L'HONNEUR.
Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir.
LA CONSCIENCE.
Le prince et le sujet souffrent à se revoir: Une égale rougeur sur leurs visages monte, Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte.
FRANÇOIS-PREMIER.
Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner: Charles, votre empereur, le laissera régner, Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines: Il va de ses états lui remettre les rênes; Et sans doute prouver, en triomphant de moi, Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi: Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie, Il ne veut pas en maître usurper l'Italie.
BOURBON.
Votre majesté....., sire.....
FRANÇOIS-PREMIER, _à Bourbon_.
A Pesquaire, à Lannoy, Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi.
LA CONSCIENCE.
Ce mot perce ton cœur, perfide connétable!
BOURBON.
Mes larmes à vos pieds, sire.....
FRANÇOIS-PREMIER.
Ami trop coupable! Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment.
LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment... Courtisans attentifs, terminez cette scène; Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne: Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés, Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés: Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage, Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage.
L'HONNEUR, _à François-Premier._
Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets: A table, ils serviront ta majesté sacrée; Leur foule avec respect s'est déja retirée. Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers, Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers, Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance, Rallier en mon nom les vertus de la France, Prévenir des méchants le souffle empoisonneur, Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:» Et mes nobles conseils t'illustreront encore A l'égal de Louis racheté dans Massore.
FRANÇOIS-PREMIER, _seul_.
Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir? En quel abaissement mon sort doit-il finir? Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie: Serpent, dont les replis vont entourer ta proie, Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé, De tes plus noirs venins peut-être tout souillé: J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures, Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures: Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal! De quoi triomphes-tu, présomptueux rival? As-tu marché vers moi pour affronter mes armes! Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers, N'attendent que le bruit de tes propres revers. Que dira néanmoins ta perfide arrogance? «Tel est le piége où tombe une folle vaillance! «Valois, et son armée, et ses projets détruits, «Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits: «Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave; «Et son propre sujet en a fait mon esclave.» Va, je saurai punir tes outrageants discours! A la France rendu, plus fort de ses secours, Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume, Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume..... Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur! Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur! Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée Au milieu de la foule à me suivre animée, Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts, Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords: Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre, Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre. Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné! On surveille tes pas, monarque emprisonné. Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive Veille au seuil qui retient ta majesté captive! Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits, En un lieu d'esclavage a changé mon palais! Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste, En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste, Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu, Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu. Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère! Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère! O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur, Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur, Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre, Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre? Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil! Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil! A l'excuser jamais me sied-il de prétendre? De son pouvoir enfin cherchons à me défendre: Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys, Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis: A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste. La noble fermeté rend le malheur auguste. Lassons par ma constance un altier empereur, Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur. Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance. Ciel! aux mains de Louise assure la régence: Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir? Mon sort leur a donné le droit de la haïr. Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte; Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte: Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays. Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils? Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles, S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles, Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi Le vendront lâchement à mon fier ennemi. O du sort qui m'opprime ignominie affreuse! Des mortels couronnés ô peine rigoureuse! Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers Que l'affront qui les souille est vu de l'univers. C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même, Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême! La mort de tant d'amis frappés autour de moi Semble m'affliger moins que de n'être plus roi. Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse! Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse...... La peur de ton mépris, en mon sort malheureux, Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux; Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable, Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable. Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots, Ce même orgueil me force au maintien des héros..... Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire, Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire! Renom des conquérants! titre des potentats! Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas!
· · ·
Il dit: on admirait quelles leçons prospères Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères. Un revers imprévu confond leur vanité Mieux que la voix du sage et de la vérité. Des seuls amis du ciel la raison peu commune, Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune. Le théâtre se change: en un salon bruni, Orné de bas-reliefs sous un plafond terni, De Madrid apparaît le prince redoutable: Là, des siéges dorés entourent une table, Où sont de vingt pays les dessins crayonnés, Vague image des camps d'avance examinés; Chaque trait y rappelle à la mémoire errante Les bords qui nourriront la guerre dévorante. Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil, La Politique est là, ministre de l'orgueil, Sibylle au triple front, vieille comme la terre: Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère; Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté Du luxe de l'église et de la royauté. Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes; Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes: Mille brillants hochets éclatent dans ses mains, Magiques talismans pour charmer les humains: Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde, Cette fée infernale est la reine du monde. Elle se plaît à voir son fils idolâtré, Magnifique empereur, de blazons chamarré: Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse; Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse Ces mimes, d'une place effrontés charlatans, Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans.
LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT, AMBASSADEURS, ET COURTISANS.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie, En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie, Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien, Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien; Et, mieux que ces larrons que la galère assemble, Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble, Regarde bien les gens à qui tu dois parler; Tes moindres mots redits sont prêts à revoler: Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures, Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures: Pénètre donc, soulève, interroge en secret, Le phlegme taciturne, et le sang indiscret. Parle à cet orthodoxe en zélé catholique, A ce luthérien en style évangélique; Rabats l'homme soldat devant l'homme civil; Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil, Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire; Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire; Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant: Et chacun satisfait, bien dupé cependant, Croyant même avoir lu le fond de tes pensées, Rebattra ta louange aux oreilles dressées: Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris, Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits. Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile. Et ce médecin prompt à démêler la bile; Leur savoir a toujours sa balance et ses poids, Et prise à leur valeur les pâtres et les rois. Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies; Et le mince appareil de tes superficies Leur déguise si mal un misérable fond, Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.
CHARLES-QUINT, _à un Légat_.
Cardinal, un message envoyé du saint-père M'annonce qu'incertain du succès de la guerre, Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui: Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui, Bientôt, libre des soins où m'engage la France, Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance; Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer, On brûlera Luther comme son devancier. L'Église, de tout temps première monarchie, Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie: Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler: Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône En devint sous le ciel la plus ferme colonne. L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.
LE LÉGAT.
De votre majesté l'ardent catholicisme Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme. Ma cour saura le but de vos secrets desseins.
CHARLES-QUINT, _à George Spalatin_.
Les évêques, monsieur, vont donc être des saints, Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme, Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme! Mon nœud avec le pape, ennemi des Français, Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets: Mais l'Église jadis, république première, Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre; Et le pape, en effet, semble un fils de Satan, Quand des biens de l'empire il dispose en tyran. De la sainte cité foudres spirituelles, Leurs bulles, en troublant les villes temporelles, Doivent en nos états se faire dédaigner Des princes clairvoyants et jaloux de régner. Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille, Se dira haut.
SPALATIN.
Grand roi, c'est penser à merveille.
CHARLES-QUINT, _à Muncer, anabaptiste_.
Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?
MUNCER.
Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer: Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure S'il ne vint racheter notre égalité pure.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart: Croyant rendre à César ce qu'on doit à César, Pour les biens en commun sa charité divine Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.
CHARLES-QUINT.
Il peut de mes rivaux soulever les états.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.
CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
Les hommes sont égaux pour la philosophie: Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie, Quel moyen de fonder leur niveau solennel? C'est pour le genre humain un problême éternel.
MUNCER.
Dieu saura le résoudre.
CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
Ah! qu'il daigne le faire!
MUNCER.
Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.
CHARLES-QUINT, _aux grands d'Espagne_.
Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
De leur orgueil flatté leur sourire est le gage: A tes peuples du nord tiens un pareil langage.
CHARLES-QUINT, _aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas_.
Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
De ces barons épais vois la reconnaissance Peinte en leur large face émue en ta présence: L'Allemand est muet par lente pesanteur, Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.
CHARLES-QUINT, _à l'un de ses hommes d'armes_.
Bientôt, mon général, les fous anabaptistes, Les vains luthériens, les crédules papistes, Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons La bouche leur dira mes dernières raisons. Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.
LE GUERRIER.
Le fer n'a jamais tort.
CHARLES-QUINT, _à Pintianus_.
Colonne de science, Docte mortel, plaignez mon illustre métier. Entouré de soldats, peuple dur et grossier, Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide. Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide? Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant, Et que Colomb obtint de l'étude profonde La révélation d'une moitié du monde. Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets, A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.
