Neuvième partie Ouise
Il y a quelques années passées, des circonstances particulières avaient conduit à Nicolet – jolie petite ville située sur les bords de la rivière du même nom – une famille de cinq personnes en tout, ni riche ni pauvre, de condition ni humble ni brillante, mais chez qui l’ange du bonheur domestique avait toujours eu sa place au foyer et son couvert à table.
À l’époque où se passe ma petite histoire, la plus jeune des trois enfants – une blonde aux yeux noirs, toute mignonne et toute frêle – avait à peine quatre ans ; mais sa jolie figure et ses mines futées, pleines d’espiègle câlinerie, l’avaient déjà rendue populaire dans tout le voisinage.
Elle parlait toujours d’elle-même à la troisième personne ; et son nom de Louise – qu’elle prononçait Ouise – était devenu familier un peu partout, depuis le bac du passeur Boisvert jusqu’au palais épiscopal ; car il ne faut pas oublier que nous sommes dans un évêché.
Quand celle qui le portait se penchait au balcon sur lequel s’ouvrait le salon paternel, ou qu’elle se promenait, légère comme une alouette, dans les allées du jardin, sa tête mutine émergeant ci et là parmi les rosiers et les chèvrefeuilles, les vieux prêtres qui se rendaient auprès de l’évêque, les collégiens qui tournaient l’avenue du Séminaire, les messieurs et les dames qui suivaient le trottoir de la grand-rue, ne manquaient jamais de lui dire en passant :
— Bonjour, Louise !
Ce à quoi une petite voix fraîche et rieuse répondait invariablement :
— Bonzour !
Les cochers même, les travailleurs qui revenaient du chantier après leur journée faite, lui souriaient avec un mot d’affection :
— Bonjour, mam’zelle Louise !
Et la fillette répondait avec un gazouillis sonore et clair comme un ramage de pinson :
— Bonzour, monsieur.
Souvent elle arrêtait les cochers d’un signe de son petit doigt rose, et quand ils s’approchaient pour lui demander ce qu’il pouvait y avoir à son service :
— Un tit tour ! murmurait-elle à demi-voix, pendant que tout un arsenal de malins sourires se dessinait aux coins de sa bouche et de ses yeux.
Quelquefois le cocher objectait :
— J’ai pas le temps, mam’zelle Louise.
Alors, elle posait l’index de sa main droite sur l’index de sa main gauche, et avec un accent d’irrésistible lutinerie :
— Un tit, tit, tit, tit !… gazouillait-elle, en variant ses intonations comme les vocalises les plus flûtées de la musique italienne.
C’était fini. Le cocher s’arrêtait, la regardait un instant, puis cédant tout à coup à un accès de bienveillance bourrue :
— Bigre d’enfant ! grommelait-il, pas moyen de lui rien refuser, à celle-là…
Et saisissant la petite dans ses deux bras robustes, il la déposait sur le siège de son barouche, sautait à côté d’elle, fouettait sa bête, et partait à l’aventure, pendant que l’enfant secouait ses boucles blondes dans le vent, et que ses éclats de gaieté s’égrenaient dans l’air comme des poignées de perles, aux oreilles des passants, qui la regardaient aller avec un sourire.
Bref, Louise se faisait aimer.
Aimait-elle quelqu’un en retour ?
Si elle aimait quelqu’un ! À qui demandez-vous cela ? Elle aimait tout le monde.
Oh ! oui ; mais à part le frère et la sœur – et surtout le papa et la maman toujours exceptés sous ce rapport – ce que Louise aimait le mieux, incontestablement, c’était son chien.
Car elle avait un chien, mademoiselle Louise ; un beau griffon français dont on apercevait à peine les yeux sous les longues mèches de sa luxuriante toison, un bon toutou qu’on avait nommé Corbeau, parce qu’il était tout noir.
De son côté, le chien s’était attaché à l’enfant et ne la quittait pas d’une semelle, si l’on peut se servir de cette expression quand il s’agit de la race canine.
