Chapitre 15 Ce que Nounou trouva dans la forêt
La Moucheronne demeura donc avec Manon ; la pauvre vieille s’affaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée lui devenaient absolument nécessaires.
Jamais l’ancienne souffre-douleur de Favier ne s’était trouvée aussi heureuse ; la vie lui semblait presque chose douce et elle travaillait, le cœur content, sûre maintenant de faire plaisir à sa vieille amie et d’avoir en retour une caresse ou une bonne parole.
C’était elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait l’humble repas. Puis, elle aidait Manon à s’habiller, cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme, lavait et raccommodait le pauvre linge.
Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne souffrait pas que la fillette s’épuisât au travail comme du temps de Favier ; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule ainsi qu’elle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle existence : elle était une meurtrière puisqu’elle avait tué.
Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même celle qui défend un être cher, est chose condamnable.
La Moucheronne y rêvait souvent.
Certes, elle ne regrettait pas la flagellation qu’elle avait infligée à son bourreau, mais ensuite… devait-elle lui donner la mort ?…
Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.
Elle n’avait pas eu pitié, elle avait tué.
Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait sauvé une autre quelque temps auparavant ; dans la forêt, elle avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui l’attendait. Hélas ! elle n’en était pas moins une meurtrière, même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible, qu’elle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un supplice. Aussi, dès qu’une occupation absorbante ou pénible ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.
L’hiver succéda à l’automne, puis le printemps reparut et l’enfant se sentit le cœur plus léger, car il est doux de recevoir les premières caresses du soleil et de la brise attiédie.
Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse toute l’après-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse qu’elle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose d’étrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir parler.
« Qu’y a-t-il, Nounou ? dit la fillette en la flattant de la main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe de chasseurs qui t’auront poursuivie ? »
Et fronçant le sourcil, elle inspecta de l’œil le poil de sa fidèle compagne.
Mais Nounou n’avait pas été touchée et elle fit entendre un petit grognement d’impatience en tirant de plus belle sur le pauvre jupon fripé.
« Faut-il donc que j’aille avec toi ? » fit l’enfant qui entendait ce langage muet.
La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La Moucheronne se mit en marche avec elle.
Arrivée à un certain carrefour où les arbres s’éclaircissaient, l’animal s’arrêta et poussa un nouveau grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la satisfaction.
Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus petite et plus frêle qu’elle.
La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine et pâle était renversée dans un flot de cheveux d’or soyeux et bouclés ; son costume était riche et élégant ; sa petite main gantée tenait encore le manche d’un fouet mignon ; enfin, à quelques pas, un âne d’Afrique attelé à une voiture légère comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de l’aventure ; son brancard était brisé, et une des roues de la petite voiture en fort mauvais état. Évidemment, il était arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la victime.
À la vue de la louve, l’âne manifesta une vive frayeur, mais il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait pas faire attention à lui.
« Est-ce qu’elle serait morte ? murmura la Moucheronne en se penchant sur l’enfant toujours inanimée. C’est une petite fille comme moi, de mon âge peut-être. »
Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration :
« Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli ! »
Elle osait à peine l’effleurer de ses petites mains brunes ; et cependant, il fallait bien agir.
La Moucheronne était forte, c’était le cas d’user de sa vigueur ; elle souleva dans ses bras la fillette toujours évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à porter ; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids ; elle parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle rattacha comme elle put les brancards et la roue ; puis elle prit l’âne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.
Il fallut aller très lentement à cause des avaries occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la louve qui, pourtant, ne daignait pas s’occuper de lui. La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa petite amie revenir en cet équipage. Quoiqu’elle ne fût pas ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques gouttes d’élixir qu’elle glissa entre ses dents serrées.
La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait, et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.
Elle n’avait pas peur ; elle devinait qu’on ne lui voulait que du bien.
« Où souffrez-vous, mon enfant ? lui demanda Manon qui ne voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras de la fillette.
— Je crois que c’est au pied gauche ; je ne puis le remuer et j’y ressens une douleur aiguë.
— Voyons cela. »
Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville délicate et satinée une légère enflure.
« Comment cet accident est-il survenu ? reprit-elle.
— Bien par ma faute, répondit franchement l’enfant ; je ne connaissais pas encore le bois et maman m’avait enfin permis de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne, avait envie de trotter, j’ai proposé à Miss de s’asseoir sur l’herbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou n’est pas tous les jours docile ; il m’a emmenée très loin bon gré mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière ; je suis tombée et je ne sais plus ce qui s’est passé. Si je suis demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au château croyant que je l’y aurai devancée, quoique je n’aie pas l’habitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je pouvais marcher…
— C’est impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir à la place où vous avez laissé votre gouvernante.
— Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas dans le bois ; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans quelle angoisse ils sont tous !
— Où demeurez-vous ?
— Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt ; donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur Casse-Cou !…
— Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais plus de votre pied ; vous avez assez d’une entorse.
— Alors, que faire ? mon Dieu, mon Dieu ! murmura Mlle de Cergnes en retombant, découragée, sur l’oreiller de crin ; Miss doit pleurer à l’heure qu’il est, et ma pauvre maman en sera malade.
— Vous n’avez pas votre père ?
— Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.
— Eh bien ! reprit Manon en continuant à frictionner doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la Moucheronne rassurer madame votre mère.
— La Moucheronne ? qu’est-ce que cela ?
— La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée ici.
— Oh ! oui, et merci ! fit la malade en se tournant vers la Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez meilleure encore d’aller rassurer ma mère.
— Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château de Cergnes et…
— Moi ?… s’écria l’enfant avec terreur.
— Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi ; donc il n’y a que toi pour remplir cette mission : tu diras, là-bas, que la petite demoiselle s’est égarée dans la forêt, qu’elle y a fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a foulé le pied, et qu’elle est en sûreté chez moi où l’on viendra la chercher.
— Mais… mère Manon, vous voulez que j’aille là-bas ?… Vous savez bien que je n’ai jamais dépassé la limite du bois.
— Tu la dépasseras aujourd’hui ; il faut bien que tu t’habitues enfin à voir des êtres humains ; tu es par trop sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes. »
La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé, les lèvres serrées.
Aller au château, elle ?… Quitter la forêt, fût-ce pour une heure seulement ?
Impossible ; elle aimait mieux qu’on la battît. Mais la malade tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche créature finit par consentir à ce qu’on demandait d’elle.
Mlle de Cergnes lui expliqua le plus court chemin à prendre de la forêt au château, puis l’attirant à elle, elle passa ses bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et l’embrassa de toutes ses forces.
La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se répétant, tout en marchant à pas pressés :
« Celle-là est bonne autant que belle et je l’aime. Elle m’a embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si j’eusse été une demoiselle comme elle. Je ferai tout ce qu’elle voudra, même s’il m’en coûte beaucoup. »
Et elle hâtait le pas afin d’arriver plus vite. Pauvre Moucheronne et pauvre Nounou ! elles ne savaient pas ce qui les attendait là-bas.
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