Chapitre 5 Les rêves de la Moucheronne
De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette se mit à travailler : ses mains et son corps seuls se livrèrent aux dures occupations quotidiennes ; elle remplissait machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.
Quelles réflexions s’agitaient dans cette petite tête ? Dieu seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les confidences de l’enfant.
Lorsque vint l’été, avec ses journées brûlantes et ses nuits splendides, Favier s’absenta davantage et son souffre-douleur eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.
En dehors de la forêt, c’était une fournaise de soleil que fuyaient les hommes et les bêtes ; au dedans, c’était l’ombre et la fraîcheur délicieuse.
La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon ; sans le savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y sommeillaient.
Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile et une louve, était d’une ignorance absolue ; seulement Dieu l’avait créée intelligente et réfléchie ; déjà elle commençait à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les animaux ; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour, comment le père les nourrissait avec vigilance.
Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe tendre autour de leurs parents ; elle chercha à comprendre la nature entière, jusqu’à la poussée des plantes les plus infimes ; et elle apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus savants.
« Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un jour, après une de ses longues rêveries ; Rose non plus ; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère ? Qui sait ? peut-être ! Alors comment suis-je en la possession de ce méchant homme ? On n’achète pas les petits enfants comme on achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à la mort comme le petit oiseau presque sans plumes encore que j’ai nourri quelques jours. »
Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait absolument, d’autres qu’elle connaissait pour les avoir entendu prononcer par Favier ; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.
Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans l’azur foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont la lueur ruisselait entre le feuillage.
Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les beautés du firmament, mais l’animal était blasé sans doute sur cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la cabane.
Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez la mère Manon.
« Reviens chaque fois que tu le pourras, lui avait dit la vieille femme. »
Mais Favier s’en était aperçu, et après une dure correction, il cria à la fillette :
« Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai, mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui fera plus de mal qu’une volée de coups de poing. »
Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa vieille amie, s’abstint désormais d’aller chez Manon.
La louve seule s’y rendait quelquefois ; en la voyant venir, Manon comprenait que l’enfant était toujours là-bas et qu’elle lui gardait un souvenir ; elle ne cherchait pas non plus à la voir de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère de son maître.
La forêt était grande et profonde ; elle appartenait à un riche marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une fois en trois ou quatre ans ; non pour y faire une coupe de bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté et n’avait pas besoin d’argent, mais pour y chasser à grand fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.
Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de certain braconnier des plus mal famés.
« Bah ! répondit-il en riant, j’ai du gibier de reste et pour quelques lièvres qu’on occira sur mes terres, je ne mourrai pas de faim. »
Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient de travers ; on avait peur de lui.
De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la mère Manon : La vieille femme l’avait un jour guéri d’une blessure avec son merveilleux onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait déloger du bois où elle avait élu domicile.
Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était fort paresseux, et, sachant qu’il avait affaire à un maître peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.
Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs lieues à la ronde ; d’ailleurs cette vie solitaire convenait parfaitement au vagabond qui n’aimait que les rapines et les expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire.
Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de ce genre ; voilà pourquoi à son retour, – qu’il eût réussi ou non, – il battait la Moucheronne, se grisait d’eau-de-vie, et enfouissait de l’or au fond de son taudis.
Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.
Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche ; c’était autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à l’étourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation ; mais le jeune garçon avait trop du sang paternel : il devint bien vite joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le pays, les gendarmes vinrent l’arrêter ; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés ; il avait alors quarante ans ; mais il ne fit que la moitié de sa peine, car il parvint à s’échapper ; et il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.
Deux personnes cependant le savaient : sa mère et Favier ; voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille femme de découvrir à la police la retraite du forçat en rupture de ban.
Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la forêt.
Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire feu sur elle lorsqu’il s’aperçut qu’elle était déjà fort malade : alors il s’abstint de la tuer, non par pitié, mais par une bizarrerie de sa nature mauvaise ; il amena la bête chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle guérit toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui, l’homme des bois et du meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à l’œil sanglant, au poil hérissé ; cela lui donna du relief à ses propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.
Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu d’autres êtres humains que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait pas dans les parages de Favier ; si quelque touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il ne venait jamais jusqu’au cœur même de la forêt.
Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée d’aboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou ; mais tout ce bruit s’était dissipé très promptement.
Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on n’avait pas sonné l’hallali, et les habits rouges des piqueurs ne s’étaient pas montrés entre les troncs moussus ; un accident avait interrompu la chasse dès le début ; et depuis, le marquis n’avait plus reparu au pays.
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