‹ La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècleChapitre 80 sur 80 · L'ÉPOUX.

L'ÉPOUX.

Non, plus honteux encore, Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre. Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant, Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.

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Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite, Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite, De la volage en pleurs tu viens troubler le sang: Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant, Infecte de son dard la bergère amoureuse Qui les osa cueillir d'une main malheureuse. Au sortir du sérail, asyle empoisonné, Le monstre, qui suivit l'époux abandonné, Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.

SYPHILITE.

Beauté, si fière encor de tes brillants attraits, Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits? Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure? Pleure de ton beau col la flottante parure! Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours! Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours. Des plaisirs criminels fatale corruptrice, Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse. Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé, Confuse, repousser un amant redouté; Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes, Tous deux vous périrez mes illustres victimes. Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau, Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône Un front pesant et las du poids de sa couronne; Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort, Pour le salut de tous implorera sa mort. Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde A fuir les voluptés, de qui la source immonde Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris, Et même éteint le feu des plus nobles esprits! Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses! Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal: C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal, C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche, Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche: Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré, Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré, Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare, Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.

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Syphilite en ces mots parle de Chrysophis; Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUATORZIÈME.

SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.

_Chrysophis_, ou le dragon d'or, reproche à _Magnégine_, divinité de l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens, qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où sa colère leur adressa des menaces prophétiques. _Magnégine_ s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle prêta au génie de _Christophe-Colomb_, dont elle lui raconte les travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros de la Gloire et ceux de la Renommée. _Charles-Quint_ est accueilli dans le second par la _Louange_, qui lui promet la monarchie universelle. La _Vérité_ le retient au passage, et lui annonce que sa raison va s'égarer. Dialogue entre la _Vérité_ et la _Louange_. Jugement de la _Thémis Séculaire_ sur les vrais et les faux grands-hommes.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUATORZIÈME.

LES murs sont disparus: le globe de la terre Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère: Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant: Tel on vit dans Eden un tortueux serpent, D'abord en humble ver suivre une obscure trace, Et du monde en ses plis envelopper la masse. Tel en reptile abject, en hydre immense encor, Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or. Il parle en ce moment à l'amante du pôle, De qui l'art des nochers emprunta la boussole, La prompte Magnégine, épouse de Sider, Puissantes déités de l'aimant et du fer.

CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.

CHRYSOPHIS.

Contemple les malheurs dont tu devins la cause En guidant l'avarice aux mines du Potose, Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux, Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême, Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même, Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner Les cités de l'Europe où tu me fis traîner? Elle te confia ses flottes intrépides: Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides, Que protégeait Sider, ton inflexible époux, Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux, Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes De la terre fouiller les entrailles profondes. Un dieu qui me celait aux regards des humains M'ordonna de punir ce crime de leurs mains: Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices, En vain je menaçai Pizarre et ses complices: Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé, Au séjour ténébreux où j'étais enfermé: Les torches que portait sa troupe criminelle Avaient jauni le sein de la nuit éternelle; Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant, «O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant, «Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge, «Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge. «Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu «Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu? «--Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare, «Ce monde que du tien la vaste mer sépare! «Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher «Des prisons où le sort prit soin de me cacher! «Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse «Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse: «Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils. «Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis. «--Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées «Nous cherchions, en coupant les vagues azurées! «Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.» Mes flancs à ce discours furent atteints du fer. Un oracle, funeste à la Castille avare, Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre: Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur: Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur, Au moment qu'arraché de ma caverne humide, J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide. «Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur! «Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur, «Vous a soumis la terre, abondante nourrice: «Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice, «Il me force à quitter le lit où je dormais, «Chrysophis et Sider combattront à jamais, «Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle «Troubleront vos neveux de leur longue querelle. «Suivis des trahisons et des assassinats, «Jaloux de s'asservir par de sanglants combats, «Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage: «Et si, du monde un jour méditant l'esclavage, «Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits, «Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois. «Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines, «Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes; «Nous appesantirons les trônes détestés, «Et nous couronnerons les vices effrontés. «Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre! «Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre, «Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur, «Vespuce, de ce monde avide explorateur, «Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique, «Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique! «Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux, «Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»

MAGNÉGINE.

Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse? Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse, De Vespuce à jamais est l'avilissement, Et des faits de Colomb l'éternel monument. Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie: Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs, Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs. Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée La route que Colomb avait déja tracée, Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or: Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor, Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde: Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde, Prophète audacieux de son propre destin, Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin. Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute, Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route. Aux bords liguriens, parmi des matelots, Il me vint en naissant consulter sur les flots: J'écartai des écueils sa jeunesse agitée: Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée, Gage de mon hymen avec le dieu du fer: Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air, Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée. Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée, Sous le joug de Sider le regardant toujours, Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours. Instruit de mon penchant par cette confidence, Son soin observateur m'attesta sa prudence. Je lui voulus payer en bienfaits renommés Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés. Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide; «Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi, «N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi: «Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores, «Ce colosse debout dans les îles Açores, «Son bras levé qui semble aux bords occidentaux «Me montrer un chemin vers des pays nouveaux, «Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce «Dont la source enrichit la Syrie et la Perse! «Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands. «La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants, «Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes, «Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes. «Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité! «Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.» Il dit, et j'assurai mon aide à son audace. Mais du rare génie ordinaire disgrace! Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits, N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris: Et huit ans de dédains, sans lasser son courage, Ont de ses beaux succès démenti le présage. Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité, Loin de tout bord terrestre il s'est précipité. Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage, Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage, Chaque jour, allongeant leur liquide chemin, Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin! Lui, calme, tint sur moi son regard immobile: Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille. Combien je fremissais en mes doutes flottants! En vain déguisait-il son trajet et le temps: Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde, Jurent de l'engloutir sous la vague profonde; Quand, fixant à deux jours le terme de son sort, Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort. Et sur quoi cependant plane son espérance? Sur une mer déserte; abyme affreux, immense! Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux, Augure favorable, étonne tous les yeux: Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie, Est reçue en signal de victoire et de joie. Sur l'humide horizon les regards sont tendus. Nuit dernière, par toi les aspects confondus Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine: Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine: Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon, Divinité du jour et fille d'Hélion, Du soleil immobile éternelle courrière, Révèle un continent que frappe sa lumière: «Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous, «Terre! voici la terre! un monde vient à nous!» Tel est le cri perçant que, sur chaque navire, Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire. Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents Reçurent ces héros comme des dieux puissants; Et pour leur consacrer les trésors de la terre Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre! Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits, Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire, Colomb rendit sa voile à des vents ennemis. Un fortuné retour lui sera-t-il permis? Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles, Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles, Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux. «Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux, «Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...! «Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire. «Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer, «Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer, «Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête «Le secret de ma route, admirable conquête, «Et porte vers l'Europe, alors que je péris, «L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.» Il jette alors son titre, auguste caractère, Au terrible Océan, son dernier légataire. Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond: «Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore: «Va retrouver les cours, plus perfides encore, «Où des vents plus jaloux et non moins furieux «Te feront aux enfers tomber du haut des cieux. «Quel salaire y reçoit le génie et ses peines! «Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes, «Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix «Est plus calme et plus sûr que le palais des rois. «Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine, «Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!» Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider Livrerait sa conquête à l'empire du fer, Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone Des brigands de l'Europe y fonderait le trône: Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.

