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Chapitre 3

Cette histoire nous reporte au mois de janvier 1844.
L’hiver avait été exceptionnellement rigoureux. Des vents de nord-est presque ininterrompus avaient déchaîné sur la région de Québec tourmente sur tourmente, en avalanches de grêle et de neige aveuglante, qui rendaient la traversée du fleuve très difficile, et quelquefois impraticable.

Le fleuve charriait du matin au soir et du soir au matin des montagnes de glace qui se brisaient sur l’angle des quais avec un bruit lugubre.

Ce n’était qu’à de rares intervalles que le regard pouvait atteindre d’une rive à l’autre à travers les grands brouillards tourmentés par la bourrasque.

Chacun disait, en s’abritant de son mieux contre le froid, la neige et le vent :

— Quel temps, mon Dieu, quel temps !

Mais c’était surtout pour les pauvres canotiers que la vie était dure. Quand ils partaient le matin, ils n’étaient pas toujours certains de rentrer au logis le soir.

Un jour, cependant, le soleil s’était levé sur un horizon clair et calme. Le froid était vif, mais sec. On entendait au loin craquer les banquises, la neige durcie criait sous le pas des piétons, mais le ciel flamboyait, limpide et transparent comme du cristal de roche.

La glace avait tellement afflué durant la nuit qu’elle s’était solidifiée tout à coup, en fermant l’issue du bassin de Québec, à l’endroit où le fleuve se resserre brusquement entre la Pointe-Lévis et l’extrémité sud-ouest de l’île d’Orléans. En d’autres termes et pour parler le langage technique « le pont était pris à la clef ».

Or, quand le pont est pris à la clef, le reste des glaces flottantes qui dévalent d’en amont n’en suivent pas moins le flux et le reflux de la marée, c’est-à-dire que le flot les repousse à plusieurs milles au-dessus de la ville, jusqu’à ce que le jusant les ramène se heurter contre la formidable barrière.

C’est ce qui s’appelle le « Chariot ».

Quand le chariot est remonté, la traversée se fait à l’eau claire et presque aussi facilement qu’en été ; mais gare là-dessous quand la monstrueuse banquise, roulant à pleins bords d’un rivage à l’autre, revient s’écraser contre l’obstacle qui lui barre la route du Golfe !

Le choc est terrifiant.

Malheur, alors, à ceux qui se trouvent pris dans les mâchoires de la bête aveugle !

Ce fut le sort du pauvre Pitre Soulard.

Comme il est dit plus haut, le temps était exceptionnellement serein, mais le fleuve n’en était pas moins menaçant.

Pitre Soulard avait dès le matin traversé de Lévis à Québec ; et, après avoir effectué son chargement de retour, se préparait à prendre le large pour regagner la rive sud.

Malheureusement, un de ses passagers lui avait fait perdre un temps précieux, et le chariot, qu’entraînait le reflux commençait à doubler les quais du Foulon, lorsque Pitre Soulard, son aviron à la main, cria de toute la force de ses poumons :

— Embarque ! embarque !…

— Il est bien tard, Pitre, lui fit observer quelqu’un.

— Bah ! répondit-il, ça me connaît, allez, ces affaires-là.

— Ton canot est trop chargé, lui dit un autre, tu auras le chariot sur les flancs avant d’atteindre la batture de Lévis.

— Laissez-moi donc tranquille, vous autres ! me prenez-vous pour un serin ?

— Pitre Soulard, fit à son tour le père Baron, qui se trouvait là, pas de bêtises, hein !… On gagne rien à tenter le bon Dieu.

— Vous êtes tous des poules mouillées ! s’écria Pitre Soulard en lançant son canot en plein courant, du haut de la batture qui bordait l’anse où s’élève aujourd’hui le marché Champlain.

Ce fut un lourd plongeon dans un rejaillissement d’écume ; les pagaies creusèrent la vague avec effort, et le canot, monté par seize personnes, tant passagers que rameurs, s’éloigna sous le ciel bleu, en laissant derrière lui un long sillage d’argent dans le flot sombre, tandis que la voix énergiquement timbrée de Pitre Soulard criait :

— Nageons, les cœurs !…

Le courant déferlait avec une violence extrême : en quelques instants on les eut perdus de vue dans la direction du quai des Indes.

Vingt minutes après, le chariot passait en mugissant devant Québec, et les curieux qui regardaient rouler la trombe virent le père Baron faire un signe de croix à la dérobée, les yeux tournés du côté du large.

Le soir, quand la nuit hâtive de janvier descendit sur les hauteurs de Lévis, deux hommes côtoyaient le rivage en sanglotant, secoués de frissons convulsifs.

C’était Pitre Soulard, échappé à la mort comme par miracle, avec un de ses camarades.

Les quatorze autres avaient péri, noyés dans l’eau du fleuve ou impitoyablement broyés par les glaçons, dont les blocs énormes et les arêtes terribles avaient pulvérisé comme une allumette l’imprudente embarcation avec presque tout ce qu’elle contenait.

Si effroyable qu’elle fût, cependant, la leçon ne suffit point à corriger le téméraire.

Deux ans plus tard, dans une circonstance à peu près analogue, sa forfanterie causa la mort à deux autres malheureux, qui n’avaient pas craint de s’embarquer avec lui, malgré la réputation de fatalité attachée naturellement à sa personne.

Cette fois-là, par exemple, il y passa lui-même – et d’une façon tout particulièrement tragique.

Comme il se débattait à la nage en s’efforçant de s’agriffer à l’épave de son canot chaviré en plein chenal, une immense « glace vive », une de ces gigantesques feuilles de glace fine, acérées comme du verre et tranchantes comme l’acier, l’atteignit, foudroyante, et le décapita sous les yeux horrifiés de ses compagnons, aussi prestement qu’aurait pu faire le couperet de la guillotine.

La tête du malheureux rebondit au loin, et ricocha plusieurs fois sur la glace, en laissant une lugubre trace de sang sur son passage.

C’est cette tête qui revient, dit-on.

Dans cette partie du bassin de Québec qu’on appelle « entre les deux églises » – où les caboteurs du bas du fleuve ne manquent jamais, en passant, de dire un ave pour les « bonnes âmes » – la vision fantastique apparaît quelquefois.

C’est surtout par les jours de brume ou de « poudrerie » neigeuse que l’horrible fantôme se montre aux canotiers effrayés, que les glaces ont entraînés dans ces dangereux parages.

Tout à coup, au moment où l’on s’y attend le moins, on voit émerger de cette espèce d’obscurité laiteuse une vaste lame de glace, sur laquelle glisse en sursautant quelque chose de noir et d’informe qu’on distingue à peine dans les vagues opacités blanches.

C’est la tête à Pitre.

Virez de bord sans perdre une seconde !

Malheur à ceux qui l’ont aperçue : ils meurent dans l’année, et le plus souvent de mort accidentelle.

C’est cela qu’avait vu, dit-on, l’infortuné Octave Sanschagrin.

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