‹ La Noël au CanadaChapitre 23 sur 31 · Chapitre 2

Chapitre 2

Il y a de cela une quarantaine d’années, je me trouvais à Lévis, en compagnie d’un jeune couple de nouveau mariés de la Floride, qui avaient montré assez d’originalité d’esprit pour entreprendre un voyage de noces à travers le Bas-Canada en plein hiver.

Pour des arrivants du pays des magnolias, où les oranges mûrissent en janvier, la nouveauté du spectacle ne manquait pas d’attrait, comme on le pense bien.

Aussi les jeunes voyageurs étaient-ils déterminés à en jouir avec tout le raffinement possible. Et, pour démontrer que leur itinéraire avait été tracé avec l’intelligence sagace de deux amoureux en quête de pittoresque et d’émotions délicates, il me suffira d’ajouter que la visite de Québec et de ses environs par la fin de décembre, la messe de Minuit dans la vieille cathédrale historique, et le passage du Saint-Laurent à travers les banquises, au clair de la lune, se distinguaient parmi les principaux articles du programme.

Ils étaient donc arrivés à Lévis précisément la veille de Noël au matin, par la voie du Grand-Tronc ; et à seule fin d’attendre la nuit, ils avaient passé la journée à l’hôtel Victoria, où – ancienne connaissance du mari – j’étais allé les joindre, pour le plaisir de me faire un peu leur cicérone.

Dans la soirée, nous nous préparâmes pour la traversée, et nous nous rendîmes au « Passage », c’est-à-dire à l’endroit où les canotiers tenaient leurs quartiers ordinaires à l’affût des voyageurs.

— J’avons un beau clair de lune, c’est vrai, nous dit l’un d’eux, mais ça pince dur et ça charrie, allez ! Si vous voulez pas courir le risque de coucher sur les battures de Beaumont, vous ferez ben de pas vous risquer dans les glaces avant une couple d’heures d’icitte. Y a pas un canot pour attraper la Pointe-à-Puyseaux par ce courant-là. Le père Baron lui-même voudrait pas l’entreprendre.

— Où est-il, le père Baron ?

— Chez le bonhomme Vien, après fumer sa pipe. Il vous traversera pas plus qu’un autre avant onze heures, onze heures et demie, prenez-en ma parole. Vous pouvez entrer vous chauffer avec la petite dame, en attendant la fin du baissant. À la mer étale, je m’engage à vous débarquer dans l’anse du Cul-de-sac, en criant : Ciseaux !

— Eh bien, dis-je à mes deux jeunes amis, attendez-moi ici quelques instants, je vais consulter le père Baron ; c’est le patriarche du canton et l’oracle en pareille matière.

— Nous irons avec vous, fit la jeune femme.

— Mais, Madame, je ne vais pas dans un salon, je vous en avertis.

— Qu’est-ce que cela fait ? Ce n’est pas pour avoir mes aises que je désire traverser le Saint-Laurent par cette nuit glaciale.

— Mais, ces gens fument comme des volcans, vous allez être asphyxiée.

— Ça ne peut être pire que dans les cases de nos nègres, je présume.

— Ah ! pour ça, non.

— Eh bien, marchons ; je voyage non seulement pour voir du pays, mais aussi pour faire des études de mœurs.

— Alors soit ; du reste, vous ne verrez que de braves gens, un peu rustiques dans leurs manières, mais le cœur sur la main.

Je connaissais la maison du père Vien. Nous entrâmes, « sans cogner », suivant l’habitude et l’expression locales, et nous nous trouvâmes de plein pied dans un rez-de-chaussée d’une seule pièce, tout autour de laquelle circulait une rangée de bancs de bois accolés à la muraille.

Sur ces bancs, les jambes croisées ou les coudes aux genoux, une vingtaine de canotiers fumaient tranquillement leurs pipes culottées, en échangeant quelques mots par-ci par-là avec indifférence et bonhomie.

D’autres, plus récemment arrivés du dehors, la glace aux semelles et le givre aux moustaches, faisaient sécher leurs mitaines de cuir, en tapant du pied autour d’un lourd poêle de fonte à deux étages – à deux « ponts », comme on disait alors – qui bourdonnait au centre de la salle, solidement campé sur ses quatre pieds en pattes de lion.

Tous ces hommes, à la mise plus ou moins négligée, portaient pour la plupart une chemise de flanelle grise ou rouge sous un veston de bouracan, de cordelat ou d’étoffe « du pays », solidement retenu autour des reins par une ceinture en laine de couleur voyante. Un bonnet de fourrure leur descendait sur les yeux ; leurs pantalons, bien ficelés dans de longues tiges de bottes mocassines, étaient retenues à la hanche par une forte courroie bouclée, la bretelle gênant les épaules pour le maniement de la pagaie.