CHRYSOPHIS.

Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie, N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie: Les princes ombrageux paraissent s'effrayer Du mérite éminent que l'or ne peut payer. Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée, Charles-Quint que je sers court à la renommée: Aux talents imposteurs accordant son appui, Et voulant au respect ne présenter que lui: Voilà comme en un âge éclatant en prodiges Il croit tout éclipser à force de prestiges: Vois outrager Colomb, et courir les mortels Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.

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En deux temples déja la scène est ranimée, L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée: Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus, Qui, relevant Thémis et les arts abattus, Servaient la piété, les lois, et la patrie; Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie, Opposé la constance unie à la valeur, Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur: Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate; Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate, Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux, En bravant les fléaux les écartaient de tous, Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture, Pour y chercher la vie ont vaincu la nature; Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux; Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée, Tous deux chantant des rois la colère insensée, Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés, Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés. Dans l'autre temple étaient les favoris du monde, Assis sur les degrés que l'illusion fonde; Ce concours insensé que dans le sein du bruit La louange et le blâme au hasard ont produit; Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules; Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules, Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs, Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs. On y voit tous les fous chers à la renommée, Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée S'illustrait en riant des publiques douleurs; Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs: Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles; Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles, Figurent ces talents faux et présomptueux, Des muses et des arts avortons monstrueux; Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie, Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie, Consacrant les banquets et les galants tributs Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius; Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées, Des peuples trop enfants immortelles poupées. La Louange, tenant l'encensoir à la main, De Charles-Quint alors parfumant le chemin, Le conduit au travers d'innombrables images, Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages, Masques ternis, concours d'infidèles portraits, Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits. Il monte au sanctuaire en acteur héroïque; Et bientôt, exhaussé sur un trône magique, Semble, en levant des yeux pleins de sécurité, Soi-même s'admirer dans la postérité.

CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ.

LA LOUANGE.

Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme, Entre tous les héros que la mémoire nomme. Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux; Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux: César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite; Attila, sacrilège; et ta gloire mérite D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis, Princes dignes des Goths dont ils furent suivis: Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares En d'incultes pays, en des siècles barbares, Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés Pour repousser les fers qui les ont étonnés: Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante; Mais toi, dominateur de l'Europe savante, Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé, Tu luis sur l'occident comme un astre épuré. La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes; Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes: Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur, Dieu pacificateur, et même créateur.

CHARLES-QUINT.

Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie: La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.

LA LOUANGE.

Tu t'élèves encor par tes humbles discours: Mais quoi? des nations démens-tu le concours? Et les arts à ma voix consacrant tes batailles, Et tes lois se gravant sur de nobles médailles, Et ta statue équestre en toutes les cités Multipliant ta vue et tes faits récités?

CHARLES-QUINT.

La haine, après un temps, flétrira mes images, Et dira que mes dons ont payé tes hommages. J'entendrai chez les morts cent reproches amers D'avoir suivi, trompé tant de partis divers; Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église, Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.

LA LOUANGE.

L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux Que tu parus dévot, et ne fus point pieux. Un héros tel que toi, que le génie éclaire, Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire. Poëtes! unissez vos luths à mes accents! Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens; A ce triomphateur présentez vos offrandes, Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!.... Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs. Enivré de mon hymne, et du concert des âges, Et de tant de parfums qui montent en nuages, Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.

CHARLES-QUINT.

Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible... Désormais à mon bras est-il rien d'impossible? M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur Que de ces flots d'encens produirait la vapeur? Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve. Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève: Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi, Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi. Sortons, accomplissons mon grand dessein.

LA VÉRITÉ.

Arrête! Un excès de fumée a surchargé ta tête; Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.

CHARLES-QUINT.

Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable? François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable, En désastres verra se changer les succès Dont son règne naissant éblouit les Français: Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère, Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre; Vainement Albion, qu'alarment ses projets, Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets; Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible, M'assure le pontife, à mes rivaux terrible: L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer, Contre les libertés que proclama Luther; Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie: Qui la disputerait à ma race bannie? Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains? Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire, De céder à mon fils le trône de l'empire, Si contre Soliman je soutiens son effort: Et, ma seule maison régnante après ma mort, L'Europe sous mes lois florissante, enrichie, Ne sera qu'une immense et stable monarchie. Alors, qui retiendra mon aigle en son essor? De Bysance en Asie il peut voler encor, Planer sur le Liban, où la croix fut plantée, Remonter de Gengis la route ensanglantée; Et, donnant à la Chine un nouvel empereur, Aux mers de la Corée essayer sans terreur De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare, Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre: Et je verrais enfin, abordant au Pérou, Le globe entier soumis.

