‹ La Noël au CanadaChapitre 27 sur 31 · Dixième partie Le Fer à cheval

Dixième partie Le Fer à cheval

C’est un Montréalais bien connu qui parle.
Cette année-là, dit-il, je passai l’hiver à la Nouvelle-Orléans, en compagnie d’un de nos compatriotes, que je nommerai Alphonse, si vous le permettez – le plus aimable des camarades, le plus loyal des amis, mais aussi l’enfant le plus fataliste de la création.

Fataliste à ce point, qu’un bon jour, en pleine rue, il me tombe presque dans les bras en s’écriant tout joyeux :

— Mon cher ami, embrasse-moi : je viens de perdre cinq piastres !

Et, avant que j’eusse eu le temps de lui faire remarquer que je ne voyais point là un sujet de félicitations bien pressant, le voilà à faire un tour de valse sur le trottoir, au grand ébahissement des passants affairés.

Il avait accidentellement cassé un petit miroir le matin, et il s’attendait à n’importe quel malheur dans le cours de la journée. La perte des cinq dollars conjurait la guigne ; de là l’exubérance de sa jubilation.

Les chats noirs avaient, en particulier, le don de l’horripiler. Il aurait fait dix lieues pour en éviter un.

C’était le premier hiver que je passais sous un climat méridional ; et, ne connaissant encore, en fait de température de décembre, que les bourrasques neigeuses de Québec et la bise glaciale de Chicago, je vivais dans l’extase, grisé de soleil et de parfums.

De son côté, mon ami était un gai boute-en-train, mordant à belles dents dans le fruit plein de saveur de la jeunesse insoucieuse ; et, sans ennuis, sans inquiétudes, sans chagrins d’aucune sorte, nous menions là la plus radieuse vie de garçon qu’on puisse imaginer.

Notre matinée était consacrée au travail ; mais l’après-midi… mais le soir… À la libre disposition de nos capricieuses fantaisies !

Alphonse faisait partie d’une grande maison d’exportation de produits louisianais ; et, sur le même pallier que les bureaux de l’établissement, mais en arrière et séparé d’eux par une vaste pièce à peu près vide, qui servait, au besoin, de magasin d’échantillons, il s’était meublé un fort joli appartement que nous partagions en frères.

Les cloisons qui nous séparaient des bureaux étaient vitrées depuis le soubassement jusqu’au plafond ; de sorte que, de notre chambre à coucher – c’était cette pièce-là surtout que nous partagions en frères – nous pouvions apercevoir plus ou moins ce qui se passait du côté de la façade, où, par parenthèse, se trouvait notre seule issue.

Une antichambre tout étroite nous mettait en communication avec le magasin.

Noël approchait… le jour de l’An aussi, naturellement ; nous nous promettions du bon temps, de joyeuses soirées, d’aimables rencontres.

Un soir, cependant, en rentrant au logis après une nuit passée chez un planteur des environs, je trouvai Alphonse tout morose.

Un chat de couleur noire s’était, à ce qu’il me raconta, introduit le matin dans nos chambres, on ne sait trop comment, et John, notre domestique, de couleur noire aussi, aidé de toutes les mains en disponibilité, avait eu un mal de chien à en débarrasser la maison.

Durant deux jours, mon ami parut très occupé, inquiet.

Le causeur brillant, toujours prêt à rire à plein cœur, se faisait taciturne. Il mangeait plus que du bout des lèvres.

Le chat noir pouvait l’avoir ennuyé, mais le bouleverser à ce point, c’était inadmissible.

— Allons, lui dis-je la veille de Noël au soir, en le voyant fureter partout avec une humeur massacrante, qu’y a-t-il donc pour te rendre ainsi tout chose ?

— Il y a… grommela-t-il d’un ton rageur et en mâchonnant des jurons… y a qu’on m’a volé, tout simplement.

— Volé !

— Oui ! et le plus triste, ajouta-t-il en laissant tomber les bras de découragement, c’est que j’ai peur d’être obligé… de soupçonner quelqu’un…

— Est-ce possible ? Mais qui pourrais-tu donc soupçonner ?

— John, notre pauvre nègre. Comprends-tu ? soupçonner quelqu’un qu’on a toujours cru honnête ! Renvoyer un homme, déshonorer un vieillard… innocent peut-être ! Parole d’honneur ! je ne voudrais pas pour dix fois ce que j’ai perdu…

— Mais qu’as-tu donc perdu ?

