CHAPITRE III
LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT
Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité.
Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de Jésus-Christ.
[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe le jour de Noël.]
La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu naître.
La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles, figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_.
La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père, rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ est clairement énoncée.
Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses est de les entendre toutes les trois.
A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit), dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche.
La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople; cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome.
La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain.
Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes.
La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique, toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était ornée.
Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.
Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles, le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le souvenir de sa naissance!
Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël est belle dans sa touchante simplicité!
Dans une demi-obscurité, l'office commence.
Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des cierges.
Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!
L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or perçant la claire-voie de l'étable.
Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis Deo!_
Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les pèlerins à travers la campagne endormie.
Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne sut jamais lire[48].
[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le _Temps de Noël_. ]
_En allant à la Messe de minuit._
«Jeannot, mon vieux, prends ta béquille; Faut aller voir l'Enfant-Jésus. La _coque_ en feu flambe et pétille, L'eau bénite a coulé dessus. Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!) Entre chez nous, toute la nuit Elle y trouvera de la braise Pour la bouillie à son petit[49].
«J'ai mon bâton. La neige est dure, Tiens-toi bien, prends garde de choir; Déjà le vent de la froidure Éteint ma lanterne... il fait noir. Marchons doucement.--C'est peut-être La dernière fois, ô mon vieux, Que nous allons voir notre Maître, Si bon pour nous, les pauvres gueux?»
[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.]
_(Légende nivernaise)._
--«Oui, nous avons passé sur terre, Tous deux, plus de septante-huit ans; L'heure est proche où notre misère Doit prendre fin... il est bien temps! Trimer, bûcher, voilà l'aubaine, Toujours minable et tracassé... Mais plus en ce monde l'on peine, Plus on sera récompensé!
«Au Paradis, ma pauvre vieille, On n'aura plus ni froid ni faim; On n'y connaîtra pas, la veille, Le grand souci du lendemain. Nous prierons Jésus tout à l'heure De nous y faire entrer tous deux, Puisque la place la meilleure, Il l'a réserve aux malheureux.
--«O mon vieux, ce que, moi, j'espère, C'est de revoir au Paradis Nos défunts, le père et la mère, D'y retrouver nos chers petits. Ah! Jésus pourvu que personne De chez nous ne manque là-haut!... Mais voici la cloche qui sonne, Nous arriverons comme il faut.»
Ainsi, le dos rond sous la bise, Qui court le long du sentier blanc, Les vieux s'avancent vers l'église, Tout chevrotant et gambillant. Pauvres gens!--quoique la distance Ne soit pas grande, ils sont bien las; Mais, dans leur rêve d'espérance, Ils ne s'en aperçoivent pas.
Oh! comme l'église flamboie! Oh! tant de cierges sur l'autel! Oh! Les beaux cantiques de joie! L'encens fume... Noël! Noël! Le chant, le parfum, la lumière Mettent en leurs coeurs éblouis Une allégresse avant-courrière Des liesses du Paradis.
Ils n'ont jamais, depuis l'enfance, Manqué la messe de minuit: Avec la même confiance Les voilà qui prient aujourd'hui. --Votre prière n'est pas vaine, O bonnes gens agenouillés, Puisqu'elle charme votre peine Et que vos maux sont oubliés!...
Ils partent. Simulant l'aurore, La lune éclat à l'horizon. Sur leurs lèvres murmure encore La douce et naïve oraison. Le couple en silence chemine Et, sous les piqûres du gel, Les vieux rentrent dans leur chaumine, Transis, contents... Noël! Noël!
Achille MILLIEN[50].
[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné par l'Académie française.]
à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).
Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_, nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce caractère de simplicité dont nous venons de parler:
«Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les persécutions de 93.
«En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était toute la pompe de ces temps de persécution.
«Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons tombaient à genou devant cet autel si pauvre!
«Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous les yeux.
«Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va célébrer un mystère de sainte joie![51]».
[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays étrangers_, page 33. ]
Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi:
«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut garde de s'opposer.....
«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais consolé de cette _Messe de minuit manquée_.»
_Messe de minuit en Normandie_
C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_.
Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la cathédrale de Rouen.