LA VÉRITÉ.

Grand roi, tu n'es qu'un fou.

LA LOUANGE.

Divinité fâcheuse à la haute puissance, Que tu mérites bien le dédaigneux silence De ce fier empereur qui te tourne le dos!

LA VÉRITÉ.

C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.

LA LOUANGE.

Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?

LA VÉRITÉ.

L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.

LA LOUANGE.

Mentir est profitable, et ton langage est vain.

LA VÉRITÉ.

Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.

LA LOUANGE.

On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.

LA VÉRITÉ.

On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.

LA LOUANGE.

Où voit-on estimer tes tristes sectateurs? Les biens et le crédit comblent mes orateurs. Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes. Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes, Chantant pour les oisifs, une tasse à la main; Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain. Ces pauvres confidents de la Nature immense, Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence. Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours; Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours. Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre, Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?

LA VÉRITÉ.

Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois, Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.

LA LOUANGE.

Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.

LA VÉRITÉ.

Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.

LA LOUANGE.

Lie au moins ta droiture à mon art captieux.

LA VÉRITÉ.

J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.

Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire; Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément, Renouveler encor l'antique jugement?

LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES.

PYTHAGORE.

J'éclairai les mortels.

HOMÈRE.

J'éternisai leur gloire.

ÉPAMINONDAS.

La vertu fut ma loi.

ALEXANDRE.

Ma loi fut la victoire.

NUMA.

Rome eut par moi des mœurs.

BRUTUS L'ANCIEN.

Je brisai ses liens.

ATTILA.

J'ai fait frémir les rois.

SYLLA.

Et moi, les citoyens.

ARCHIMÈDE.

Je pesai l'univers.

PLINE.

J'en burinai l'histoire.

OMAR.

Je brûlai les écrits.

TIBÈRE.

Je bravai leur mémoire.

COLOMB.

J'acquis un nouveau monde.

CÉSAR.

Et j'ai mis l'autre aux fers.

LA THÉMIS DES SIÈCLES.

Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.

CÉSAR.

Quoi! César même!

LA THÉMIS DES SIÈCLES.

Oui, toi, dont la gloire usurpée A fait céder la toge au pouvoir de l'épée; Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer, Tuant la liberté que tu lui pus léguer, Laissas par ton exemple, en sanglant héritage, L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUINZIÈME.

SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.

Le sultan _Soliman_ s'entretient avec un muphti de la démence qui vient de saisir l'empereur _Charles-Quint_; et de sa reclusion volontaire au monastère de Saint-Just. Retraite de _Charles-Quint_: son dialogue avec un moine _Jéronimite_. L'orgueil lui inspire dans la solitude le desir de surmonter la gloire des saints par ses austérités; mais saint _Jérôme_, saint _Augustin_ et saint _Bernard_ lui apparaissent, et confondent ses vanités.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT QUINZIÈME.

ICI paraît Bysance, et les jardins charmants Consacrés aux loisirs des princes ottomans, Colline où du cyprès la verdure éternelle De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle, Et dont la pente, riche en brillants minarets, En bassins couronnés d'ombrages toujours frais, S'incline vers la rive où mugit le Bosphore, Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore, D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers, Le commerce appelé par les vents de deux mers. C'est là que, relevant sa moustache épaissie Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie, Couché parmi des fleurs, au sortir du divan, Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.

SOLIMAN, ET LE MUPHTI.

SOLIMAN.

Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète, Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?

LE MUPHTI.

Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!

SOLIMAN.

Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.

LE MUPHTI.

Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?

SOLIMAN.

Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire: Lui seul imprime un ordre immuable et certain: Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.

LE MUPHTI.

Son prophète remet aux sultans de la terre Sa règle invariable et son puissant tonnerre.

SOLIMAN.

De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival Qui soutienne ma vue et marche mon égal; A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées Ont de mon fier émule abattu les pensées: La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur; Le lendemain, du trône il a fui la splendeur. De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!

LE MUPHTI.

Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice; Et le ciel a permis, malgré ses faits passés, Que ce héros tombât au rang des insensés. D'où part ce changement? de son orgueil avare. Voulant à sa couronne ajouter la tiare, Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran; Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître, Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre. Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil, L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.

SOLIMAN.

Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine, N'a jamais pu troubler sa raison souveraine. Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits, Les pontifes toujours sont au-dessous des rois. La voix des cultes saints dirige le vulgaire Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire. Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir, Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir. Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie, C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie, Et que de sa sagesse osant se prévaloir, Resserré dans ses droits moindres que son espoir, Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole, Perfide à ses traités, parjure à sa parole, En ses propres complots enfin enveloppé, Des grands revers du sort il s'est senti frappé; Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte, L'ambition le plonge au fond de la retraite.

LE MUPHTI.

On dit qu'il se repent de sa témérité Qui ploya son église à son autorité. Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence Souffre de nos docteurs la sainte indépendance, Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet, A notre auguste foi lui-même se soumet.

SOLIMAN.

J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère: Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère, Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner, M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.

LE MUPHTI.

Ah! des lois des sultans fidèles émissaires, Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires, Et de ce vaste empire étendu le confin Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin. Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.

SOLIMAN.

Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières? A l'âge où tous les deux nous voici parvenus, Peu de secrets d'état nous restent inconnus. De tant de nations la diverse doctrine D'un même espoir en Dieu tire son origine. Les antiques respects des sages Indiens, Les temples musulmans, et les autels chrétiens, N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres, Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres: Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous. Les rois et les sultans de leur gloire jaloux Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance. Mon croissant qui s'allie à la croix de la France Prouve que mes pareils aux volontés du sort Des fanatismes vains soumettent le ressort. Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance, Aux tentes des chrétiens accordant ma présence, J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi, Honorer la valeur si terrible pour moi: Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère M'émeut pour la vertu même d'un adversaire. Docile au créateur de la terre et des cieux, Sans superstition je porte un cœur pieux. Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée, Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré Se cache à l'Occident dont il fut adoré? Non, le ciel me créa pour livrer des batailles: Je mourrai combattant sous d'illustres murailles; Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin, J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin. Instrument de la loi qui règle tous les hommes, Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes, J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi, Vaincu les Mamelus asservis à ma loi; Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane, L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane! Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards? Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts. Que notre ame jamais ne soit enorgueillie De sa fausse raison, si près de la folie. Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement, De la fragilité de notre jugement. Ce céleste flambeau de notre intelligence, Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense. Cette horreur me présente un abyme d'ennui.... Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui. Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie. L'oreille que chatouille une vague harmonie, Porte aux sens enchantés moins de douce langueur, Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.