— Mon porte-monnaie.

— Avec de l’argent ?

— Deux billets de cinq cents.

— Sapristi !

— Oui, mon cher, j’avais retiré cet argent de la banque pour conclure un marché, le soir, avec un vieux Créole. Tu sais que bon nombre de ces Créoles ne veulent pas entendre parler de chèques ; à peine s’ils acceptent des greenbacks. Or, mon homme ayant manqué au rendez-vous, mes mille dollars étaient restés en portefeuille ; et tout à disparu le lendemain matin, tiens, là, sur le dossier de cette chaise, dans la poche intérieure de mon gilet… Maudit chat noir !…

— Et tu as bien cherché ?

— J’ai tout bouleversé, rien !… Mais n’en parlons plus, ajouta-t-il, en me prenant par le bras et en me tournant la tête du côté d’un joli petit poêle de fantaisie qui occupait le centre de notre chambre à coucher, regarde ! c’est la dernière fois que ces bêtises-là m’arrivent.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Un fer à cheval que je viens de trouver dans la rue. Enfoncée la déveine !

Et, en effet, j’aperçus, qui se balançait avec des reflets métalliques, un fer à cheval tout usé, suspendu en équilibre sur la fleur centrale qui surmontait le petit calorifère chargé de nous protéger contre les crudités éventuelles de la saison.

— Et tu crois… fis-je avec un sourire.

— Oui, je crois ! interrompit-il avec conviction ; tu verras toi-même.

— Eh bien, allons dîner ; nous boirons à la santé du sorcier qui doit ramener la bonne étoile sur notre horizon. S’il pouvait te rapporter ton porte-monnaie !

— Qui sait ? En tout cas, allons dîner, nous souperons après la messe de Minuit. J’ai recommandé à Victor de nous faire des croquignoles pour nous rappeler le pays.

— Bonne idée ! Mais y tiens-tu, toi, à la messe de Minuit ?

— Sans doute, j’y tiens. Les artistes de l’opéra vont chanter chez les jésuites, tu sais…

— Alors tu iras seul, car j’ai un rendez-vous pour la grand-messe de demain.

— Et les croquignoles ?

— Tu m’en apporteras.

Et voilà comment, le 25 décembre 1870, vers une heure du matin, je dormais seul – notre domestique ayant son logement ailleurs – dans un appartement solitaire de la rue Poydras, à la Nouvelle-Orléans, pendant que sous les voûtes tout illuminées des églises flottaient les chants joyeux de cette mystérieuse nuit de Noël si chère à tous les cœurs chrétiens.

Tout à coup, je m’éveillai.

Un bruit s’était fait entendre du côté des bureaux.

— Voici Alphonse qui rentre, me dis-je à moi-même ; j’aurais dû laisser le gaz allumé.

Ici, il me faut ouvrir une parenthèse.

Depuis quelques semaines, une singulière terreur régnait à la Nouvelle-Orléans.

On ne parlait que de cambrioleurs et de vols avec effraction.

Tous les matins, les journaux nous apportaient le récit de portes enfoncées, de tiroirs forcés, de coffres-forts dévalisés.

La police n’y pouvait rien. Les hardis voleurs défiaient sergents de ville et détectives, avec une habileté étonnante et une audace inouïe.

Guettés dans une direction, ils opéraient dans une autre, et presque toujours à coup sûr.

Ils s’attaquaient surtout aux coffres de sûreté ; et quand ceux-ci résistaient aux rossignols et aux pinces-monseigneurs, les coquins se servaient au besoin de fulmicoton, de nitroglycérine ou autres explosifs pour faire sortir les gonds et les serrures.

Bref, la ville était dans une alerte presque continuelle.

Mais revenons à mon récit.

Au moment où je faisais cette réflexion que j’aurais dû laisser le gaz allumé pour guider mon camarade, j’aperçus, en détournant la tête, comme un vague reflet intermittent se jouer dans le vitrage de la cloison.

— Allons, tant mieux, pensai-je, il a de la lumière.

Et j’attendis.

Pas un bruit de pas ; silence complet.

— Qu’est-ce qu’il fait donc ? me demandai-je en m’agenouillant sur mon lit pour jeter un coup d’œil du côté des bureaux.