LE SAVANT.
Les grands princes toujours ont de hautes maximes.
CHARLES-QUINT, _à Titien_.
Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris En d'aimables tableaux, riches de coloris. Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses! Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses? Les êtres que tu feins, idéales beautés, Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés. Tu fixes à nos yeux les choses passagères: Les froids calculateurs ignorent tes mystères, Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël Au héros qui n'est plus rend un corps immortel. Dans les temps à jamais nos chars et nos visages Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages; Et, comme vos portraits, nos grandes passions, Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions. (à Horta.) Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme: Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.
LE MÉDECIN.
Tout homme est tel qu'il est par sa complexion; Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles, De malheureux courriers, de pauvres sentinelles, Surpasser les travaux dans les cours si vantés, Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.
CHARLES-QUINT, _à son chancelier_.
Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?
MERCURE-GATTINAT.
Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme, Il craint de l'empereur les généreux présents, Et tremble de tenir au joug des courtisans.
CHARLES-QUINT, _au même_.
Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules, Ont pour leur liberté des respects ridicules. L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier: Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier; Il serait bon qu'on sût que la seule opulence A vous et vos amis promet l'indépendance.
LA POLITIQUE.
Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix; Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.
CHARLES-QUINT.
Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....
LA POLITIQUE.
On accourt te remettre De ton camp sous Pavie une importante lettre..... Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin, Ou cèle tes transports contenus avec soin.
CHARLES-QUINT, _à soi-même_.
Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?... M'annonce-t-on des miens la fatale déroute? Si le roi des Français, nouveau duc de Milan, Joint encor des lauriers à ceux de Marignan, De tous mes alliés j'ai prévu la retraite, Et sur quel plan la paix commande que je traite..... Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier! Fortune, je serai maître du monde entier!
LA POLITIQUE.
Silence, homme profond! que ton cœur se reploie; Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie. De ton sein agité le prompt soulèvement Troublerait ton maintien: reste sans mouvement. De ton esprit calmé promène la lumière Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière: Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras, Et débrouille du temps les futurs embarras. Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale, De l'Autriche soumet l'éternelle rivale; Et la France, long-temps sans monarque et sans or, Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor. Ton poids attirera la flottante Venise, La mobile Italie, et le chef de l'Église. Sforce, dont j'affectais de venger la maison, Languira dans ta cour qui sera sa prison. L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume, De ta haute faveur a servi le fantôme, Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits, Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois. Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France, L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance; Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas, Ses villes te vendront son sang et leurs sénats. Par le sombre Henri faiblement gouvernée, Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée! Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain Ton œil au loin parcourt un horizon serein! Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage, Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage, Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux, Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux; Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne. Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté, Et parais au-dessus de ta prospérité. Que feras-tu du roi que le destin te livre?... Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre..... Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus. Laisse au temps démêler tes desirs confondus: Laisse les intérêts pour tous les diadêmes Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes. La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis, En leurs premiers transports donnent de faux avis. Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles, Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles, Un nocher, pour les rendre à des vents assurés, Attend que devant lui les airs soient épurés; Ote à l'émotion en ton ame produite Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.
TITIEN, _à soi-même_.
Son corps d'une statue a l'immobilité; Mais un trouble dément sa froide gravité. Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage, Des contraintes des rois peindre une sombre image. Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.
CHARLES-QUINT, _à la cour qui l'environne_.
Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle. L'illustre roi des lys, François, a succombé: Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé. Proclamez nos succès en tout mon vaste empire; Mais des transports du peuple arrêtez le délire. Votre maître affligé ne saurait comme un bien Regarder le malheur du plus grand chef chrétien. Point de feux allumés ni de fêtes publiques. Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques, Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel, Qui nous signale à tous dans ce jour solennel Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes, A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.
· · ·
Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier, Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier, Calcule ses pions et les marches soudaines Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT CINQUIÈME.
SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.
Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_, et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène avec un pauvre pêcheur.
LA PANHYPOCRISIADE
CHANT CINQUIÈME.
MADRID a disparu: les spectateurs surpris Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris; Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille: Au crystal de la Seine elle se mire et brille. Fières des ornements à son peuple si chers, Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers, A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue Des démons infernaux dont elle est si connue. Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours, Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.
PARIS.
Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie? A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie? Notre armée est battue, et le roi même est pris....! Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris! Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie, Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie. Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds, Devraient les faire taire et leur tourner le dos. Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille..... Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille..... La corde à ces coquins, et la roue, et le feu! Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu, Aux cabarets, du vice immondes habitacles, Des oisifs et des sots dangereux réceptacles; Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur; Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur: Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope; Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope, Autour d'elle voyant tous les objets grossis, Des nains fait des géants à qui croit ses récits. Non, je le gage, non, un écu contre quatre! Marignan, ton héros n'a pu se faire battre; Il reçut trop d'argent et de secours de moi: Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi! Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite! En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète, Au milieu des salons! à la cour! au palais! Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais. Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche! Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche..... Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas! Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie? Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or..... Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures, D'échos de cabarets vous traitiez nos augures: Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets, Exercés à voir clair au fond des cabinets; Et de vos conseillers les voix toujours fatales Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles. L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux... Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux, Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance... La frontière est livrée, et nos murs sans défense..... Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux, Titrés de majestés et du nom de héros; Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme Nous vend à la régente, ambitieuse femme, Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils! On sait ce que je peux, on sait ce que je fis Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière! Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière. A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité! Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté! Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres, Décapitez, pendez, écartelez les traîtres..... Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés? Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!... Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge Victime de la brigue eut la haine pour juge..... Bourbon nous défendrait contre la trahison... Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon! Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?... Bourbon à l'empereur a vendu la patrie..... Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat..... Mais par qui remplacer la régente et Duprat? Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume, Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme! Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir. Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir... Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse, Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse. Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet! On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet..... Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles... Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons: Les murs tremblent..... combien de barques reparues Amènent de brigands, la terreur de mes rues! Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?... Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons, Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale, Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale? N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?... Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas: Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques; Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques.... On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi? A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi? Plus de paix, ni de trève ... argus de la police, Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!
PARIS, ET LE PARLEMENT.
LE PARLEMENT.
Grande et sage cité, modérez ces clameurs. Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs. Sa voix procédera contre les forfaitures. Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures, Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois, Attestent que je veille aux archives des droits. Exposez les griefs: Thémis tient la balance.
PARIS.
Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!
LE PARLEMENT.
Soit: au nom du roi, donc...
PARIS.
Parle au nom de la loi. Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.
LE PARLEMENT.
Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville? Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?
PARIS.
Non; je dois t'obéir.
LE PARLEMENT.
Votre roi valeureux Trahi par la fortune est assez malheureux: N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime. Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.
PARIS.
Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier: Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier. La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....
LE PARLEMENT.
Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.
PARIS.
Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu. Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.
LE PARLEMENT.
La régente est du roi la mère respectable; Duprat, son grand ministre, un homme redoutable: A leur double pouvoir cesser d'être soumis C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.
PARIS.
Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices? Car on taxa vos droits de tripler les épices, Intègres opinants, de par la cour élus!
LE PARLEMENT.
Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus. Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.
PARIS.
Enregistrez donc bien vos promesses augustes.
LE PARLEMENT.
Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.
PARIS.
Inscris donc, comme acquis, le droit illimité Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte, Paris, très-bonne ville, et capitale experte. Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras: Je jure confiance à mes purs magistrats.
LE PARLEMENT.
Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?
PARIS.
Oui.
LE PARLEMENT.
Que dans les bureaux, dans les manufactures Rentrent donc ces commis et tous ces artisans, Des affaires d'état en tumulte jasans.
PARIS.
Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes, Et la place publique a fait des Démosthènes.
LE PARLEMENT.
Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons. Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.
PARIS.
C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.
LE PARLEMENT.
Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte: Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq. Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.
PARIS.
Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte Mes enfants consternés de tristesse et de crainte: C'est gêner le commerce, entraver le plaisir: Il me faut respirer, rire et boire à loisir.