· · ·

Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.

Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître, La scène est transportée en ce paisible lieu Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu! Le voilà seul, errant en un long vestibule, Où les tristes lueurs du premier crépuscule, Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints, Doublent sur le plancher les figures des saints. Appelant dans le chœur tous les révérends pères, Sa voix avant la cloche éveille ses confrères. Oh! quel rire élevé du parterre infernal Accueillit tout-à-coup son zèle matinal! Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.

CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.

LE JÉRONIMITE.

Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit, Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?

CHARLES-QUINT.

Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre? Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère, Pour traîner aux autels ton languissant amour Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour? Faut-il que du matin le prompt oiseau devance Les chants religieux de ta reconnaissance?

LE JÉRONIMITE.

A la force toujours mesurant le devoir, Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir: Il divisa le temps par l'ombre et la lumière, Afin que le repos suspendît la prière.

CHARLES-QUINT.

De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier, Aux offices pieux m'empresser le premier.

LE JÉRONIMITE.

Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle. La simple humilité ne se distingue pas. Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas, Que dans le sein obscur de votre monastère Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.

CHARLES-QUINT.

Toi, qui si hautement me parles sans terreur, As-tu donc oublié que je fus empereur?

LE JÉRONIMITE.

N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?

CHARLES-QUINT.

On me rend en ces murs des respects légitimes: Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.

LE JÉRONIMITE.

C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains; Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence Sur des appuis de chair, non sur la providence.

CHARLES-QUINT.

De quel vil intérêt les peut-on soupçonner? Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.

LE JÉRONIMITE.

Vous imaginez donc, sans or ni diadême, Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime? Ah! reconnaissez là le piége le plus fin Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin. Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre, De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre. Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs, Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs. Un homme qu'une fois ont admiré les hommes, S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes; Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher, De son aspect jamais ne peut se détacher. Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie, Son humilité même accroît la jalousie: Même entre les reclus, peu de sages mortels Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels. L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre, Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre: L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit Son éloge, appuyé de votre haut crédit, Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre, Changera, devant tous, son capuchon en mitre. Les disciples d'Ignace, épiant vos discours, Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours, De bénir les complots, d'étouffer les scrupules, Et de saisir des grands les oreilles crédules. Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier, Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier, Des ermites de Thèbe imitant les merveilles, Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles, Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir, S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir. Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance, Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence, Appliquent, en passant, un soin minutieux A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux. A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe, Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?

CHARLES-QUINT.

Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?

LE JÉRONIMITE.

Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.

CHARLES-QUINT.

Qui donc a tes respects?

LE JÉRONIMITE.

Tout homme époux et père, Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre: Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.

CHARLES-QUINT.

Apprends-moi....

LE JÉRONIMITE.

L'airain sonne; allons prier: adieu!

CHARLES-QUINT, _seul_.

Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible! Le silence profond, et l'étude paisible, Comme deux anges saints l'écartant du péril, Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil, Et bornant ses regards aux murs d'un monastère, Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire, Tellement éclairé sa méditation Qu'il ait vu le néant de toute ambition! A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme, On n'accusera pas le sommeil de son ame: Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé; Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive, Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive. Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir. Vain jouet des humains que je pensais régir, Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves, Être esclave du joug reçu par mes esclaves.... Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids; Et vous, larges parvis, et degrés des portiques, Usés par mon cortège en des fêtes publiques, Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur, Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur, Dites quels noirs chagrins dévorés en silence Démentaient de mon front la pénible insolence! Combien, sous les dehors de ma sérénité, D'orages menaçants mon cœur a palpité! Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres! Sans repos consumés près d'assidus ministres; Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois! Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages? Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits? Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis. Tant de peuples charmés, courant de ville en ville Aux décorations de mon faste inutile, Admirent du même œil mes ingrats successeurs, De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs. Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales, Et si je ne me perds sous tous les monuments Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans! Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?.... Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire. Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!... Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère, Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre.... Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats, Tes débiles esprits, tes forces épuisées, Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées... Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau.... Du trône descendu, marche en paix au tombeau. Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière, Suivre encore un modèle en quittant ma carrière? Second Dioclétien parmi les empereurs, Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs? Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture. Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure: Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains: J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints; Et, de ma pénitence illustrant le supplice, Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.

· · ·

Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil. On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide, L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide, De derniers ornements prompt à se dépouiller, En face de la croix allant s'agenouiller. Parmi les changements que l'intermède entraîne, Son même aspect, toujours reproduit sur la scène, Aux démons sans pitié rend un rire inhumain. Il entre au chœur du temple, un missel à la main; Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites. Ses entrailles à jeun alors ont beau crier, Devant la table sainte il s'obstine à prier. Les moines cependant, zélés en gourmandise, Assis au réfectoire, amour de leur église, Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou, Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.

O du théâtre alors enchantement extrême! Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même; Et le seul mouvement qu'un art divin produit Est le dernier combat du soir et de la nuit. Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent, Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent; Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur, L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur. Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes: Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes, Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté Aux rayons de la lune un passage argenté: Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages. Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages, Soupire; et, frissonnant dans le temple profond, Des portiques au loin l'écho sourd lui répond. Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme, Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme, Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard; Leur lin sacerdotal se déploie au regard.

CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.

CHARLES-QUINT.

O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres! Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres, Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer? En votre noble essor je veux vous surpasser, Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.

SAINT JÉRÔME.