Si quelque chose avait le don de jeter la petite dans des accès de gaieté folle, c’était cette vieille chansonnette, que son père lui chantait souvent, et dont voici une bribe :
Il était un petit homme
Qui s’appelait Guilleri,
Carabi !
Il s’en fut à la chasse,
À la chasse aux perdrix,
Carabi !
Titi, carabi !
Toto, carabo !
— Toto Corbeau !… s’écriait-elle.
Et son frais éclat de rire partait comme une fusée.
La première fois que la petite fut conduite à confesse, son père lui avait dit :
— Tu prieras le bon Dieu pour moi, n’est-ce pas, Louise ?
— Oh ! oui, avait-elle répondu.
Et, à son retour, quand le père lui eût demandé si elle avait bien rempli sa promesse :
— Oui, papa, répondit-elle, Ouise a dit deux gros péchés pour toi.
Voilà.
Et maintenant que le lecteur connaît mon héroïne, qu’on me laisse conter l’histoire promise.
À l’approche des fêtes, le papa était allé passer un jour ou deux à Montréal : on devine un peu dans quel but.
Il revint au logis juste la veille de Noël, avec une petite malle assez lourde, dont la clef – quel contretemps ! – avait été perdue en route.
Ce que cette malle contenait ? Il n’en avait pas le moindre souvenir.
En tout cas, ce ne pouvait pas être des cadeaux, car, pour une raison ou pour une autre, il avait – chose étrange ! – trouvé toutes les boutiques fermées. Et, du reste, chose encore plus ennuyeuse, l’argent lui avait manqué…
Dans de pareilles conditions, comment voulez-vous acheter le moindre jouet ?
C’était bien fâcheux, mais tout le monde sait que, dans la nuit de Noël, Santa Claus fait sa tournée, et que sa hotte est toujours remplie de jolis présents pour les enfants sages.
— Allons, mes anges, déposez vos souliers dans la cheminée, accrochez vos bas au pied des couchettes, faites votre prière, et vite, sous les couvertures ! Demain matin, nous verrons ce que l’ami des petits enfants vous aura apporté. Si vous dormez bien, vous pouvez être sûrs qu’il ne vous oubliera pas.
Le garçon – rendons-lui cette justice – fit une moue où perçait une certaine dose d’incrédulité ; la cadette resta quelque peu pensive ; mais Louise se mit à sautiller en battant des mains et en lançant tout un feu roulant de rires perlés et d’interminables cris de joie.
Tout à coup, elle s’arrêta et se prit à réfléchir.
Puis, levant sur son père ses grands yeux inquisiteurs :
— Santa Claus va-t-il aussi porter quelque chose au tit Zésus ? dit-elle.
— Mais non, mon enfant.
— Pourquoi ?
— Parce que le petit Jésus n’en a pas besoin, lui, ma chérie ; tout lui appartient.
— Si, en a besoin ; l’est pauvre ; Ouise vu auzourd’hui ; a pas de tite robe ; a froid, froid… Pauv’ bébé va pleurer… sûr !
Et la petite portait son doigt à sa lèvre, tout émue, la voix saccadée, presque larmoyante, et la poitrine palpitante comme celle d’un oiseau qu’un enfant a saisi par une plume de son aile.
Mais les émotions de l’enfance passent vite : les adieux du soir et les préparatifs de la nuit firent diversion.
Trois bons baisers bien sonores à papa, trois caresses bien tendres à maman ; et, dix minutes après, trois paires de jolis souliers neufs se trouvaient rangées sur les dalles du foyer, et trois mignonnes têtes blondes et brunes sommeillaient dans le creux de trois oreillers blancs fleurant l’iris, dans l’ombre des rideaux où se jouait la lueur douce et tremblotante des veilleuses.
La clef de la malle fut bien vite retrouvée, comme on le pense bien.
