L'IMPRÉVOYANCE.
Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille. Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner Les palmes que ta main s'apprête à moissonner. L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres: Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.
HENRI-D'ALBRET.
O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi, La folle Imprévoyance aveugle votre roi.
LA PALISSE.
Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire, N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire. La constance n'est point l'opiniâtreté. «Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté: «Ecartons-nous plutôt de la ville investie «Que de perdre en un coup le gain de la partie. «Nos rivaux, épuisés par la route et la faim, «D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin: «Sire, alors paraissons; et les villes charmées «Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées, «Admireront comment, arbitre des hasards, «Vous hâtez vos succès par de sages retards.» Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!
HENRI-D'ALBRET.
Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci; Vous n'avez nul péril à redouter ici: La victoire est à nous; leur mort est assurée.
LA PALISSE.
Au feu, vaillants soldats! allons à la curée. Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous Fuir comme les moutons à l'approche des loups.
SAINT-POL.
Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique: Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.
LA MORT.
Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux Courent, bride abattue, au-devant de mes coups! Agitez tous leurs sens d'une rage insensée, Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.
Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.
LA TRIMOUILLE.
C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.
LA MORT.
Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?
LA TRIMOUILLE.
Me fais-tu peur?
LA MORT.
Malgré les dehors que tu prends, Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?
LA TRIMOUILLE.
Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.
LA MORT.
Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment Ton courage affecté me sourit tristement!
LA TRIMOUILLE.
J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.
LA MORT.
Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage: Mais lorsque les regards m'envisagent de près, Mon aspect fait frémir: conviens-en.
LA TRIMOUILLE.
Moi! jamais.
LA MORT.
Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée De lauriers éclatants se montre couronnée; La gloire, de son voile, aux regards des héros Cache les vers hideux qui me rongent les os: On vante mes cyprès. Cependant ma présence Hier à la retraite exhortait ta prudence: Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux; Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux; Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière, Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière. C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain, Ne pourront de ma faulx parer le coup certain. Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure Sera de ton château l'honorable parure! Mais quand de tes périls je t'accours avertir, Aux crédules soldats oseras-tu mentir; Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?
LA TRIMOUILLE.
Laisse-moi les guider, ne les consterne pas. Avancez, mes enfants! et signalez vos bras! Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre; Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.
BONNIVET.
Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.
LA TRIMOUILLE.
Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud. Je te l'ai dit.
BONNIVET.
Ami, que rien ne t'effarouche: Nous vaincrons.