O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu Faire monter l'orgueil où monta la vertu? Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire Accorde à leurs travaux un différent salaire: Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix. Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits: Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre. Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre. On te nommait un dieu dans tes palais dorés: Nous bravions tes pareils dans les cours adorés. Les hommes égorgés te servaient de victimes; Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes. Ta politique aux rangs immolait l'équité; Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité: Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre, Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre; Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu, Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu. Ta fierté despotique eût proscrit notre vie: D'où vient que notre gloire allume ton envie? Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans, De vouer aux autels tes loisirs impuissants, D'achever ta vieillesse en un cloître sévère, Pour t'égaler aux saints que le monde révère? Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas, Traîné durant un siècle un sort obscur et bas, Et repoussé des cours les faveurs corruptrices, Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices, Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité L'exemple patient de son humilité. Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine Consacra dans ces murs son nom, sa discipline? Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts, Dont le charme étonnait la ville des Césars, Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces, En d'austères ferveurs il consuma ses forces. S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé, A l'amour du désert offrir un cœur usé? Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude, Avec zèle embrassant la triste solitude, Sous des antres brûlants, disciple des lions, Il apprit à rugir contre ses passions. Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse, De sa nudité même il connut la richesse: Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs, Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs; Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes, De ses membres séchés il éteignit les flammes. Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi, Il devint plus fameux et plus puissant que toi. Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde, J'abaissai mes regards sur les pompes du monde; Comme un pasteur, debout au sommet des rochers, Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers. Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage, Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage: Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards, Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards: Le seul juste en son cœur a des trésors durables. Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables, Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux, Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux, Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles, Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles; Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants, Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants. Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses, Dont le peuple adorait les fausses jouissances; Spectacles que payaient son pain ou ses affronts, Que suspendait souvent un seul mot des Nérons, Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste Le juste qu'éblouit l'éternité céleste. Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs, Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs; Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume, Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme, Qui prouva que le juste est seul fort contre tous Pour rompre les conseils des intérêts jaloux, Et que l'ombre et les bois sont la profonde école D'où sort avec éclat l'invincible parole. Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux, Par la brigue emportant les prix dus aux travaux, Et confondus chacun en leur science impie Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie. Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux Au gré des souverains pesant le droit douteux; Et que le juste seul, observant la balance, Retient comme assiégés par sa noble présence. Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer, Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer; Et dont les tremblements, pires que les tempêtes, Renversent de vos toits les plus superbes faîtes. Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits? Des pervers qui, semant de formidables bruits, En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille, Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille. Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui; Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire, Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire. Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or, Sur des ailes de flamme élevant mon essor, J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence, Vécu par la pensée, et tout intelligence, Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien, Où la vie est un songe, et la mort même un bien. Toi donc, monstre affamé du miel de la louange, Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange, N'espère pas briller entre les aigles saints Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.

SAINT AUGUSTIN.

Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes, En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes, Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour, Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour. Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie. Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie: Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur D'un prince ivre de soi, politique vainqueur? Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même! Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême: Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit: Il prodigue le sang pour venger un dépit: Il amasse les biens d'une main criminelle: Il arrache à Naboth sa vigne paternelle, Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts, Et s'estime le dieu, centre de l'univers. Qui produit en son cœur ce désordre coupable? C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable, L'amour qui nous égare alors que fol et vain Il n'a point un objet éternel et divin; L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames, L'amour, alimenté par de célestes flammes, Plus solide, plus pur, en ses liens charmants, Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants; L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères, Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères! Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour: Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour; Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice, Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice; Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur, Et du bonheur de tous compose son bonheur. L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère: Si des femmes qu'il voit la beauté passagère Se relève d'atours et s'anime de fard, Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art, Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane. Voit-il une indigente et muette beauté Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité, Semble orner le malheur empreint sur son visage? Les consolations, piège où l'ame s'engage, Ne captiveront pas son cœur sanctifié: Toute humaine douleur a droit à sa pitié. Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques? Graver par-tout son nom en lettres magnifiques? Non; l'aumône en secret, les charitables soins, Feront de sa bonté parler mille témoins, Monuments animés, et voix impérissables, Qui rediront son zèle aux âges innombrables. Que les schismes trompeurs et les séditions Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations; Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse; Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan Il osera fermer le saint temple au tyran. Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide? Contemple le maintien d'une vierge timide: Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité, Son scrupule frémit d'une infidélité: La flamme du jeune âge errante dans ses veines Allume dans ses sens des rebellions vaines; Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux, Traverse noblement les épines, les feux: Tel un ange sans corps marche dans sa carrière: Mais d'un front où reluit une pure lumière, S'il faut, (triste courage en un objet si doux!) Qu'elle brave la mort pour son divin époux, Elle court au martyre; et, de regrets suivie, Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie. Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux, Nous aide à surpasser la vertu des héros, Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone Juge si c'est à toi d'envier la couronne!

SAINT-BERNARD.

Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger, Bernard veut à son tour ici t'interroger. Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme, Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame; Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer, Avec nos saints exploits ose les comparer. Comment as-tu conquis les villes alarmées? Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées. Comment séduisais-tu les peuples éblouis? Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis. Comment consternais-tu les états et leurs ligues? Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues. Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts! Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors, Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire; Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire, De la cité de Dieu levant les étendards, Conquérant plus d'états que les fameux Césars, Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie, Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie, Et de tous ses guerriers grossi la légion Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion. Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance? Ce fut de ma cellule et de mon indigence. A ton art politique aurais-je pu devoir De si profonds secrets, un si vaste pouvoir? L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire Se sent victorieux des maîtres de la terre, Si son ame en effet, droite en sa fermeté, Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté. Notre corps peut agir parmi la multitude, Si l'ame en soi toujours garde sa solitude: Les pensers, au-dessus des vulgaires humains, Nous en séparent mieux que les déserts lointains, Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges, Nous font sur l'univers planer avec les anges. La pauvreté qu'on aime est riche en liberté: Elle soutient sans peur l'auguste vérité, Du vain appât de l'or ne se sent point captive, Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive, Des pontifes, des rois, menace l'appareil, Ne voit rien de constant que le cours du soleil, Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière, En méprisant la mort, passe intrépide et fière. Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint; Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint, M'attira sur la terre un encens préférable Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable. Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel. Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres, Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?