LE PARLEMENT.
On vous fera murer, si vous êtes mutine.
PARIS.
Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?
LE PARLEMENT.
Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici Du président de Selve et de Montmorenci.
PARIS.
Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites; Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.
LE PARLEMENT.
Soldez les régiments qui vont les remplacer.
PARIS.
Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?
LE PARLEMENT.
Payez: au Parlement ne faites plus outrage; La garnison est là.
PARIS.
Bon dieu! quel esclavage!
LE PARLEMENT.
Çà, versez désormais le trésor dans ma main. (à soi-même.) Suprême Parlement, te voilà souverain! Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre: Accrois à leurs dépens ton privilége illustre; Et convainc gravement le peuple sans savoir Qu'en toi du triple état réside le pouvoir. Opposons à Paris la cour et la régence: Opposons à la cour la ville et sa vengeance: Je resterai seul maître.
PARIS.
Ah! je vois tes projets.
LE PARLEMENT.
Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!
PARIS, _à soi-même_.
Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre! Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre? Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner: Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner? Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres, Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres. L'hydre que je nourris, épouvante de tous, S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts: On le soûle de vin, de lard, et de saucisses, On l'attire béant à des feux d'artifices. Je prévois leurs complots et n'y peux échapper, Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper. Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire, Ce qui soulève en moi mon levain de satire, Et pourquoi je chansonne en de malins couplets Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets. Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire, On préviendrait ma haine et ma sourde colère. Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités Forcent par-fois mes chefs à de justes traités; Et m'inspira souvent de bons accès de rage, Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage. Le Parlement bientôt, complice de mes torts, S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts; Et la régente ou lui craignant leur propre chûte, Quelque soulagement naîtra de cette lutte. Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir, Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir, Et sans qui monterait au comble de l'audace L'aveuglement des chefs ou de la populace! Je raisonne, et défends mon peu de liberté, Comme le fit toujours chaque haute cité. La vieille Babylone eut un babil extrême; Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même: Leur esprit, accusé par leurs contemporains, Leur a valu pourtant des honneurs souverains. Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée, Le destin aura mis un terme à ma durée, Puisse le philosophe, en cherchant mes débris, Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris; «Et les muses, les arts, la science hardie, «L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»
· · ·
La scène se transporte, en variant d'acteurs, Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs, Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône, Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône. Le soir a réuni sous l'abri d'un palais, Et la mère et la sœur du monarque français. Tout se passe en silence et n'est que pantomimes. Éminences sont là, près des Sérénissimes; Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards, En singes transformés, quelques-uns en renards. Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces, Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces. D'abord, une princesse avait-elle souri, Bientôt le cercle singe avait doucement ri. L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère, Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère, Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil. Les notables bourgeois, honorés d'un accueil, Novices peu soumis à ces métamorphoses, De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses, Restaient seuls étrangers à tous ces changements, Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements. Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges, D'être aussi des renards, et de singer les singes: D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux, Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux. La crainte cependant des publiques tempêtes Amasse les soucis dans les augustes têtes: Mais, des cartes en main, on joue; et le babil Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril. --Votre perle est du monde une des sept merveilles! --L'admirable velours!--Les beaux pendants-d'oreilles! Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur, Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur. La régente, ce soir, sous un air d'assurance, Déguise du matin la longue défaillance: Tandis que dans Lyon son corps paraît assis, Son ame vers Madrid voyage avec son fils; Louise a déja su le piége qui l'attire: Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre, Sous un dehors distrait pense, non sans terreur, Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur. Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable; Pour son ambassadeur on en est plus affable. Duprat sait que l'état par sa faute est perdu, Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu; Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame: Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame; Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins Calme, silencieux, et vide de tous soins. O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres, Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres! Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits, Mieux ressortir un masque, et parler le silence; Et des rôles muets exprimé l'éloquence.