— Tiens, ils sont deux ! fis-je tout surpris. Et que vont-ils faire à la caisse ?

Au même instant, la lueur d’une lanterne sourde me passa sur la figure, puis j’aperçus deux ombres qui se penchaient vers un des coffres-forts de l’établissement ; j’entendis même résonner le bouton de la serrure à secret.

Une pensée rapide comme l’éclair me fit frissonner jusque dans la racine des cheveux.

Nul doute, c’étaient les cambrioleurs !

Qu’allait-il arriver ?

Se contenteraient-ils de piller les bureaux ?

S’aviseraient-ils de venir de mon côté ?

Et alors ?…

Comment leur échapper ? comment donner l’alarme ? comment me défendre, si l’on me relançait au fond de ce gîte sans issue, où j’étais pris comme dans une souricière ?

Pas une arme, pas une canne !

J’étais même incapable de m’habiller, le moindre bruit pouvant attirer l’attention des malfaiteurs.

Il ne fallait pas rester au lit pourtant.

Une idée me vint : le fer à cheval d’Alphonse !

Oh ! la bonne idée tout de même qu’il avait eue, ce cher Alphonse !

Un instant après, j’étais debout dans l’antichambre, effacé derrière le chambranle de la porte s’ouvrant sur le magasin, en chemise de nuit, flageolant sur mes jambes, claquant des dents, retenant mon haleine, la sueur au front, l’angoisse au cœur, et mon fer à cheval à la main.

On est toujours plus craintif à l’étranger que chez soi. Du reste un réveil en sursaut n’est pas fait pour donner de l’assurance. J’avais une peur folle.

L’attente dura-t-elle longtemps ? je ne saurais le dire, mais cela me parut long comme un siècle.

Ce que les voleurs avaient fait pendant ce temps-là, je ne m’en rendais aucunement compte.

J’avais la tête perdue.

Et j’attendais la fin, n’ayant qu’un espoir : que les burglars, satisfaits de leur butin, partissent sans songer à se diriger de mon côté.

Vain espoir.

Les deux ombres – elles me parurent gigantesques – étaient sorties des bureaux et s’en venaient droit à moi, le feu de leurs lanternes se promenant d’abord de droite et de gauche comme pour explorer les lieux, et enfin s’arrêtant sur la porte ouverte, où, figé de terreur et plus mort que vif, j’attendais le dénouement tragique qui ne pouvait manquer maintenant de se précipiter.

À cet instant suprême, par un curieux phénomène psychologique, le courage du désespoir me revint au cœur avec le sang-froid.

Je pus réfléchir.

Je me dis qu’une seule chance de salut me restait : ne pas me laisser surprendre, en assommer un du premier coup ; et dire à l’autre : À nous deux !

Pas une seconde ne s’écoula entre la pensée et l’exécution.

Les deux hommes marchaient vers moi, presque entièrement masqués par l’ombre, leurs réflecteurs projetant deux cônes de lumière en droite ligne devant eux.

Ce fut alors que j’apparus soudain, blanc comme un spectre dans l’encadrement éclairé de la porte ; et plus prompt que la foudre, en poussant un cri sauvage, je lançai mon arme avec une précision et une force terribles, droit à la tête de ce que je croyais être un des bandits…

Clic !… un bruit sec et métallique se fit entendre, en même temps qu’une voix tonitruante hurlait :

— Goddam !... don’t kill the police !...

Le contrecoup de l’émotion me fit chanceler.

La réaction fut si soudaine que je pus à peine balbutier un mot d’excuse au pauvre gardien de la paix, que j’avais failli tuer.

Tout s’expliqua.

Alphonse, en partant pour la messe de Minuit, avait mal fermé la grande porte de fer qui donnait accès à notre appartement.

Le pêne à ressort n’était pas entré dans la gâchette.

Les deux sergents de ville, redoublant de précautions à cette époque de brigandages fréquents, avaient, dans leur ronde de nuit, poussé la porte, et la trouvant entrouverte, pénétré à l’intérieur à la recherche des voleurs possibles.

Ils avaient visité les bureaux, examiné les coffres de sûreté, et ils étaient en frais de compléter leurs recherches, en faisant une tournée dans les autres parties de la maison, lorsque mon fer à cheval était venu heurter et briser l’un des numéros en chiffres de cuivre qui ornaient le front de leurs shakos.