CHARLES-QUINT.

J'aurais par mes soldats châtié vos pareils, Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils. J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable, Si, quittant son désert, apôtre déplorable, Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour Paru couvert de cendre, et censuré ma cour. J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures, Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures? Tantôt le zèle altier de votre apostolat Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat, Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque, De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque: Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix, Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois, Et, rampant au travers de tortueuses routes, Fuyait les dignités pour les dominer toutes. Vous subissiez le jeûne au milieu des festins, Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins: Vous vantiez le silence et la paix des retraites; Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes: Austères avec faste, à l'ombre relâchés, Vos haines s'accusaient de cent vices cachés: Et, de vos saints docteurs calomniant la vie, Un faux mépris de tous décelait votre envie. Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien: Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.

SAINT-JÉRÔME.

Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire. Augustin, revolons à notre heureux empire. Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir, Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.

· · ·

Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore, Suivit d'un œil si sot leur noble ascension, Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEIZIÈME.

SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.

_Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour: la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_. La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la _Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre _Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT SEIZIÈME.

DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse. Que l'oreille attentive au fil de ses discours Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours. Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres; La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres, L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.

CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.

LA TRISTESSE.

Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle Retirerait tes sens de leur langueur mortelle: Te voilà de retour au paisible réduit, Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit. Tes soins ont décoré cette cellule obscure En berceau verdoyant d'où te rit la nature; De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté Du front épais des bois découvre la beauté; De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses, Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources, Exhalant dans les airs comme un divin encens Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens.... Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.

CHARLES-QUINT.

N'offusque pas mon ame, importune Tristesse! Et je pourrai me plaire au spectacle riant Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.

LA TRISTESSE.

La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée; Ton ame de son deuil est comme elle chargée: Attends que le soleil, se levant pour vous deux, Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux. Les brouillards du matin, voilant les paysages, Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages: A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux De premiers sons encor percent les airs brumeux: Attends leur doux réveil et que leur chant salue L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue. L'aurore inspire à l'ame un attendrissement Qui de tes souvenirs redouble le tourment.

CHARLES-QUINT.

A cette heure autrefois, devancé du tonnerre, Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre, M'emportait sur les monts ou j'allais méditer Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter: Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.

LA TRISTESSE.

Tu ne les nourris donc que pour les désoler? Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air: Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.

CHARLES-QUINT.

Je crains que les vautours bientôt ne les immolent: Dès le nid de leur mère élevés par mes soins, Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?

LA TRISTESSE.

Ainsi tu préparas la longue dépendance Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance, Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux, Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.

CHARLES-QUINT.

Oui, mon orgueil dément la vérité suprême, En niant aux humains que leur liberté même Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur, Quand leur vertu native est laissée en leur cœur. Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre, J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés, Amassent les rameaux que l'hiver a séchés. Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme N'éclaircit point encor les ombres de mon ame... N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?

LA TRISTESSE.

Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas; Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume. Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume: Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux Ces vallons émaillés par les rayons des cieux, Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...

CHARLES-QUINT.

Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines... Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?

LA TRISTESSE.

Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu, Toujours des camps, un trône, une cour importune... Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!

CHARLES-QUINT.

Hélas!

LA TRISTESSE.

Pourquoi gémir en ce riant séjour?

CHARLES-QUINT.

Je me sens fatigué de la splendeur du jour.

LA TRISTESSE.

Jamais des nations les trop superbes maîtres Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres. L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs, Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs: Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes; Tu méprises les fleurs, et les présents célestes; Et, bien que las du faste et des soins des héros, Tu hais ta solitude et maudis ton repos. Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable... L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.

CHARLES-QUINT.

Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux; Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.

LA TRISTESSE.

Peut-être que du soir l'agréable influence Te fera mieux goûter la paix et le silence, Moment, où je me plais moi-même à soupirer. Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer: Entends le pâtre au loin fermant les bergeries, L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies, Le chant du rossignol attendrir les forêts, Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.

CHARLES-QUINT.

Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie? Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.

LA TRISTESSE.

Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire. Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire, Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis; Je lui prête une voix ... médite ses avis.

CHARLES-QUINT.

Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?

LE VER.

Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile; Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras, Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»

LA TRISTESSE.

Cet insecte abandonne une tête mortelle Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle: Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort, Il rongera ta chair, pâture de la mort. Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie, Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie. Tu tiens encor au monde après t'en être exclus, Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus. Mais, avec faste orné des habits funéraires, Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires; Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil, Spectateur animé des larmes que, peut-être, Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.

· · ·

Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur Mais le drame infernal ici change d'horreur; Et, par d'affreux ressorts que la magie invente, La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.

D'innombrables Démons marchent en saints prélats Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas. Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture, Du dôme et des piliers couvrent l'architecture; Des dragons enlacés font reluire en tous lieux, Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux: Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière; Et d'une croix de feu la sanglante lumière Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil Argentent les velours, ornements du cercueil, Édifice paré d'emblêmes héroïques Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques. Une chapelle ardente, au haut de cent degrés, Porte un Diable servi par des diables mitrés: Sa messe fait répondre en son chant mortuaire Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire, Qui poussent, au-delà d'un triple paradis, Les lugubres clameurs d'un bas De profundis. Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche, S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche, Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain, La Tristesse et la Mort, une torche à la main, Exposent la pâleur des traits de la victime, Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme; Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer, D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.

CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.

LA TRISTESSE.

Homme! des rois ainsi finit la race entière.

LA MORT.

De la poussière né, retourne à la poussière.

LA TRISTESSE.

La Mort te paraissait loin de toi; la voici.

LA MORT.

Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?

CHARLES-QUINT.

Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême! Je ne crus point en Dieu.

LA MORT.

