L'ENFANT.
Comme il revient ici, terrible, échevelé!...
CANDOR.
Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde. De tous ces meurtriers la horde vagabonde S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux. J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux: Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée... Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée; Mais poussant devant moi chaises, tables, débris, J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris. Barricadons la porte, et si l'on nous assiége... Il n'est plus temps.
PULCRINE.
Grand Dieu! que ta main nous protége.
LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.
LES SOLDATS.
Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!
LE VIEILLARD.
Ah, par mes cheveux blancs!...
LES SOLDATS.
Hors de là, vieux barbon!
LE VIEILLARD.
Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père? Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère, Un jour il lui tendra de suppliantes mains, Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.
UN SOLDAT.
Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.
PULCRINE.
Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?... Immolez-nous ensemble.
LES SOLDATS.
Armes bas, ou la mort!
CANDOR, _à sa famille_.
Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort (Aux soldats.) Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare... Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare! Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!
PULCRINE.
O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...
LES SOLDATS.
Courage! baîllonnons son insolente bouche, Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche; Et qu'il raconte aux morts les consolations Que va goûter sa veuve en ses afflictions. Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses! Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!
· · ·
Un voile alors cacha le courroux allumé De la pudeur luttant contre un Mars enfumé; Scène dont les humains raillent l'horreur extrême, Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même. La féroce Ironie, en des plaisirs affreux, Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux, Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine, Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine. Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil, Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil: Et de la triste Rome illuminant les rues, Éclairant des vainqueurs les légions accrues, Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.
Une femme accourait, poussant mille sanglots; Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure, Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure. C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté Traversant les débris de la vaste cité; Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes, Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes, Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs, Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.
PULCRINE ET SON ENFANT.