Chapitre 7 Pauvre Moucheron !
Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne d’aller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches, assez éloigné de la maison pour que les miaulements du prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.
Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour permettre au petit chat d’y gambader à l’aise.
Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas qu’il n’avait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la Moucheronne qui, d’après lui, ne travaillait pas assez vite.
Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant et en jouant dans l’herbe encore humide de rosée, dans laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours d’un air offusqué.
Au bout de quelques jours, il savait accourir à l’appel de sa maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou qu’il lui arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.
Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la fillette prenait soin d’enfermer le lutin à l’heure où le braconnier rentrait ordinairement, ou sortait le matin.
Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de l’air et des rayons du soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux, charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait lestement aux arbres.
Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait. Réellement, l’animal était joli, gracieux et câlin, lorsqu’il avait bien joué, éreinté, feignant de n’en plus pouvoir pour se faire caresser, il venait s’étendre sans façon sur les genoux de la Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi-clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt qu’un souffle d’air jetait sur le sol une branchette morte, ou que le fil de sa petite maîtresse s’enroulait à sa moustache mignonne.
D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se promenaient ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait été si clémente, et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi rude tant qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon.
Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la forêt pendant la froide saison ; mais elle ne songeait qu’aux longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.
Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou, croyant naïvement qu’elles la comprenaient l’une et l’autre et leur racontant ses pensées.
Elle les conduisait souvent auprès d’un grand chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on s’asseyait, et où l’on écoutait murmurer la brise dans les cimes vertes et chanter les cigales.
Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne se dilatait entre ces deux affections d’animaux, les seules, d’ailleurs, qu’elle pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur Moucheron.
L’automne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et surtout à dérober aux yeux du braconnier.
Puis vint l’hiver ; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse et lugubre.
Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir autour de la cabane de planches, et l’on frissonnait.
La Moucheronne servait à Favier son souper ; elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait l’oreille de temps en temps, angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat n’allait pas s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait laissé endormi dans la mousse sèche, n’osant plus l’exposer à l’air glacé de sa prison habituelle.
Mais nul bruit ne venait de ce côté ; il sommeillait profondément sans doute ; Nounou chassait au loin ; la Moucheronne ne s’en inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups peuvent impunément supporter la température la moins élevée.
Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son couteau : cela le mit de mauvaise humeur.
« Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore touché pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs, j’ai assez marché, moi ! »
Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée glaciale, l’enfant n’avait sur le corps que de misérables loques.
La Moucheronne n’avait qu’à obéir : elle alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table ; et, protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros souliers ferrés de son maître.
Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre le couteau affilé qu’elle ramassa avec empressement ; puis, elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.
Pendant ce temps, hélas ! Moucheron avait fait des siennes : réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il avait poussé un miaulement lamentable dans l’espoir que sa petite maîtresse l’entendrait et viendrait le délivrer.
Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses pleines facultés, par malheur.
« Il y a une chouette par ici » se dit-il en se dirigeant vers le réduit de la fillette.
Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en hérissant son poil.
Favier le saisit par la peau du cou :
« Quelle est cette bête ? demanda-t-il à la Moucheronne qui rentrait. »
En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui tenait suspendu entre le pouce et l’index le chat terrifié, se laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou ; elle poussa un cri déchirant.
Sans se retourner, Favier rugit :
« Mille tonnerres ! ferme donc la porte, vermine ; ça n’est pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute que tu es ! »
Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint noir et sa voix s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle dit :
« Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal !
— Qu’est-ce que cela ? demanda de nouveau le méchant homme.
— Ca, c’est… c’est… Moucheron.
— Qui t’a donné ce chat ?
— Un chat ? c’est un chat ? répéta la fillette qui, pour la première fois apprenait à quelle espèce d’animaux appartenait son ami.
— Eh ! oui, brute, imbécile, idiote ! réponds donc, quand je t’interroge ! d’où ça vient-il ?
— D’où ca vient ?… Je ne sais pas, répliqua l’enfant qui tremblait comme la feuille.
— Ah ! tu ne le sais pas ? eh ! bien, je vais te le dire, moi : malgré ma défense absolue, pendant que je n’y suis pas, tu vas au village, et…
— Le village ? Qu’est-ce que le village ?… Ah ! c’est le pays de Rose. Je n’y suis jamais allée, vous ne l’ignorez pas, Favier.
— Menteuse ! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat a pu venir tout seul ici ?
— C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa gueule, s’écria la Moucheronne dont le petit cœur battait à se rompre.
— Nounou ?… Ah ! la bonne histoire, me prends-tu donc pour une buse comme toi pour penser que j’ajouterai foi à tes contes.
— Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée encore plus qu’indignée de l’injustice. C’est bien Nounou qui a apporté ce petit chat. »
Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.
« C’est Nounou, répéta la fillette avec fermeté. »
Favier ignorait une chose : c’est que quelquefois les animaux les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas ce sentiment.
« Te tairas-tu, vermine ? grinça-t-il avec rage. Tu oses me tenir tête, à moi ? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais faire de ton chat. »
Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.
« Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le tuer ?… » murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur.
Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours suspendue.
La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et d’une voix tellement altérée qu’elle en devenait rauque :
« Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas cela. »
Le misérable se retourna alors et regarda l’enfant dont un étrange rictus crispait la lèvre ; un instant il se troubla, mais son naturel brutal reprit le dessus : eh ! quoi ! se laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien qu’il pouvait écraser entre deux doigts !
D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui poussa un gémissement horrible et vint s’aplatir contre le mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une convulsion suprême.
Il y eut un silence écrasant…
Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent dans le bois sec.
L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de la cabane, droite comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des yeux de panthère.
Son cœur saignait, mais une colère folle, sauvage, l’emplissait en même temps.
Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son bourreau.
Son bourreau, ah ! si d’un regard elle eût pu le poignarder !
C’est que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le pardon.
Qui donc le lui aurait enseigné ? Assurément ce ne pouvait être ni Rose l’imbécile, ni Nounou, ni Favier.
Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de diable :
« Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps ; et ôte-toi de devant mes yeux car tu m’ennuies. »
L’enfant obéit, renfermant sa douleur farouche ; trop faible pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cœur chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre Moucheron.
Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite ruelle qui lui servait de chambre.
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