Tu t'es donc fait toi-même?

LA TRISTESSE.

Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il Comment ta faible vie a prolongé son fil?

LA MORT.

Tremble qu'en le coupant je ne te précipite En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.

CHARLES-QUINT.

Je me suis dit que l'homme, au néant destiné, Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.

LA TRISTESSE.

Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.

LA MORT.

Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route? Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.

CHARLES-QUINT.

J'en tressaille en mes flancs.

LA TRISTESSE.

Que peux-tu regretter? Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille. Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille, De sa fragilité sont les signes certains.

CHARLES-QUINT.

Hélas! dans tout le cours de mes errants destins, Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée, Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée! Mes jours évanouis ont emporté sa fleur. Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur... Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage, En hibou lamentable, en pélican sauvage? Pourquoi naguère assis au trône des cités? Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités? De tous ces mouvements quelle raison décide? Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide? Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi, Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi? Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame? Est-ce que mes terreurs peuplent de visions Ces cercles infinis, sphères d'illusions? L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite, Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite... Devant son tribunal quel sera mon appui? Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.

LA TRISTESSE.

Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent? La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent! La terre voit par-tout les tombes se briser ... Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser! Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes, Te présentent leurs fils mutilés par les armes: Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets. Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges Des ames qui, planant sur les ailes des anges, S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi, Et crier dans le ciel: Anathême sur toi! Juge inique! réponds au seul juge suprême... L'univers est présent, et tous les siècles même. Tant de peuples jamais, ni tant de majesté, N'entourèrent le trône où tu fus écouté. Parle, déploie au jour ta noble conscience... Pourquoi balbutier? où donc est ta science? Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur! Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur, Révèle de tes traits les bassesses obscures, Et des plis de ton cœur les profondes souillures. Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir; Et cherche le néant, ton dernier avenir.

CHARLES-QUINT.

O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!

LA MORT.

Regarde ces torrents de l'infernale flamme...! Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit, T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit. Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie, Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie, T'engloutissent parmi les brigands couronnés, Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.

CHARLES-QUINT.

Arrête, affreuse mort!...

LA MORT.

Non, mes mains rigoureuses Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses. Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin, La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin? Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes, On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.

CHARLES-QUINT.

Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin... Doux éclat!... je revois les rayons du matin...

LA MORT.

Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.

CHARLES-QUINT.

Non, mes yeux sont ouverts...

LA MORT.

Sous les voiles de l'ombre Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau: Des organes troublés effroyable chimère! Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.

· · ·

Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps, Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.

Ici la toile tombe, et finit l'acte immense. Mais au parterre ému quelle guerre commence!

Que je compare au bruit des torrents et des airs Les applaudissements, les sifflets des enfers; Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes, En éternel écho des poétiques têtes, Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur Ce cirque furieux, tout vociférateur. Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque! Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque, Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris; Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris, Qui charment les humains de langueurs si touchantes, Et font aimer la paix, alors que tu la chantes. Le tumulte confus du cirque ténébreux Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux: Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée, Au faîte d'une ville en des feux abymée, Se perd dans un chaos la face des objets, Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets, La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue: Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue, Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs Distinguent deux partis au milieu des rumeurs: L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître, L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître. Le rideau cependant remonte; et mille voix Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.

Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre, Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué, Et du manteau tragique aussitôt secoué, A repris des Démons les gigantesques formes, Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes. Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma, Le sublime Lekain, le terrible Talma; Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile A peindre l'ame humaine en sa face mobile; Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément, De pathétique empli, l'épanche largement: S'il imite l'effroi, le remords sur le trône, Son front pâle ressemble au front de la Gorgone: S'il veut des passions exhaler les douleurs, Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs: Le parterre, frappé de sa magie extrême, Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même. L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents, Surmonter la hauteur des bruits retentissants: Mais ses lèvres formaient des paroles perdues. Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues Sur les flancs des rochers tombent avec fracas, Si, du torrent grossi traversant les éclats, Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives, Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives. La fureur des Démons, et huppés, et titrés, Descend de loge en loge aux plus bas des degrés: Là, des derniers lutins l'épaisse populace Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse. Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne _gratis_, Du plus vil peuple on voit la multitude immense Couvrir un cirque entier, sali de sa présence: Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux Formait le centre obscur du parterre orageux. Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides: Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides; D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux, Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux: Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires; Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires, Dosent leur arsenic en de coupables mains, Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains. D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie; D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie: Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel, Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel. Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires, Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires, Sirènes des égoûts, harangères Vénus, Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus; Des enfers, en un mot, la plus vile canaille Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille. Elle garda long-temps un silence hébété, Muette d'ignorance et de stupidité: Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre, Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre, Et le lustre étoilé des princes histrions, Avaient conquis, ravi ses admirations: Mais, répondant aux cris des nobles galeries, Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies. Telle, quand des états les chefs ambitieux Donnent le premier branle aux partis factieux, L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie, S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois, De la démagogie hurlent toutes les voix: Telle, de ces damnés la cohue insolente Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante. Tout rugit: cependant le Stentor des Démons Fait sortir ce discours de ses larges poumons; Perché sur un haut banc, en épervier farouche, Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche: «Par un juste suffrage accueillons notre acteur,» Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur. «Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale, «N'a qu'une vérité hideuse ou triviale. «J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié. «Le monstre qui le fit doit être châtié, «Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie «On le traîne, percé d'une éternelle plaie; «Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour: «L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour. «Mais non, de notre enfer déchaînons la critique; «Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique, «Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré, «Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»

Il dit, roulant un œil où pétille sa rage, Qui des autres lutins recherche le suffrage: Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer, Sentant à ses esprits les paroles manquer, Pour mieux humilier sa critique verbeuse, Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse. Celui-ci, pour punir ce dédain trivial, Se tourne, en lui montrant son anti-facial. Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe, Ami du nourrisson de l'infernal Olympe: Son aigre voix glapit sur le vacarme entier. Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.

«Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature, «Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture, «Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé, «Du fécond univers un vivant abrégé? «L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale? «Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale? «Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs, «Étant hors de la loi des classiques auteurs; «Non moins original que le furent eux-mêmes «Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes, «On les siffla jadis; on le hue à son tour: «De l'avenir peut-être il deviendra l'amour. «Son style, en descendant du ton noble au vulgaire, «Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire. «A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein, «Au modèle idéal de l'antique dessin? «La nature est diverse, immense, affreuse, et belle: «Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle, «Alliant tous les tons, rompant chaque unité, «Échappe à la froideur de l'uniformité. «Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage, «Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge, «L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur, «Sentiraient que des lois le seul empire est sûr. «N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête «Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête? «Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment: «Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément. «Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes, «Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes, «Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons, «Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons? «Voir les peuples agneaux immolés en hosties; «Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties; «Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons, «Dans nos ardents brasiers attiser les brandons; «Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes, «Et la pudeur en proie au viol des papistes; «Voir baptiser de sang d'incrédules beautés, «Dont la Luxure en froc fouette les nudités: «Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques «Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques, «Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins... «Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints! «Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête; «Je vous ferais dresser les cornes sur la tête! «L'antropophage impie, en son acharnement, «Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement. «Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image, «L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage! «Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports, «Percer de traits aigus les ames et les corps, «Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance, «Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance! «Oh! préférons l'horreur de nos punitions «A ce qu'ont inventé leurs noires passions! «Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace «Les vices que sur terre on envisage en face. «Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous, «L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous; «Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes, «Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames. «Là, qui les jugerait? un famélique essaim, «Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein, «Dont l'immoralité, ne prêchant que morale, «Noie honneur et bon sens dans son encre vénale. «Qui les écouterait? des spectateurs légers, «Faibles cerveaux, émus par des traits passagers, «Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine, «Oublie où s'attacha le long fil d'une scène; «Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts «Vers un seul but profond tendent de grands ressorts. «Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable. «Craignons que la colère injuste, impitoyable, «Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts, «Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais. «Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie. «Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!» A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur! Le cirque est une arène où combat la fureur.

Les princes infernaux lancent dans le parterre Trente griffons armés, pour terminer la guerre: La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux. Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux, Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes. Des loges et du cintre on perce les retraites; Et se précipitant des plus hauts des balcons Sur les derniers des bancs roulent mille Démons. Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes, Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles, Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc, Si du sommet d'un mont le temps détache un roc, Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.

Figure, si tu peux, cette horrible mêlée, O Muse! aide ma vue à mesurer le tour Du parquet infernal éclairé d'un faux jour, Plus vaste que ne sont les abymes stériles Des ardents souterrains, dévorateurs des villes; Et non moins spacieux que le cercle étoilé Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé; Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites, Paraissent à son œil des mouches et des mites.

Misérables damnés! votre dernier loisir S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir: L'inflexible Destin déja commande aux Heures De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.

Xiphorane descend, et s'écriant trois fois: «ANARCHIE!» Oh! quel monstre apparut à sa voix! Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses, Elle-même abattant ses têtes odieuses, En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant Sur ses propres débris la couronne en hurlant: Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée, Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée. Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos, «Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos, «Des équitables lois ennemie éternelle, «Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.» L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or: Des décorations la rougeâtre lumière Allume tout-à-coup sa torche incendiaire. Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris, Croulent sur les démons embrasés et meurtris; Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines. Leur immense théâtre en cendres se réduit, Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.

Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime! Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme! THÉOSE! être éternel, présent à l'infini! A tout ce qui se meut ton mystère est uni. Être que tout ignore, et que pourtant mon ame Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme! Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous, Créateur des soleils qui rayonnent sur nous, Auteur de tant de cieux inconnus de la terre, Tu formas les tissus de la mouche éphémère; Tu n'as pas négligé le ressort palpitant De son corps invisible, atôme d'un instant; Et la moindre vapeur, globule de rosée, Suit ta loi souveraine aux sphères imposée. Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir. Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir? Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense? Si ton souffle bientôt retire ma présence Du théâtre vivant où chacun est acteur, Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur, Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre, Des lois, reines du monde, observer l'équilibre, Saper du fol orgueil l'édifice abattu, N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu, Gouverner par Thémis république ou royaume, Juger d'un œil égal le palais et le chaume, Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité, Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité, Enrichir par le fer la seule agriculture, Paisible conquérant, explorer la Nature, Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir, Envahir hardiment les trésors du savoir! Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie, Qui change en un enfer le trajet de la vie; Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers, Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.

FIN.

ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,

_Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le Théâtre-Français._

_Agamemnon_ } _Ophis_ } _Isule et Orovèse_ } tragédies en 5 actes. _Charlemagne_ } _Pinto_, ou _la journée d'une conspiration_, comédie historique, en 5 actes et en prose. _Le Frère et la Sœur jumeaux_, } _Le faux Bon-Homme_, } comédies en 3 actes. _Le Complot domestique,_ } _Les Ages Français_, poëme en strophes et en 15 chants.

_Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26._

_L'Atlantiade_, ou _la Théogonie Newtonnienne_, poëme en 6 chants. _Homère_, } _Alexandre_, } poëmes en 4 chants. _L'Homme renouvelé_, récit moral, en vers. _Agar et Ismaël_, scène orientale. _La Méroveïde_, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants. _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_, comédie-épique, en 16 chants. _Cours analytique de Littérature générale_, prononcé à l'Athénée de Paris, 4 vol. in-8º.

_Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau._

_Les quatre Métamorphoses_, poëmes.

_Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine, rue Jacob, nº 24._

_La Méroveïde_. _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_.

· · ·

Les Éditions de _Plaute_ et de _Christophe-Colomb_, comédies en 3 actes et en vers, et de _Baudouin_, _empereur_, tragédie en 3 actes, sont à refaire, ayant été détruites dans un incendie.

Corrections.

La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:

p. 256:

LA VIELLE. LA VIEILLE.