que la richesse de ces mécréants eût une origine plus ou moins maudite, car, du haut des tourelles de leur repaire, on n’apercevait au loin que des landes desséchées, plantées par-ci par-là de grandes pierres fées, debout comme des hommes, et qui se nomment en Bretagne menhirs ou quenouilles de Satan.
Car il faut vous dire, mes enfants, que mon histoire se passe en terre de France, dans une contrée qu’on appelle la Bretagne, et qui était la patrie de la grand-mère de ma grand-mère à moi, avant que nos ancêtres fussent venus s’établir dans les pays d’Amérique.
Or, au temps dont je veux vous parler, le seigneur de Kerfoël, le propriétaire du château de la Tour-du-diable, avait nom Robert.
Il était infirme de naissance : bancal et pied-bot ; et cette difformité – qui ne l’empêchait pas d’être d’une force herculéenne – n’avait probablement pas été tout à fait étrangère à la réputation quasi diabolique qu’il s’était créée dès l’enfance par son tempérament incorrigible et son caractère de garnement sans foi ni loi.
Élevé comme un païen, il avait passé sa jeunesse à chasser, fêtes et dimanches, le sanglier dans les bois, à molester les pauvres paysans, à blasphémer le nom de Dieu, et à se livrer à toutes sortes de libertinages.
Jamais on ne le voyait à l’église ; jamais il ne se découvrait devant les calvaires qu’il rencontrait sur sa route ; il mangeait effrontément gras les vendredis, et ricanait sans vergogne aux enterrements.
D’aucuns prétendaient l’avoir vu, la nuit, courir les landes en claudicant sur son jarret tordu, avec les grandes pierres ensorcelées dont je parlais tout à l’heure et qui le suivaient comme des chiens, sans qu’on ait jamais pu savoir où ils allaient.
Bref, mes enfants, le comte Robert de Kerfoël était un vilain endurci ne craignant ni Dieu ni diable, se moquant des choses saintes, et qui, tout jeune encore, par sa conduite impie et sacrilège, avait fait mourir sa pauvre mère de chagrin.
Quant à son père, dont la vie n’avait guère été plus édifiante, il était mort aussi – mort sans confession, dans un carrefour de la forêt, où l’on avait trouvé son cadavre à moitié dévoré par les loups.
C’était bien mal finir, n’est-ce pas, mes enfants ; mais le fils devait avoir une fin encore plus triste, comme vous allez voir…
Nulle interruption ne se faisait entendre dans le petit groupe ; au contraire, pas un doigt ne remuait ; on buvait chaque parole, chaque syllabe, et l’attention semblait redoubler d’intensité à mesure que la bonne vieille avançait dans son récit.
Celle-ci fit une pause, plongea encore une fois le pouce et l’index dans sa tabatière d’argent niellé, promena de nouveau son regard souriant autour d’elle, et reprit la parole en même temps que son tricot dont les mailles se multipliaient, rapides et serrées, autour du losange formé par le croisement des longues broches luisantes :
— Vous avez tous vu l’homme dans la lune, n’est-ce pas, mes enfants ?
— Oui, oui, grand-maman.
— Un bonhomme boiteux.
— Qui descend une côte.
— Avec une botte de paille sur l’épaule.
— Non, un fagot !
— Une bûche, mes enfants, une bûche enflammée.
On l’aperçoit « tout à clair », dans les belles nuits lumineuses, quand les étoiles scintillent au firmament, et que la lune toute ronde promène son orbe d’argent entre nous et les profondeurs bleues ; dans les nuits sereines et froides de l’hiver – surtout dans la sainte nuit de Noël, quand l’Enfant-Jésus fait sa tournée pour mettre des bonbons et des jouets dans les souliers des petits enfants sages, quand les anges du bon Dieu accordent leurs voix lointaines aux cantiques des orgues, et que les grands vitraux illuminés des églises mêlent des reflets roses aux pâles lueurs qui descendent du ciel sur les collines toutes blanches de neige.
