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Chapitre 6 Un compagnon

Ainsi vivait la Moucheronne. À l’âge où le plus pauvre des enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses et les baisers de ses parents, elle n’avait ni une joie, ni une consolation, ni un ami.

Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie douce, des frères et sœurs aimants, une instruction facilement acquise, des jeux de toutes sortes !

Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de l’existence que nous n’apprécions guère ses dons que lorsque nous les perdons.

Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de présents, déjà blasés, s’en détournent après y avoir jeté un coup d’œil languissant et indifférent, en disant :

« J’en ai déjà tant ! »

Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants dont les armoires regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants, qui refuseront d’en donner les plus vieux et les plus abîmés pour de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais possédé une poupée ou une toupie ?

Hélas ! cela se voit, plus souvent sans doute qu’on ne le croie.

Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.

Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de maraude, rapporta dans sa gueule. Elle l’avait peut-être trouvé aux abords du village où elle s’aventurait parfois. Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en eût fait qu’une bouchée ? On ne sait ; par un caprice bizarre ou bien parce qu’elle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal.

Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois, comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de gibier.

Grand fut l’étonnement de la Moucheronne : Elle aimait d’instinct les animaux ; d’abord Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue, lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges semés par Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il châtiait rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa charitable manie.

La Moucheronne n’eût fait de mal pas même au hideux crapaud qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas plus qu’au lézard frileux qui venait boire le soleil ou à l’araignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.

Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la maison, venait s’installer dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta soudain en apercevant la louve et son fardeau.

« Qu’est-ce que cela ? » se demanda l’enfant qui n’avait encore jamais vu d’animal de cette espèce.

Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait aucune crainte ; elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.

Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.

« Comme c’est joli ! s’écria la Moucheronne en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et douce ; des yeux bleus, un petit nez rose, et des dents toutes petites, oh ! si petites, surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce particulière de lapin ? non cependant, ça n’est pas conformé de même ; ce n’est ni le poil, ni la queue ni la tête. Ça n’est pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon Dieu ! comme elle a peur ! »

En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la fillette.

Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de sa trouvaille ; elle s’était étendue sur la mousse, comme une bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.

Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le minet se rassura et s’endormit, pelotonné sur ses genoux.

Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la Moucheronne n’osait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec elle, ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait libre ; elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les animaux qu’avec elle.

Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière d’un voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la maraude ; la Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans la cabane, alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et de la viande froide pour l’heure où le maître rentrerait, et, comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle-même un morceau de pain et de viande.

« Et lui ? » pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait en dilatant ses narines pour humer l’air.

Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu d’herbe fraîche et parfumée qu’elle offrit à son nouvel ami ; mais celui-ci, après l’avoir flairée, fit le gros dos et s’éloignant, trouva sur son chemin le repas de la Moucheronne : il n’attendit aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.

« Ah ! c’est cela que tu manges ? dit la fillette, tant mieux, nous partagerons notre nourriture. »

Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La Moucheronne fut d’abord très intriguée du bruit singulier qui se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle finit par comprendre que c’était un signe de satisfaction et elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré par eux deux, jusqu’à la dernière miette, le chat témoigna sa joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la fillette.

Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure durent s’étonner prodigieusement des éclats jeunes et frais qu’ils recueillirent ce soir-là pour la première fois.

Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa propre couche, et par la porte entrouverte, elle guettait le retour de Favier ; la lune répandait sa lueur argentée sur le gazon ; on y voyait clair au-dehors.

Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les pattes humides ; elle avait copieusement soupé dans le bois, plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.

« Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son échine souple, j’ai quelque chose à te demander, Nounou.

« Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou ! Eh bien, je l’aime beaucoup ; n’en sois pas jalouse au moins ; tu sais trop que je t’aime par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne, toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il appartient de la protéger et de la défendre. N’y touche jamais dans l’intention de lui nuire, n’est-ce pas ? je t’en supplie », ajouta la Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu’à la grosse tête noire de la louve.

Nous ne savons si celle-ci comprit le discours ; toujours est-il qu’elle respecta le petit chat tout le temps qu’il vécut ; seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son air goguenard qui, sans doute voulait dire :

« Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un autre qui se gênera moins s’il le découvre et qui y touchera avant moi.

— Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas sommeil et était très excitée ; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes dans la belle saison, et le maître s’absente plus souvent. Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau compagnon… Mon Dieu ! c’est que je n’en connais pas ! Tiens, appelons-le à peu près comme moi : Moucheron ; il est petit et l’on m’a nommée Moucheronne parce que je suis fluette et menue. »

Peu après Favier rentra, ivre naturellement ; il ne toucha pas au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi d’un sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la nuit sans qu’il s’en aperçût.

Dès que l’oreille fine de la Moucheronne entendit le ronflement sonore de l’ivrogne, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle s’étendit à son tour sur son lit de paille auprès du minet.

Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la consolation qui lui était échue en cette journée ; mais elle ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cœur, elle était reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était l’auteur.

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