Le lendemain présente en auguste appareil La cour au Parlement ouvrant son grand conseil. Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance, Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance, Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur. Des degrés compassés le spectacle la touche. Tel, en cérémonie, un maître de la bouche Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats L'ordre immémorial prescrit aux estomacs: Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste Ferait des aliments un chaos indigeste: Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets: Elle fait donc passer dans la foule introduite, Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite. La Préséance est vieille; et les dictons des Goths Lui confirment toujours que les peuples sont sots: J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore? Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau, Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau? O digne ambition de fous tels que nous sommes! La Préséance classe avec soin tous les hommes; Et prévient les procès pour les rangs mal gardés, Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.
Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre, Le premier-président vit le premier-ministre. Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard, Va devant le public se redire avec art; Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute. Les dames cependant, présentes aux débats, Viennent des deux partis juger les avocats; Et cette noble farce, amusement pour elles, Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.
LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, ET TÉMOINS DES DEUX SEXES.
LE PRÉSIDENT DE SELVE.
Organes d'équité, ministres de Thémis, Par votre ordre suprême au pied du trône admis, Notre seule présence est un signal propice Du zèle que la cour montre pour la justice. Comment craindrions-nous, mère auguste du roi, D'élever nos accents pour appuyer la loi; De déplorer ici les désordres sans nombre Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre, Et qu'à votre vertu dénonceraient assez Les revers si nombreux dont nous sommes pressés? Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie, Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie: Mais comment l'arrêter dans ses emportements Si toujours sa fureur trouve des aliments? Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes, Prêtent à ses erreurs des armes légitimes? Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat Transporte au Vatican les tributs de l'état? Si, du clergé français gênant l'indépendance, De ses élections enchaînant la prudence, A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs, Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs? Vainement aux abus s'opposent nos entraves; Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves: Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués, N'atteignent point les grands par elles attaqués. Des faibles dépouillés où seraient les refuges? Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges: Et, ce que sans frémir on n'ose publier, Leur arbitre est souvent leur futur héritier! Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent, L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent. A des bourreaux gagés notre glaive est remis: Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis, Et combattent en vain la foule mercenaire Que la vénalité pousse en leur sanctuaire. Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or. Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée Des justes magistrats la chambre révérée. Proscrivez le trafic de nos dignes emplois: Qu'on ne partage plus le domaine des rois. Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses, Aux sources de l'état rendent tant de richesses: Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits: Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides, A racheter le roi de ses vainqueurs avides. Les soldats, non payés, malheureux déserteurs, N'iront plus, désolant les bons cultivateurs Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage, Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage. Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas, N'eussent point dévoré l'aliment des soldats, Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie L'abandonner captif loin de notre patrie! Et cependant, hélas! quel âge désastreux Foula jamais l'état de poids plus onéreux! Comparez du trésor les antiques registres..... Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres: Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens! A leur faste naissant qui prête des soutiens? Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles, Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles? Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux Dégrade la noblesse alliée avec eux: Ses titres et leur or font un coupable échange; Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange. Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands D'un ruineux orgueil agite tous les rangs. Réprimez-le, madame: et si notre influence Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance, En dépit des pervers écartés ou punis, Convoquez de l'état les trois ordres unis.
MARGUERITE, _bas à ses femmes_.
Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!
UNE DES DAMES.
Leur remontrance est faite en très-belles paroles!
MARGUERITE, _de même_.
Tant que la politique aura le même cours, Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours; Et tant que les humains auront des cœurs, des langues, Se suivront des faits vils, et de nobles harangues. Admirez dans son coin l'impassibilité De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité. Le sujet du débat naît de sa folle envie De donner, à son choix, une grasse abbaye: Les moines ont ligué messieurs du parlement, Et ce grief les sert dans leur ressentiment. On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce. Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.
LA RÉGENTE.