Vous l’avez vu, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, grand-maman !
— Avec sa bûche sur l’épaule ?
— Oui, oui, et sa jambe toute croche.
— Bien ! écoutez maintenant.
Et le petit cercle se pelotonna de plus belle autour de la berceuse à grand-maman, qui continua :
En Bretagne – la vaillante terre de Bretagne – dans ce bon vieux pays de nos grands-grands-pères, mes enfants, on ne fête pas la Noël comme ici, où l’on se contente d’aller à la messe de Minuit, et de boire un doigt de liqueur en cassant les branches d’une croquignole saupoudrée de sucre blanc.
C’était la fête des paysans, la fête des pauvres, la fête des campagnes par excellence.
On se réunissait dans les châteaux et les grandes fermes ; et là, jeunesses et « bonnes gens » attendaient l’heure de la messe de Minuit dans des réjouissances de toutes sortes.
Il y avait d’abord ce qu’on appelait la bûche de Noël, un gros fragment de tronc d’arbre préparé et séché à l’avance, que l’on brûlait dans les monumentales cheminées de l’ancien temps, après l’avoir baptisé suivant la coutume, en y répandant une rasade du vin de l’année ; puis l’on chantait de vieux noëls, tout en trinquant et en croquant des nieulles.
Les nieulles, mes enfants, étaient une espèce de pâtisserie croustillante, réservée pour cette circonstance seulement. C’était le mets de rigueur pour la nuit de Noël.
On croquait donc des nieulles : croquer nieulles, vous entendez ? De là à nos croquignoles, vous voyez, mes enfants qu’il n’y a pas loin.
Et puis l’on dansait.
Ah ! dame, on n’avait point alors de beaux pianos comme aujourd’hui. Le violon n’avait même pas encore fait son apparition dans les campagnes bretonnes.
Point de valses, ni de quadrilles, ni même de cotillons.
Gars et fillettes dansaient la bourrée ou la carole au son du biniou, qui est un instrument composé d’un sac de cuir gonflé d’air, et de trois chalumeaux troués, – quelque chose ressemblant à ce qu’on appelle la vèze, dans les régiments écossais.
Point de parquets cirés non plus, mes enfants, ni tapis d’Orient, ni jolis escarpins.
Mais on ne s’en amusait pas moins, à ce que je présume ; et en tout cas, ce n’étaient point les clic-clac harmonieux des sabots de hêtre sur la sonorité des dalles qui devaient gâter la musique.
Enfin, que voulez-vous, chaque époque a ses divertissements, et chaque pays sa manière de s’amuser, n’est-ce pas ?
Vous sentez bien, mes enfants, que ce n’était pas au château de la Tour-du-diable que l’on célébrait ainsi la sainte fête de Noël du bon Dieu.
Ce soir-là, au contraire, les gens de service du comte Robert faisaient comme nous : ils se bornaient à se rendre à l’église pour y adorer le divin Enfant dans sa crèche ; et puis ils s’en revenaient en silence se ranger autour de l’âtre, où le vieux garde-chasse Le Goffic racontait, comme les grand-mamans d’aujourd’hui, des histoires d’autrefois, ou fredonnait – bien bas, afin de n’être pas entendu par le maître – quelque refrain rustique et pieux du temps passé.
Et c’était ainsi d’une saison à l’autre, les jours se succédant dans la tristesse et la crainte, sans un moment de gaieté, sans une échappée de joyeuse vie.
Un matin, il advint que le comte Robert manda son intendant, Yvon Keroak, et s’entretint longtemps avec lui ; puis il fit seller son meilleur destrier – c’est ainsi qu’on appelait les chevaux de selle dans ce temps-là, mes enfants – et, une lourde sacoche de voyage bien bouclée en groupe, partit sans dire un mot de plus à âme qui vive.
Où alla-t-il ?
Personne ne le sut.
Les mois s’ajoutèrent aux semaines et les années aux mois, sans qu’on en eût « ni vent ni nouvelle ».
Après un certain temps, on le crut, naturellement, passé de vie à trépas, et chacun se faisait du pouce un petit signe de croix sur la poitrine au seul nom du seigneur de Kerfoël, à qui il devait sans doute être arrivé malheur, et qu’on ne reverrait certainement jamais en ce monde, et, s’il plaisait à Dieu, encore moins dans l’autre.
Vingt ans s’étaient écoulés.
L’intendant, la femme de charge et les autres domestiques avaient vieilli ; le vieux garde-chasse passait quatre-vingts ans ; et tout le monde s’étant habitué à l’idée que l’absent ne reviendrait jamais, une vie plus douce et plus gaie s’était introduite petit à petit, sinon sous les hauts lambris armoriés du manoir, au moins sous les plafonds à caissons de la grande salle commune, où les paysans et les pasteurs des environs venaient quelquefois se goberger les jours de fête et de chômage.
En somme, grâce à cette disparition prolongée du comte Robert, on avait fini par vivre tranquille et heureux au château de la Tour-du-diable, et par s’y ébaudir à l’occasion tout autant qu’ailleurs.
Quand arrivait la nuit de Noël surtout, c’était, comme on disait dans le temps, chère lie et grande liesse à l’ombre du vieux donjon, qui n’eût pas manqué de se faire à la longue une réputation plus chrétienne, si l’événement tragique que je vais vous raconter, mes enfants, n’était pas venu ajouter sa page fantastique aux anciennes légendes.
Une année, le personnel du château s’était promis de fêter la vigile de Noël avec un éclat tout à fait inaccoutumé.
Une robuste bille taillée dans un chêne du parc avait été préparée de longue main pour la traditionnelle cérémonie nocturne ; et dès huit heures du soir, tout le voisinage, le joueur de biniou en tête, se pressait dans la vaste salle commune du château, tout illuminée par les torches de résine et la chaude flambée qui pétillait déjà sous la bûche de Noël carrément installée au beau milieu de l’âtre.
Le cidre mousseux circulait à la ronde, stimulant les gais propos et faisant éclater les rires dans les groupes joyeusement éclairés ; et chacun vidait sa lampée au train-train des gobelets rustiques soutenu par les notes nasillardes et prolongées du biniou.
Tout à coup :
— Noël ! noël !… crièrent toutes les voix dans une acclamation enthousiaste qui fit tinter les vieilles ogives aux vitres coloriées et maillées de plomb.
La bûche de Noël venait de s’enflammer en craquetant et en lançant de tous côtés des fusées d’étincelles.
— Le baptême ! le baptême ! fit-on de toutes parts.
— Père Le Goffic, à vous les honneurs !
— À vous de baptiser la bûche de Noël, père Le Goffic !
— Père Le Goffic ! père Le Goffic !
Et tout le monde mit un genou en terre, pendant que le vieux garde-chasse, le front découvert, s’avançait vers la grande cheminée dont les lueurs radiaient en auréole autour de ses longues mèches blanches, et découpaient, comme sur un fond d’or, la stature majestueuse et solennelle du vieillard.
— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ! fit celui-ci d’un ton grave et recueilli, en même temps que sa vieille main noueuse et tremblante laissait tomber un filet de rubis sur le lourd quartier de chêne mordu par la flamme.
Les assistants n’eurent pas le temps de répondre : Ainsi soit-il !
Une bouffée d’air glacial venait de secouer furieusement les flammèches du foyer, et, dans l’encadrement noir de la porte ouverte, venait d’apparaître, vieillie mais toujours menaçante, la silhouette difforme du comte Robert de Kerfoël.
Tout le monde se leva muet et terrifié.
Après un instant de silence mortel, celui qui venait d’entrer promena un regard féroce autour de lui, et, l’épée à la main, s’avança vers la cheminée au milieu des paysans atterrés.
