‹ La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècleChapitre 44 sur 80 · L'ÉGLISE.

L'ÉGLISE.

O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle, A du nom de Céphas payé le cœur fidèle, Titre saint de ta foi, solide fondement, Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument; Toi, le premier élu, de qui la main pieuse Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse, Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs; Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs; Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise, Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église. Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin, Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin? De l'empire éternel où tu me fis prétendre, Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre? Et par l'âge emportée en souvenirs confus, Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus? Comme dans l'univers sont passés les royaumes, Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes, Moi qui, riche en effet des biens les plus constants, Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps? Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie Pleure Sion en proie à la flamme ennemie, Et la haine écrasant les orphelins épars Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars! Aux portes de mon temple entends crier la foule... On renverse nos murs, et notre autel s'écroule... Hélas! contre le choc du désordre effréné, Que peut en ses remparts Clément emprisonné? Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême: L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même; Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther, Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer. Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées Protégerait toujours mes enceintes fermées; Et que des loups cruels, et des lions grondants, Toujours en mon bercail je briserais les dents? Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée? O Céphas! ton Église expire terrassée. Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver, Et que ta main encor l'aide à se relever.

SAINT PIERRE.

Que me demandes-tu, malheureuse infidèle! Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle, Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil, Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil? Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse, Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse? Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité. Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles, Ton ame abandonna les graces éternelles, Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner, Descendit des hauteurs où je te fis régner. Que nous dit de Jésus l'autorité suprême? «Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.» Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi: «Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!» J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère, Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre. Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité, Que j'assis de ta loi l'auguste majesté: Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres; La croix, en éclairant les bords les plus célèbres, Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux, Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux. Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste; Il ne les revêt point de superbes dehors: Mais, sous leur nudité riche de ses trésors, Il fait, pour éclipser toute mortelle idole, Reluire dans leur cœur sa vivante parole: Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit, Les épines, les maux, couronnent leur esprit. Voilà comment d'abord mon zèle secourable Accrut ta nation maintenant innombrable. Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs Furent du peuple en deuil les saints consolateurs. Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes, Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces; Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux, Ta main ne recueillait les moissons que pour eux. Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie D'une richesse vaine ici-bas enfouie: De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné, Et ta basse avarice aux enfers l'a donné. De ton législateur qu'ont produit les merveilles? Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles. Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux, Nourri comme le sont les innocents oiseaux, Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes, Et marcha confiant à ses hautes conquêtes. Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter! Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées Devaient être à jamais les pierres animées, Et de son sanctuaire inaccessible à tous, Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux: Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance, Tu disputes aux grands leur étroite puissance: Pour des honneurs mondains tu trahis les autels: Pour de vils intérêts tu combats les mortels; Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice, De succomber sans gloire en cette infâme lice. Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats. Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe: Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe, Se lève le matin, et tombe avant la nuit. Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit. Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière Qui pour seule arme enfin te laisse la prière, Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts, Sur les âmes régner, et non pas sur les corps; Et qui force un pontife, en martyr pacifique, A recourir aux cieux, ton héritage unique. Dans l'univers entier qui te fit prévaloir? Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir. De tes ambitions que l'erreur se dissipe; Et pour durer sans fin remonte à ton principe.