Il y avait là des jeunes, des vieux, barbes noires et barbes grises, à peine distincts dans la lueur douteuse des chandelles de suif que des appliques en fer-blanc retenaient aux murs, et qui ne se laissaient elles-mêmes entrevoir que vaguement à travers la fumée des pipes et la buée qui montait des vêtements mal séchés.

Deux passagers, assis dans un coin, attendaient comme nous l’heure propice à l’embarquement.

À notre aspect, le silence se fit, et les fronts se découvrirent – car la politesse est traditionnelle chez le Canadien, quel que soit le niveau de sa condition.

— Entrez, la petite dame ; entrez, ces messieurs ! fit le maître de la maison en venant au-devant de nous. Entrez vous asseoir. Vous voudriez traverser, sans doute ?

— Oui, monsieur Vien, et tout de suite, s’il y a moyen. Qu’en dites-vous, père Baron ?

— Y a toujours moyen de tenter le bon Dieu, répondit sentencieusement un grand vieillard à tête blanche et à figure honnête, qui fumait son brûle-gueule un peu à l’écart assis sur la seule chaise qu’il y eût dans la pièce ; y a toujours moyen de tenter le bon Dieu, mais ça porte pas chance.

— Vous croyez donc qu’il y a du danger ?

— Y a au moins le danger de passer la nuit sur la glace ; et avec une créature, c’est pas commode.

— Vous pouvez vous en rapporter au père Baron, intervint celui qui nous avait introduits, c’est ben rare qu’il donne un mauvais conseil.

— Ça, c’est vrai, fit un autre des fumeurs ; si ce pauvre Sanschagrin l’avait écouté l’année dernière, c’est tout probable qu’il serait encore de ce monde.

Je me rappelai un triste accident qui avait eu lieu l’année précédente, et dans lequel un citoyen bien connu de Lévis avait trouvé la mort en compagnie de deux autres passagers de la Beauce.

— Dame, fit un des canotiers, qui n’avait pas encore pris la parole – un homme de sombre apparence et à longue barbe noire – il avait vu la tête à Pitre, vous comprenez. Et quand on a vu la tête à Pitre…

— Il faut périr dans l’année, appuya un autre canotier.

— Ma foi du bon Dieu ! si j’avais le malheur de voir ça, moi, j’embarquerais pas dans un canot ni pour or ni pour argent ! fit une voix.

— Et moi, c’est pas pour mille piastres que je voudrais toucher à un aviron, ma grand-conscience ! fit un autre.

— Ah ! ni moi, sapristi ! s’écrièrent tous les voisins.

— Une légende ? me dit tout bas la femme de mon ami, à laquelle le père Baron avait courtoisement cédé l’unique chaise de céans, une légende ? Ah ! mais, c’est délicieux. Faites-leur conter cela, je vous prie.

— Qu’est-ce que vous entendez par « la tête à Pitre » ? demandai-je à celui qui le premier, avait fait allusion à la chose.

— Le père Baron peut vous raconter ça mieux que moi, répondit l’homme sombre, ça s’est passé de son temps.

— Ah ! pour le sûr, dit le père Vien, que l’ami Baron a ben connu Pitre Soulard ; moi aussi d’ailleurs. Un jeune homme comme il faut, mais malchanceux.

— Oui, dit le père Baron, ça devait finir mal. S’il était malchanceux, il était ben imprudent étout, le pauvre diable. J’ai pour mon dire, les enfants, que c’est ben superbe d’être brave, mais il faut pas tenter le bon Dieu. On se repent jamais d’avoir trop pris de précautions, on a du regret souvent d’en avoir pas pris assez. C’est pas pour me vanter, mais j’ai fait la traversée de Québec en canot, de l’automne au printemps, qu’il fit beau, qu’il fit mauvais, pour ainsi dire tous les jours de ma vie, et jamais, au grand jamais il m’est arrivé gros comme ça d’accident. Pourquoi ? Parce que j’ai jamais fait le fanfaron, et que j’ai toujours détesté les bravades. Je me laissais pas effrayer pour des riens, non ! Mais j’ai jamais eu honte de reculer devant le péril. Sa vie à soi on en fait ce qu’on veut, c’pas, quand on n’est pas trop craignant Dieu ; mais la vie des autres, faut pas jouer avec. Malheureusement, le pauvre Pitre Soulard, lui, était plus courageux que prudent. Il aimait mieux courir tous les risques, plutôt que de passer pour avoir eu peur.

Et le père Baron, entraîné par ses souvenirs et les rétrospections enthousiastes du vieux métier, nous raconta l’histoire de Pitre Soulard.

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