Et, conséquence naturelle, les cadeaux encombrèrent bientôt les abords de la cheminée : une grosse poupée richement habillée s’installa carrément en travers des souliers de Louise ; les petits bas suspendus au pied des lits regorgèrent de bonbons et de bijoux glissés là par la main discrète de la maman ; et quand, avant de se retirer, le père jeta un regard attendri dans l’entrebâillement des portes derrière lesquelles reposaient ses trésors, il crut voir l’essaim des génies ailés qu’on appelle les songes voltiger autour du front de sa favorite, et lui murmurer à l’oreille quelques-uns des divins secrets que, cette nuit-là surtout, les anges du ciel échangent entre eux dans l’enchantement des félicités éternelles.
Et, pendant que les domestiques sortaient sur la pointe des pieds pour se rendre à la messe de Minuit, les deux époux, retenus au logis par le devoir paternel, s’endormaient doucement bercés par la grande voix des cloches qui chantaient dans la nuit l’hosanna de la Rédemption entonné par les anges sur les collines de la Judée.
Aux premières lueurs du jour, des exclamations joyeuses les éveillèrent.
Un tapage harmonieux de trompettes, de tambours et de crins-crins, mêlé à des voix argentines, montait de l’étage inférieur.
En deux minutes, la maison fut sur pied.
Oh ! la ravissante chose que ces bonheurs enfantins, si purs de tout mélange, qui coûtent si peu cher à ceux qui les procurent, et dont le souvenir radieux vous suit tout le long de votre existence, jusqu’à l’âge des rétrospections mélancoliques !
La douce chose, surtout, que les tendresses reconnaissantes, que les candides et honnêtes sourires dont ils vous sont si largement payés !
Tout le monde ne fit bientôt qu’un groupe.
— Mais où est l’autre ? demanda le père, en embrassant les deux aînés ; Louise n’est pas encore levée ?
— Si fait, dit la maman, son lit est vide.
— Où est-elle donc alors ?
— Sais pas, répondent les petits.
— Louise !
— Louise !
On croit à une espièglerie ; on s’inquiète, on cherche…
— Où est le chien ? fit le père avec un serrement de cœur.
— Corbeau !
— Corbeau !
— Corbeau !…
Rien n’apparut, pas le plus petit grondement joyeux ne se fit entendre.
Le père eut une exclamation d’angoisse :
— Le chien n’y est pas ! l’enfant est disparue ! mon Dieu où est-elle ?
Et tout affolé, il s’élança dehors tête nue, sans même remarquer qu’on avait tiré le verrou.
Une légère couche de neige était tombée pendant la nuit : des pistes traversaient le jardin et se dirigeaient du côté de la cathédrale. On y reconnaissait la trace de deux petits pieds mignons, et cette rosette en forme de trèfle à cinq feuilles, que la patte d’un chien laisse derrière elle sur le sol malléable.
Cela rassura un peu le pauvre père, qui poursuivit sa course dans la direction indiquée par les pistes.
Il n’avait pas fait une centaine de pas, qu’il se trouvait en face de l’évêque, son ancien compagnon d’études, qui venait à lui, tenant par la main la fillette, dont l’autre menotte disparaissait parmi les longs poils rugueux du griffon.
— Ah ! Monseigneur… s’écria le père encore tout bouleversé par la poignante inquiétude qu’il venait d’éprouver.
— Je vous ramène une petite sainte, fit l’évêque.
Et remettant à son interlocuteur un léger paquet dissimulé sous son bras :
— Avec une restitution, ajouta-t-il en souriant.
On sut bientôt ce qui s’était passé.
Il faisait encore sombre, et les lampes allumées avant le jour à l’évêché n’avaient pas encore pâli devant l’aurore, lorsqu’on entendit sonner à la porte.
Ce fut la vieille Thérèse, la jardinière, qui alla ouvrir.
Un type à peindre que cette Thérèse.
Figurez-vous une vieille bougonneuse qui trimait dur, jordonnait du matin au soir, fumait comme une locomotive, et qui, contente ou mécontente, manifestait sa satisfaction ou son impatience en mâchonnant toujours le même juron : Crémillion !
Vous lui donniez des sous, du tabac, un petit verre, quelque vieux vêtement :
— Cré million ! disait-elle, merci : c’est ça qui fait mon affaire !
Si les enfants du voisinage entraient dans son jardin, marchaient sur ses plates-bandes ou chipaient ses roses :
— Cré million ! s’écriait-elle, attendez voir, les marcassins, que je vous pende par les oreilles à la clenche de la porte.
Les enfants, qui connaissaient la valeur de ses menaces, n’en avaient guère peur et l’avaient surnommée Million.
De son côté, elle ne s’en fâchait pas.
Donc, la vieille Thérèse alla ouvrir la porte.
— Bonzour, Miyon, fit une petite voix qui sortait de l’ombre.
Thérèse s’approcha ; c’était Louise avec son chien et un petit paquet qu’elle portait précieusement au bout de ses bras, comme quelque chose de vénérable et de sacré.
On conçoit la surprise de la vieille.
— Comment, s’écria-t-elle, c’est toi, puceron !… Cré million ! qu’est-ce que tu viens faire ici à pareille heure ?
— Veux voir monsieur Monseigneur.
— Monseigneur, monseigneur… Cré million ! il a d’autre chose à faire qu’à s’amuser à toi, monseigneur. Entre te chauffer, tiens ! Regardez-moi ça, cré million ! c’est déjà gelé comme un creton. A-t-on jamais vu ?…
— Qu’est-ce que c’est ? fit une voix paternelle bien connue de la fillette.
Et le bon évêque apparut dans l’encadrement d’une des portes de l’antichambre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est moi.
— Qui, toi ?
— Ouise !
— Louise ! c’est pourtant vrai ! avec qui es-tu ?
— Avec Corbeau.
— Ton père sait-il que tu es sortie ?
— Dort !
— Et que viens-tu faire ?
— Ouise apporte tite robe pour tit Zésus.
— Tu apportes une robe pour le petit Jésus ?
— Oui, a vu lui hier, a pas de robe, a froid, froid.
— Mais où l’as-tu prise, cette robe ?
Alors l’enfant se mit à raconter, dans son naïf langage de bébé, avec mille hésitations et en balbutiant les mots trop difficiles à prononcer, comme quoi elle avait mis ses souliers dans la cheminée, la veille au soir, avant de se coucher ; comme quoi Santa Claus était venu pendant la nuit et lui avait apporté une grosse poupée en toilette, avec une belle robe neuve ; comme quoi elle avait alors pensé au petit Jésus tout seul au fond de sa crèche, exposée dans la grande église froide ; et enfin comme quoi elle avait déshabillé la poupée pour habiller celui qu’elle appelait « le tit Zésus ».
L’évêque écoutait tout cela avec attendrissement.
— Mais ta poupée va avoir froid à son tour, dit-il.
— Oh ! non, enveloppée dans çâle à Ouise.
— Eh bien, viens t’en, fit le bon prélat en se passant furtivement le bout du doigt dans le coin de l’œil ; nous allons retourner chez papa, tu rhabilleras ta poupée, et, quant au petit Jésus, sois tranquille, je vais faire chauffer sa crèche de façon à ce qu’il n’ait pas froid.
— Vrai, vrai ?
— Vrai, vrai ! vous vous chargerez de la chose, n’est-ce pas, Thérèse ?
Thérèse s’essuyait les yeux avec le coin de son tablier.
— Cré million ! Monseigneur, je vas vous le chauffer pour le sûr ; au risque… de le faire fondre.
— À la bonne heure ! Et maintenant voici une belle image pour toi, Louise : c’est le portrait du petit Jésus dans les bras de sa mère.
— Merci, monsieur Monseigneur.
— Tu la trouves de ton goût ?
— Oh, oui !… en as-tu encore une ?
— Tu en veux deux ? pourquoi faire ?
— Pour les étrennes à mon sauvaze.
— Quel sauvage ?
— Bon sauvaze apporté Ouise à maman, quand était tite, tite, tite !…
· · ·
Et l’histoire – comme toutes les histoires de Louise devenue grande – finit par un éclat de rire.
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