Si le coup avait porté deux pouces plus bas, le malheureux était assommé.

Je me remis petit à petit ; et quand l’ami Alphonse rentra, tout effaré de voir la porte ouverte, il me trouva aux prises avec une bonne bouteille de vieux bourbon du Kentucky, pour me restaurer les nerfs d’abord, et ensuite pour trinquer avec mes dévaliseurs de safes, deux bonnes têtes d’Irlandais qui riaient de ma peur avec des bouches fendues jusqu’aux oreilles.

— Here’syour luck ! criaient-ils avec un entrain magnifique.

— Here’syour luck ! old friends ! répondais-je avec un enthousiasme guère plus dissimulé.

— MerryChristmas !intervint le bon Alphonse en entrant. J’apporte les croquignoles.

— Merry Christmas and Happy New Year !

— God bless ye all, and Erin go bragh !

Mon camarade fut bientôt au courant de la situation.

— Tu vois, mon vieux, me dit-il, qu’il est quelquefois bon d’avoir un fer à cheval sous la main.

— En tout cas, fit le policeman dont le numéro était endommagé, ça vaut toujours mieux que de l’avoir dans le front.

— Au fait, remarquai-je, qu’est-il devenu, le fer à cheval ?

— Je n’en sais rien, fit l’un des sergents.

— Ni moi, dit l’autre.

— Le fait est que je ne l’ai pas entendu tomber, fis-je à mon tour.

— Cherchons-le !

Et, armés de bougies et des lanternes sourdes, nous nous mîmes à fureter dans tous les coins, à la recherche du fer à cheval.

— Mais où est-il donc ?

— Il ne doit pourtant pas être bien loin.

— Pour sortir du magasin, il lui aurait fallu passer à travers un carreau.

— Et nous n’avons rien entendu.

— Et pas une vitre n’est brisée.

— C’est étrange.

— À moins qu’il ne soit là-dessus, hasarda l’un des sergents de ville.

Et il désignait une longue pile de barils vides de whisky dressés bout à bout dans un coin du magasin, et qui atteignaient presque le plafond.

— Ce n’est pas possible.

— Je veux en avoir le cœur net, dit Pat. Fais-moi la courte échelle, Michael.

Et voilà Pat en frais d’escalader les vieux barils qui résonnaient joyeusement sous les assauts de ses poings et de ses genoux.

Enfin, il atteignit le sommet.

— Hurrah, boys ! cria-t-il,here’s the beggar !

Et il brandissait triomphalement le fer à cheval.

Tout à coup :

— Holdon ! cria-t-il de nouveau. Il y a autre chose. What’sthis ? Un porte-monnaie, by Jove !

— Mon porte-monnaie ! clama Alphonse.

Et le brave policeman tomba dans nos bras, le porte-monnaie perdu à la main.

— Il n’était pas pour rester là vingt ans, disait-il ; excellente cachette. Pas bête, le voleur !

Mon ami m’embrassait en riant aux larmes :

— Le fer à cheval ! disait-il, le fer à cheval… y croiras-tu maintenant ?

Puis il devint tout triste ; et jetant le fatal porte-monnaie sur son lit :

— Oh John !… dit-il d’un air découragé ; je lui aurais confié une fortune… À qui se fier, mon Dieu ?

Le matin, John parut, et à nous trois nous trouvâmes la clef de l’énigme.

Du gilet suspendu au dossier de la chaise, le porte-monnaie était tombé dans une botte qui par hasard se trouvait droit au-dessous.

L’infernal chat noir, poursuivi par tous les manches à balai de l’établissement, s’était réfugié sur les barils de whisky. La botte, lancée par le solide poignet d’Alphonse, avait délogé l’animal, mais était retombée vide.

Le porte-monnaie était resté sur la pile de barils ; et comme personne n’aurait jamais soupçonné qu’il fût là, il aurait bien pu, malgré l’avis de Pat, y rester vingt-ans, et même plus.

À savoir, par dessus le marché, si l’auteur de la trouvaille aurait eu l’honnêteté de John injustement soupçonnée.

Ce bon vieux John, s’il est encore de ce monde, il doit se rappeler les étrennes qu’il reçut cette année-là.

Quant à moi, je n’aurais jamais cru qu’on pût avoir une telle peur en pleine nuit de Noël.

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