Le plus sacré devoir des princes et des rois Est de prêter l'oreille aux organes des lois; Et je croirais trahir la puissance suprême Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même, Si je ne pesais pas vos avis importants, Salutaire secours au malheur de nos temps. Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables: Mais de tous à mes yeux les plus considérables Naissent dans un royaume où les séditieux Divisent le pouvoir en partis factieux. Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende, Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande. Le timon de l'empire est un fardeau pesant: Mais dois-je le céder quand mon fils est absent; Et déposant du roi le sceptre respectable Vous livrer un trésor dont il me fit comptable? Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi: Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi: Mais ai-je témoigné la moindre négligence Pour tous les intérêts liés à ma régence? Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix? N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris, Depuis que votre roi, trahi des destinées, A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées? Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis: Mais le péril de tous a suspendu mes larmes. Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes, Henri de l'empereur détachant Albion, Et de Rome avec moi la nouvelle union, Tout vous atteste enfin que de ma vigilance J'ai porté les effets au-delà de la France. Quel effort tentiez-vous dans le commun danger? Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger, Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle, Avait reçu de vous l'offre de la tutelle; Et vous autorisiez vos nocturnes travaux Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux. Le calme cependant des villes, des frontières, Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières? Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux, De l'enceinte des lois protecteurs studieux, Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.
MARGUERITE, _à ses femmes_.
Le chancelier se lève, et leur dira le reste.
DUPRAT.
Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel, Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes Lui viennent exprimer les doctes interprètes! Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur, Laissait en bien présent changer l'espoir futur. Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire. Briser le concordat peut sembler salutaire: Mais on doit respecter l'œuvre du souverain, Et ménager en tout le pontife romain. Des chefs du parlement on connaît la sagesse: Louise d'Angoulême, équitable duchesse, Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront: Mais au retour du roi tous ces maux finiront. L'excès du faste exige un édit somptuaire: La régente a prévu qu'il serait nécessaire: J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets: Enregistrez; et tous concourons à la paix.
MARGUERITE, _à ses femmes_.
De ce haut verbiage enfin me voilà quitte! Et Paris de la cour recevra l'eau bénite. Le premier-président qu'on nomme ambassadeur De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur: Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère. Mesdames, au passage allons joindre ma mère.
LA RÉGENTE, _à Marguerite_.
Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu... Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu, Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.
MARGUERITE.
Quel charme dans votre air et dans votre parole! Votre ton respirait la douce majesté.
LA RÉGENTE.
Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.
DUPRAT.
Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.
LE PRÉSIDENT DE SELVE.
Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.
PREMIER CONSEILLER.
Ah! comme un Démosthène.
DEUXIÈME CONSEILLER.
Ah! comme un Cicéron.
LE PRÉSIDENT DE SELVE.
Messieurs, épargnez-moi toute comparaison: Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.
UNE DAME D'HONNEUR.
De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?
LA RÉGENTE.
Un édit contre un luxe au comble parvenu, Une défense expresse aux femmes de la ville De traîner à leur robe une queue inutile; Ornement, dont le poids les doit embarrasser, Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser. Je prescris désormais que ni velours ni soie, N'habille la roture et la fille de joie: La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil, Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil; Et par mon réglement il faut que les coquettes Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.
LA DAME D'HONNEUR.
Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir! Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,) Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue: Mais seules maintenant nous prendrons une queue. On nous distinguera de ces femmes de rien, Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.
· · ·
Le conseil se sépare; et les diables de rire!
Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire, Est une humble cabane, au dos des Apennins, Où serpente une route entre de vieux sapins. Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées; A l'orient, paraît sur les mers azurées Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs; Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs, Seuls hôtes indigents d'une arène étendue, Devant qui l'onde immense, applanie à la vue, Termine l'horizon, et borne l'occident Où le soleil alors plongeait son disque ardent: Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre: Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi Guidait un passager, autrefois son ami.
AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.
AGATHÉMI.
Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?
DAVE.
Pour déguiser mon rang et mon secret message: Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.
AGATHÉMI.
Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?
DAVE.
Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate. Je naquis agissant: trop heureux mon métier, S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.
AGATHÉMI.
De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie: L'amour de s'élever qui consume sa vie Est sans cesse attisé par les regards jaloux Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous: Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces, Je mesure leur taille et non pas leurs échasses; Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur, Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur, J'ai toujours des humains regardé le visage; Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.