On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_, adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52]
[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans son _Glossarium_.]
Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace la gravité sacerdotale.
C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit.
A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque cérémonie.
De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé; fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons légers et mouvants.
Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner; les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute l'église; qu'attend-on?
Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le _maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main.
A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant l'autel.
Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus solennels.
Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la _civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de chandelles allumées.
Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées; elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies. Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une _chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx, laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât pyramidal.
Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet magique.
Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et l'érudition[53].
[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.]
A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées, couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54].
[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.]
_Messe de minuit en Picardie_
Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de minuit, au milieu de la joie universelle.
L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau».
Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier).
Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le célébrant.
Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au Transtévère, qui en prennent le plus grand soin.
Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les _Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain.
_Messe de minuit en Champagne_
A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue de blanc, comme une première communiante.
Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela se fait ordinairement, mais sur la tête.
Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit, est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés.
La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement, portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa tête le pain bénit tout resplendissant de lumières.
Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants, elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait.
Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57].
[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.]
[Note 56: Joann., VIII, 12.]
[Note 57: Luc, II, 32.]
_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste est mangé de suite pour commencer le réveillon.
Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de l'anis et d'un goût excellent.
Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance en grande quantité.
Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont malades, principalement aux brebis.
Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit, on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la naissance d'un Dieu pauvre.
Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme, suivant les diverses paroisses.
Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie.
_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu.
Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la naissance de Jésus.
Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur.
Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de Saint-Victor-l'Abbaye.
Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de l'autel, se lèvent et lancent cet appel.
Venez, bergers, accourez tous, Laissez vos pâturages. Un nouveau roi est né pour vous, Portez-lui vos hommages. N'oubliez pas vos chalumeaux, Ni vos douces musettes, Et faites de vos airs nouveaux Retentir ces retraites.
Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix des anges, quelqu'un répond du porche de l'église.
Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement bourru, s'écrie:
Quelle est cette importune voix Qui frappe mon oreille, Ne puis-je dormir une fois Sans que l'on me réveille? Tantôt c'est le coq par son chant, Tantôt l'enfant qui crie. On doit laisser dormir les gens Quand ils en ont envie.
Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger s'est sans doute rendormi.
Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel, la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière.
Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un miracle...
Ah! Quel éclat frappe mes yeux, Malgré la nuit profonde! Sans doute, c'est le Roi des cieux Qui vient de naître au monde. Je sens déjà dans mon esprit Sa grâce qui m'éclaire, Et sa lumière me suffit Pour un si grand mystère.
Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations d'amour et de fidélité[58].
[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.]
Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_; alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins.
[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la dignité et la piété qui leur conviennent.
A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès par les jeunes filles de la Persévérance.]
_La Messe de minuit en Vendée_
En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement religieuse.
Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui empêchent les gens de venir à la Messe de minuit.
Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit.
Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des chemins et se rendent à l'entrée du bourg.
Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?»
[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.]
Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers, bécassines[61].»
[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_; quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_ que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf. Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.]
Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62].
[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des _yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très poétique et très édifiant.]
_La Messe de minuit en Provence_
Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat.
Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui associe les oiseaux à la solennité de Noël[63].
[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits oiseaux, p. 14. 1°]
A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent _Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant, ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur infernal.
Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs que leur remettait le curé.
A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces, qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.
Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de Noël[64].
[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.]
Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes, les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres, des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].»
[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des _Processions générales_.]
On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée lumineuse.
La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle.
[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.]
Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense Crèche en rocailles.
On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que le fifre et le tambourin donnent la ritournelle.
Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche.
Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67].
[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.]
Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des environs d'Arles_:
A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête.
A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les _prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de l'aurore et à celle du jour[68].
[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la Statistique des Bouches-du-Rhône_.]
En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères, costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_. Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé _guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche.
Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la _Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_ (Vaucluse).
A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le _Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent des cris: «la charrette! la charrette!»
La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des _tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un tout petit agneau blanc.
Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet charmant et touchant.
L'office terminé, la grand'messe commence.
Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des _bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher petit agneau blanc sur l'autel.
Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers l'autel.
Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche de Bethléem.
L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin, anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à l'autel.
Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux, ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis. Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_.
Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du jour et à celle de la Purification, le 2 février.
_Une Messe de minuit en Bretagne._
Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante que son pays natal:
«La terre de granit recouverte de chênes»
à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe de minuit dans le pays des genêts et des bruyères».
Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage! N'as-tu pas rencontré les chiens par le village? Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins! A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains, Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche, Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche? --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit: Je viens entendre encore la Messe de minuit.
Par un gai carillon enfin fut annoncé L'office de minuit. Le chemin est glacé, Disait Joseph Daniel en traversant la lande: Chaque pas retentit. Comme la lune est grande! Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous? --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.
Ils ont vu cette nuit la légion des Anges Passer, et du Très-Haut entonner les louanges: Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité! Paix sur la terre aux cours de bonne volonté! Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable, Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable». O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel, Tandis que nous marchions en célébrant Noël, Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, Dans la brune vapeur passaient avec mystère.
Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus, Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus. Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge. On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge; Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix, Enfin, tout dans l'église était comme autrefois. Je restais comme une ombre, immobile à ma place. Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.
A la communion, quand le prêtre arriva Offrant le corps du Christ, mon front se releva. Les hommes, les enfants et les femmes ensuite Marchèrent lentement vers la table bénite; Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés, Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie, Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69].
[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.]
_Une Messe de minuit à Paris_.
«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée, il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël.
«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au passage de la Bérésina.
«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit; mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un, songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors.
«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre paroisse.
L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons, émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70].
[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.]
_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à Ferrières-en-Gâtinais._
La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les Gaules.
Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf lieues de cette dernière ville.
De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce lieu le nom de _Ferrières_.
C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver. Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et surtout par les miracles dont elle était accompagnée.
Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la naissance de l'Enfant Jésus.
Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion, levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus, la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là Bethléem!_»
Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71].
[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.]
Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72].
[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.]
_La Fête des Ânes, à Rouen._
L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age.
Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes que rappelle l'Écriture.
Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux.
La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age.
[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur serait venu mourir dans cette ville.]
D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.
[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_, Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.]
Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_.
Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y figuraient habillés en prophètes.
On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_), Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de chanter la _Prose de l'âne_[75].
[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des _Processions générales_.]
M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76].
[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._]
Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament.
Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège, célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés.
Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main, ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête, précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait entre deux versets.
Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange: _Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_
Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77].
[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_ (_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ. Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere». Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).]
A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils Jean-Baptiste avait les pieds nus.
Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la marche.
[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du Cange, de l'épithète _barbatus_.]
Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur.
On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les vers suivants:
_Ultima Cumæi jam carminis ætas: Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo, Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna; Jam nova progenies coelo demittitur alto. Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun Desinet ac toto surget gens aurea mundo, Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79]
[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.]
Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la terre_; déjà règne ton Apollon!
La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur la tête et chantant des versets contenant des prédictions.
[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son _Glossarium_, s. v. _Festum_.]
On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant, on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et semble l'assimiler à l'autorité même de David:
_Teste David cum sibylla._
C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome.
Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme: nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de l'église.
Elle commençait par cette strophe:
_Orientis partibus Adventavit asinus Pulcher et fortissimus, Sarcinis aptissimus._ Hez, sire âne, hez!
Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez!
Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les convenances.
Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique. Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le Messie.
Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de:
LA «SCALA» DE NOËL
Dans un causse aride et sauvage, Aux flancs d'un rocher accroché, Est un ancien Pèlerinage Entre ciel et terre perché.
C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle. Lieu saint et des plus vénérés, Où pour atteindre la chapelle Il faut gravir _deux cents_ degrés
Là survit un touchant usage: A chaque soir de la Noel, Petits et grands de ce village Semblent faire l'assaut du ciel!
La population tout entière Monte _à genoux_ chaque degré, En récitant sur _chaque pierre_ De l'Archange le doux _Ave_.
Et les prêtres sont à la tête De cette étrange ascension Faite au son gai de la musette Avec peine et dévotion.
Telle, à Rome, la foule sainte Au Latran montant à genoux La _Scala Santa_ toute empreinte Du sang du Christ versé pour nous?
(Comtesse O'Mahony.)