— Par la mort-dieu ! s’écria-t-il d’une voix tonnante et rogue, depuis quand ma demeure sert-elle de théâtre à ces momeries ridicules, à ces simagrées stupides ? Joël, ajouta-t-il en s’adressant à son ancien valet de pied, et en lui désignant du doigt le brasier flambant, je t’ordonne de jeter au vent cet emblème d’une superstition maudite !
Une exclamation de terreur se fit entendre.
— La bûche de Noël !
— Oui, la bûche de Noël, hors d’ici ! Tu m’entends, Joël !
— Seigneur comte, répondit Joël en s’agenouillant tout tremblant, la bûche de Noël est bénite ; mieux vaut trépasser de malemort que d’y porter la main.
Le comte Robert écumait de rage.
— Par l’enfer ! hurla-t-il en se tournant vers son intendant qu’il venait d’entrevoir parmi la foule, qui donc commande ici, Yvon Keroak ?
— Seigneur comte, répondit l’intendant, la bûche de Noël est consacrée : ce serait un crime d’y toucher.
— Un sacrilège ! appuyèrent tous les assistants.
Alors l’exaspération du mécréant ne connut plus de bornes.
— Tourbe d’imbéciles ! cria-t-il.
Puis il saisit deux pichets de cidre qu’il vida sur la bûche flamboyante, tira de ses propres mains celle-ci hors du foyer, et, toute brûlante encore, entreprit de la charger sur ses épaules, sans s’occuper des tisons qui faisaient grésiller sa chair ni des étincelles qui crépitaient dans ses cheveux.
— Seigneur comte, supplia le vieux garde-chasse tout tremblant, la bûche de Noël a reçu le baptême, craignez la main de Dieu, seigneur comte !
— Malheur !… firent toutes les voix, au moment où, clampinant d’une façon sinistre, et le dos courbé sous le faix de l’énorme bûche fumante, le comte Robert franchissait la seuil de la porte et disparaissait en blasphémant dans la nuit.
— À genoux ! fit le vieux Le Goffic.
Mais il était trop tard ; un cri de détresse qui n’avait rien d’humain déchira l’air au dehors et fit dresser les cheveux d’épouvante à tous les témoins de la terrible scène.
Et jamais plus on ne revit le comte Robert, seigneur de Kerfoël, dernier châtelain de la Tour-du-diable.
C’est depuis ce soir-là, mes enfants, que, dans les temps clairs, on aperçoit sur le disque resplendissant de la lune, un homme au genou disloqué, qui paraît marcher péniblement, courbé sous le poids d’un fardeau bizarre, où ceux qui ont de bons yeux reconnaissent comme une espèce de bûche à moitié calcinée et qui flambe encore par-ci par-là.
La narratrice réajusta ses lunettes, puisa de nouveau dans sa vieille tabatière d’argent niellé, toussa légèrement derrière son tricot, jeta un autre regard caressant aux mignonnes têtes blondes et brunes qui l’entouraient, et ajouta sur un ton de conclusion finale :
— On dit, mes enfants, que le malheureux a été condamné à porter ainsi la bûche de Noël sur ses épaules jusqu’au jour du jugement dernier.
— Et c’est lui qu’on voit dans la lune, grand-maman ?
— À ce qu’on dit, mes enfants.
— Avec la bûche de Noël ?
— Oui, mes enfants.
— Et sa jambe torse ?
— Et son pied-bot.
— Bien vraie, cette histoire-là ? demanda l’un des petits qui avaient écouté le plus attentivement et avec de plus grands yeux.
— Bah ! fit l’aînée des fillettes, une histoire de fées !
— Ah ! dame, mes enfants, dit en souriant la bonne grand-mère, vous m’avez demandé un conte de Noël, je vous ai répété ce qui me fut raconté quand j’étais petite : à votre tour, vous pourrez en faire autant quand vous serez vieux, vous croira qui voudra !
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