DAVE.
Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois, Si j'en juge au destin du malheureux Valois.
AGATHÉMI.
Le bruit de son désastre a percé ma montagne.
DAVE.
Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne. Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer. Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie Le garderait encor aux vœux de sa patrie. Songeant à réparer ses crimes envers lui, Bourbon fût devenu son invincible appui; Et déja, de son prince achetant la clémence, Il voulait à Milan rétablir sa puissance: Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner, Mécontent de la cour, jaloux de dominer, Oubliait de Bourbon les rivalités vaines, Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes: Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,) Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.
AGATHÉMI.
Ah! prince infortuné, que la brigue environne! On se vend ta faveur, et même ta personne. Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin De se voir disputé, ravi comme un butin?
DAVE.
Qu'entends-je sur les flots?
AGATHÉMI.
Un pêcheur qui soupire.
LE PÊCHEUR, _à soi-même_.
Le souffle de la nuit veut que je me retire. Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons, Et levons mon filet, vide encor de poissons. Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable! Je jette avec ennui mon ancre sur le sable; Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour, Le produit de ma pêche, attendu chaque jour... Perfide mer! avant que le soleil arrive Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive; Sur ton sein immobile et pur comme un miroir, Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir: Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente. Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente, Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers, Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers, Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!
DAVE.
Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse. Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.
AGATHÉMI.
L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle? L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle. Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.
LE PÊCHEUR.
Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants? Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture... J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure. En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or, M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor. Je cours, et du matin je devance l'étoile; Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis: Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis. «Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.» Notre pêche bientôt fut si miraculeuse, Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier Nous nommions le plus gros notre François-premier. Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille, C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille. Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris: Avec moi l'un des deux en disputait le prix; Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire, L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.
AGATHÉMI.
Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy. Les petits et les grands ont les mêmes querelles: Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles. (Au pêcheur.) Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.
LE PÊCHEUR.
Grand merci!
AGATHÉMI.
L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci? Au moins dans son état peu de chose console.
DAVE.
La paix de la chaumière est une triste idole. Je ne vis qu'à la cour.
AGATHÉMI.
Moi, je respire aux champs.
DAVE.
J'escorte les seigneurs.
AGATHÉMI.
J'évite les méchants.
DAVE.
J'apprends l'art de régner.
AGATHÉMI.
Moi, l'industrie agreste.
DAVE.
Je vois des lambris d'or.
AGATHÉMI.
Et moi, l'azur céleste.
DAVE.
J'ai de pompeux banquets.
AGATHÉMI.
Moi, de prompts appétits.
DAVE.
J'ai la faveur des grands.
AGATHÉMI.
J'ai l'amour des petits.
DAVE.
J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.
AGATHÉMI.
Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.
DAVE.
Je marche décoré.
AGATHÉMI.
Moi, sans vain appareil.
DAVE.
Je vois lever le roi.
AGATHÉMI.
Moi, lever le soleil.
DAVE.
Mes pieds foulent la pourpre.
AGATHÉMI.
Et les miens, la verdure.
DAVE.
Je parle aux souverains.
AGATHÉMI.
J'écoute la nature.
DAVE.
J'entends les bruits publics; j'admire les héros.
AGATHÉMI.
J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.
DAVE.
Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.
AGATHÉMI.
Je veille à conserver une libre sagesse.
DAVE.
Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?
AGATHÉMI.
Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?
DAVE.
Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?
AGATHÉMI.
En regardant toujours les hommes au visage.
DAVE.
Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.
AGATHÉMI.
Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT SIXIÈME.
SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.
Dialogue de l'_Honneur_ et de la _Politique_. Soulèvement du parterre des démons dans la salle infernale. Entretien de _François-Premier_ et du _Chagrin_. Visite de _Charles-Quint_ au lit du roi de France. Guérison de ce prince. Dialogue de la _Nuit_ et du _Lendemain_.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT SIXIÈME.
TOLÈDE et son château dominent un rocher En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure, Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure. C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer: Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer; La sombre Politique, en Cerbère, à la porte Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.