Chapitre 16 Nous avons vu le diable et sa fille
Depuis une heure environ le ciel s’était couvert et l’on entendait au loin gronder le tonnerre ; un souffle chaud et lourd agitait les feuilles ; l’orage arrivait, et l’on sait que les premiers orages du printemps sont souvent les plus violents.
Peu à peu de gros nuages cuivrés s’amoncelèrent amassant l’électricité ; l’obscurité se fit d’autant plus intense qu’on arrivait à l’heure du crépuscule.
Mais la Moucheronne n’avait pas peur, et elle continuait bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui faisaient point fermer les yeux.
La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque l’enfant et la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne savait pas ce que c’était que de sonner à une porte ; elle trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue avenue plantée de marronniers ; elle traversa le parc et enfin s’arrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de caisses d’orangers.
Elle s’apprêta à en gravir les marches avec Nounou.
Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment justement, la maison était sens dessus dessous ; les portes demeuraient grandes ouvertes ; les domestiques restés au château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue depuis quelques heures.
Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante, accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où l’on espérait retrouver la jeune fille.
Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter, entre deux éclairs, d’interroger l’horizon.
« Êtes-vous madame de Cergnes ? dit tout à coup une voix fraîche et sonore au bas de l’escalier de pierre.
— Si je suis madame de Cergnes ? répéta la digne matrone évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus de ses yeux pour apercevoir dans l’obscurité, celle qui avait prononcé cette question.
— Oui, j’ai besoin de lui parler immédiatement », continua la fillette en posant le pied sur la première marche du perron.
La jeune fille blonde lui avait dit :
« Tu demanderas ma mère », et elle obéissait strictement.
Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig-zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique, deux formes étranges : celle d’une petite fille accoutrée d’une manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle d’un animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.
Épouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée au château.
« C’est le diable ! c’est le diable ! hurlait Mlle Sophie en proie à une furieuse crise de nerfs. »
En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire entendre ; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient de percer l’ombre, et les domestiques firent chorus avec la femme de charge.
« Arrière, diablesse ! crièrent-ils à l’enfant stupéfiée de cet accueil. »
Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles destinées à repousser maître Satan.
Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.
Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de cris de terreur ; devant ces bras furieux, brandissant de singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le dos à l’ennemi ; Nounou, le poil hérissé, l’œil furibond, grinça des dents et gronda.
Alors, ils lui jetèrent des pierres ; l’une d’elle atteignit la Moucheronne au bras.
« Ils vont me tuer Nounou », pensa-t-elle.
Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au-dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la louve et poursuivie par les huées et les projectiles des assaillants.
Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait à présent des torrents d’eau, lorsqu’elle regagna la cabane de Manon.
La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie malgré le fracas de l’orage, et elle accueillit la Moucheronne en lui faisant signe de parler bas.
« Et puis ? dit-elle en se penchant vers l’enfant dont elle tâta les vêtements ruisselants ; tu es allée au château ? Vient-on chercher la petite demoiselle ?
— Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent pas où elle est.
— Tu n’as donc pas rempli ta mission ?
— Ils l’ont pas voulu me le permettre.
— Comment, ils ? Tu n’as donc pas demandé madame de Cergnes ?
— Je l’ai demandée, ainsi que vous me l’aviez recommandé, mais dès que j’ai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre moi et m’ont menacée ainsi que Nounou ; ils nous ont même jeté des pierres.
— Ils ? c’étaient les domestiques, n’est-ce pas ?
— Je l’ignore, c’étaient des hommes et des femmes qui se sont assemblés au haut d’un escalier très éclairé dans le fond.
— C’est cela, ils t’auront prise pour une vagabonde, une mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu, mon Dieu ! que faire ? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es revenue sans avoir pu rien dire ? Tu as eu peur de ces gens ?
— Je n’en avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal à Nounou, et…
— Pourquoi l’as-tu emmenée, aussi ?
— Vous savez bien qu’elle me suit partout, répondit gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants, j’avais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore une fois, mère Manon.
— Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans écouter la fillette ; mon Dieu, que faire ? Ah ! petite, si tu voulais !…
— Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.
— Là-bas, au château ?
— Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un billet avec lequel on te laisserait entrer ; ça doit savoir écrire, ces enfants de riches.
— Je ne retournerai jamais vers ces gens », répondit la Moucheronne en se levant.
Et Manon vit qu’elle était inébranlable. C’était la première fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à quelques exceptions près, qu’il fallait bien lui pardonner cela.
Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.
Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.
Nounou s’étala près du poêle pour sécher sa fourrure mouillée, et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du ménage.
Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le bruit que faisaient les domestiques à la vue de la Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea ses gens.
« Ah ! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine revenue de sa terreur, nous avons eu grand-peur, nous avons vu le diable et sa fille. »
Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant vers le valet le plus rapproché d’elle :
« Que signifient ces paroles, Joseph ? Qu’est-il arrivé ? répondez donc. »
Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons dépeinte, ajoutant que c’était bien réellement Satan en personne qui leur était apparu au milieu de l’orage avec une espèce de sorcière, sa fille probablement.
« Et il a demandé à me parler ? ajouta ironiquement la châtelaine. Ah ! malheureux ! vous ne comprenez donc pas que l’enfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans le vouloir, m’apportait peut-être des nouvelles de ma fille et venait peut-être me dire où elle se trouve, malade, blessée ?… »
La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie :
« Nous passerons la nuit à la chercher ; qu’un d’entre vous seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument incapable de remplir tout autre office. Les autres me suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma fille. »
Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes :
« Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire ; il ne faut pas jouer avec les choses surnaturelles ; nous avons certainement vu Beelzébuth et quelqu’un de sa famille, et je m’en souviendrai toute ma vie. »
Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le malin esprit.
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