L'HONNEUR.
D'une auguste pitié source encore inconnue! Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue, Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux, Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux. Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège: N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège. De ton armure entre eux partage les débris; Un jour en leurs foyers les braves attendris, Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille, Montreront à leurs fils ton illustre dépouille. O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux, Que les mains des soldats suspendent en faisceaux, Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?
LES VENTS.
Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie. Libres enfants des airs, les Vents impétueux Respectent-ils des rois les fronts majestueux? Sur la terre et les eaux désolant leurs empires, Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires. Que sont-ils sous le ciel?--Mes frères, calmons-nous. Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux; Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes Se retirent de loin sur les routes sanglantes. Laissons donc ce cortège entraîner après soi Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi. La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives, Et rappelons les cœurs des amis, des parents, Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.
UN OFFICIER.
Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre. Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre: Sur le nez de chacun un peu de sable mis, Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis; Et demain, oubliant les fureurs de la veille, Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.
UN SOLDAT.
Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang! Colonel si brutal, et si vain de ton rang, Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse, A côté d'un goujat étalé ta noblesse.
DEUXIÈME SOLDAT.
Camarade, je tiens son brillant compagnon: D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon? La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine..... Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine... Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré? Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême? Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...? Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou! Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.
TROISIÈME SOLDAT.
Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine: Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine! Cet avare en nos mains va payer son écot.
QUATRIÈME SOLDAT.
Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!
UN OFFICIER.
Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!
DEUXIÈME OFFICIER.
Ah! déterrez mon fils!
TROISIÈME OFFICIER.
Ah! retrouvez mon frère!
DEUXIÈME OFFICIER.
Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau... Ta mère de ses mains te broda ton manteau, Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises Tracèrent alentour de touchantes devises.... Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé... C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé? Triste père! ô des ans mensongère promesse! Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.
QUATRIÈME OFFICIER.
Retourne ce grand corps sur le ventre étendu, Soldat; lave le sang sur ses traits répandu.... Reconnais Castriot à cette noble marque.... Ce coup, que des Français lui porta le monarque, Fera voler son nom jusque dans l'avenir: Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir! Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine, Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine: Les siens iront blanchir sous un tombeau doré, De la niche d'un saint ornement admiré: Les passants y liront, ne fût-il en sa vie Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie: «Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain, «Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.» Quant à ces fantassins, miliciens imberbes, Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.
UN BLESSÉ.
Ah! que votre pitié termine mes destins!
AUTRE BLESSÉ.
O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.
AUTRE BLESSÉ.
O cuisante douleur de ma plaie embrasée!
AUTRE BLESSÉ.
O perte de ma jambe en ses deux os brisée!
CHIRURGIENS-MAJORS.
Tranchez ces membres-ci,--trépanez ces gens-là.-- Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà. Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares! Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?
UN SOLDAT.
Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux, Dépouillons de ce mort les habits précieux. Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle, Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle, Est d'un velours trop beau pour un enterrement: Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant! Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste! Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste: Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra.... Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?
SAINT-POL.
Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable, Mon ami! ce bienfait te sera profitable.... Je suis Saint-Pol.
LE SOLDAT.
Saint-Pol! le favori du roi!
SAINT-POL.
Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi. Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne. Va, ta fortune est faite.
LE SOLDAT.
Ah! j'agis pour l'honneur: Mon seul desir était de sauver monseigneur.
CLÉMENT MAROT.
Toi qui de ce combat augurais un miracle, Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle, Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers, Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers. Apollon t'a puni de railler ma vaillance: Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!... Quel homme dans ce coin entends-je soupirer? C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer. Combien de coups de feu! combien de coups de pique! Quel diable animait donc ta valeur frénétique?
LE MOURANT.
La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver Dans un poste éminent où je veux m'élever, L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes.
CLÉMENT-MAROT.
Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes.
LE MOURANT.
Mon nom.... mon nom....
CLÉMENT-MAROT.
Achève....
LE MOURANT.
Ah! malheureux!... je meurs.
CLÉMENT-MAROT.
Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs? Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire: Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire! (A des soldats.) Amis, sur quel objet s'attachent vos regards?
UN SOLDAT.
Voyez.
CLÉMENT-MAROT.
C'est un écu du temps des rois lombards.
LE SOLDAT.
Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre.
CLÉMENT-MAROT, _à soi-même_.
Des mots y sont gravés, monument d'une guerre. Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux! Enragés potentats, plus fous que les poëtes, Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes? Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers, Passent de race en race à d'autres héritiers. Ne nommez plus amour de l'ordre politique L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique: Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux, Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux. A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale, Ai-je ici respiré l'ivresse martiale? Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs. Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie! Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie! Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris, Apprends-moi les combats dignes des grands esprits, A détruire l'erreur et sa rage insensée, A tout vaincre, en luttant par la seule pensée: Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi. Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère, Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère, Je n'eusse point armé d'un glaive furieux La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux. Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée; Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux, Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux. Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie, Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie, Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger La ville que tes bras aiment à protéger. Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie! Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie; Et souvent méconnue en un fils d'Apollon, Sa sagesse est nommée aveugle déraison.
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Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie, Assis dans une salle, antique sacristie, François-Premier reçoit la cour de ses argus, Espions, affectant des respects assidus. Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage: Ses sujets, compagnons de son triste esclavage, Considèrent debout, silencieux témoins, Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins. L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète, L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête: Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant, Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant.
FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY, COURTISANS.
LANNOY.
Sire, les mains de l'art, secourables et sûres, Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures; Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux?
FRANÇOIS-PREMIER.
De vos soins attentifs mon cœur vous remercie. Mon sang fournit encor aux sources de ma vie: Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats, Racheté de ce prix celui de mes soldats!
LANNOY.
Oserai-je de vous implorer une grace?
FRANÇOIS-PREMIER.
Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse.
LANNOY.
Bourbon à vos regards peut-il se présenter?
FRANÇOIS-PREMIER.
François à vos desirs ne veut pas résister. Cet asyle de paix me défend toute haine: Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène.
LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER, PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY, ET LEUR SUITE.
L'HONNEUR, _à François-Premier_.
Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux: L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux. L'un semble à son captif déguiser sa victoire, L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire; Et leur double maintien signale, en ces rivaux, Un orgueilleux rebelle, un modeste héros. Des sentiments divers devant toi les conduisent: Que des égards divers tous les deux les instruisent Qu'avec un même accueil, en dépit des revers, François n'aborde pas le bon et le pervers; Et que des lâches cours ce vulgaire artifice Te paraît dégrader ton trône et la justice.
PESQUAIRE.
Sire.....
FRANÇOIS-PREMIER.
Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers! Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers.
BOURBON.
Ah! sire.....
FRANÇOIS-PREMIER.
Près de moi, Pesquaire, prenez place.
LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse.