II
Ainsi, depuis 1900, en l’espace de cinq ans, nous nous sommes établis dans les oasis sahariennes, puis dans la Zousfana et la Saoura, et en dernier lieu à l’ouest du Bechar. Enfin la question touareg s’est trouvée résolue à la suite de l’occupation d’In-Salah. On l’avait toujours prédit : « les Touareg n’étaient forts que de notre apparente faiblesse. » Des témoignages autorisés évaluaient à 1.000 ou 1.200 hommes le nombre de guerriers Hoggar, à 300 celui des Azdjer. Armés de lances et de fusils à pierre, impuissants à se concentrer sur un point donné à cause des distances, des difficultés d’eau et de pâturage, ils ne devaient pas tenir devant quelques centaines d’Européens, et un très faible effort suffisait pour les réduire. La grosse difficulté à vaincre au Sahara ne vient pas des hommes, mais de l’espace ; les officiers des oasis sahariennes ont forgé très rapidement l’instrument propre à en triompher : ce sont les méharistes des compagnies sahariennes, qu’on a très bien définis « une tribu nomade militairement encadrée »[371] ; ils nomadisent comme les Touareg eux-mêmes, mais sont assez forts pour pouvoir le faire partout et en tout temps.
Dès que notre installation à In-Salah fut consolidée[372], les investigations des officiers se portèrent sur le massif de l’Ahaggar. Au printemps de 1902, le lieutenant Cottenest[373] envoyé à la poursuite d’un rezzou de Touareg qui avait dévalisé quelques indigènes du Tidikelt, fit le tour de ce massif en passant par Idelès, Tazerouk, Tarhahaout, Tamanrasset, Tit et In-Amdjel. Le 7 mai, il fut attaqué, à Tit, par 300 Touareg qu’il mit en fuite après leur avoir infligé de grosses pertes. Le combat de Tit eut pour effet de faire constater aux Touareg notre puissance. C’est incontestablement à l’impression salutaire qu’il a produite qu’est due en grande partie la tranquillité dont nous avons joui par la suite. Du 16 mai au 15 juin 1902, le chef d’escadron Laperrine[374], commandant militaire des Oasis sahariennes, s’étant porté au devant du lieutenant Cottenest revenant de sa tournée, en profita pour reconnaître le plateau du Mouydir, qu’il traversa par Arak, Tadjemout et l’Oued el Abiod.
Le 1er octobre 1902, le lieutenant Guillo-Lohan[375] partit d’In-Salah à la poursuite d’un groupe de Touareg qui étaient venus voler des chameaux dans l’Oued-Botha ; il fit le tour de l’Ahaggar par un itinéraire légèrement différent de celui du lieutenant Cottenest[376]. Il passa par Irhafok, Idelès, Tazerouk, Tin-Tarabin, Aïtoklan, Tarhahaout, Tamanrasset, In-Amdjel.
Au mois de janvier 1903, le commandant Laperrine alla d’In-Salah à In-Zize par le Mouydir et revint à Akabli par l’Adrar-Ahnet.
Ces diverses reconnaissances se sont faites de la façon la plus pacifique, sans que les Touareg, qui avaient sans doute reçu une leçon suffisante à Tit, aient cherché à s’y opposer. Notre attitude à la fois bienveillante et ferme, dans ces circonstances, a certainement contribué pour beaucoup à amener la soumission des Hoggar, qui étaient jusqu’alors le groupe réputé le plus hostile à notre domination. Certains désormais que nous pourrons devenir leurs maîtres par la force, il sont venus à nous non pas en vaincus implorant le pardon, mais en adversaires qui reconnaissent la valeur de la leçon reçue et qui acceptent simplement la réconciliation offerte. Le 20 janvier 1904, l’amenokal Moussa-ag-Amastan est venu se présenter au capitaine Métois, chef de l’annexe du Tidikelt. La soumission des Hoggar avait été précédée de celle des Kel-Ouï et des Ifoghas de l’Adrar. Seuls quelques groupes infimes de Hoggar sont demeurés irréductibles ; ce sont en général ceux qui, se groupant autour du chef Tissi-ag-Chikat, ont été le plus compromis dans le massacre de la mission Flatters et dans quelques autres événements dont nous avons conservé le souvenir. Ils craignent que nous ne puissions pas oublier le rôle odieux qu’ils ont joué dans ces circonstances.
C’est ce groupe hostile qui est allé rejoindre les Azdjer et qui a organisé, avec la complicité de ces derniers, quelques coups de mains à la suite desquels une opération de police fut jugée nécessaire. Au mois de juin 1903, deux reconnaissances furent dirigées simultanément d’Ouargla et d’In-Salah contre les campements de ces Touareg rassemblés dans la région de Tarat. La première, commandé par le capitaine Pein, passa par Temassinin et Aïn-el-Hadjadj ; la seconde, sous les ordres du lieutenant Besset, prit la route d’Amguid. Dans cette tournée, le lieutenant Besset raccorda son itinéraire à celui de la mission Foureau-Lamy à Hassi-Tikhammar[377]. Les Touareg n’attendirent pas nos contingents et se dispersèrent avant leur arrivée.
Une autre reconnaissance importante a été accomplie à la fin de l’année 1904 dans le pays des Azdjer par le capitaine Touchard, chef du bureau des Affaires indigènes de Touggourt. Déjà, en 1903, cet officier avait été chargé d’achever et de compléter la ligne de puits commencée en 1899 dans le Gassi de l’Igharghar, entre Fort-Lallemand et Temassinin, par le commandant Pujat, et d’édifier un petit bordj en ce dernier point. Mais cette entreprise n’avait pu être complètement réalisée, en raison principalement d’une tentative des Azdjer qui avait inquiété nos travailleurs et leur avait fait perdre un temps précieux. Le projet fut repris en 1904 ; les travaux commencés furent, cette fois, menés à bien et on les compléta par le forage d’un puits artésien à proximité du nouveau bordj de Temassinin, qui reçut le nom de Fort-Flatters. Pendant l’exécution de ces travaux, le capitaine Touchard, avec un goum du cercle de Touggourt, parcourait sans encombre la région comprise entre l’Oued Erineren et l’Oued Mihero, la plaine d’Admar jusqu’à Djanet, puis la vallée de l’Oued Mihero. Durant son séjour au Tassili, il obtenait la soumission de trois fractions des Azdjer. Sa présence à Djanet, petite oasis comprenant six ksour peuplés d’environ 1.200 habitants, était l’affirmation de nos droits sur cette localité.
Telles ont été jusqu’ici les étapes de la pacification. En somme, sauf le combat de Tit du 7 mai 1902, aucune manifestation hostile ne s’est produite depuis la prise d’In-Salah. Sans doute, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y aura plus au Sahara aucune affaire, aucun rezzou, mais les procédés du lieutenant-colonel Laperrine et de ses collaborateurs ont montré leur efficacité pour y remédier et la question touareg est aujourd’hui résolue.
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Notre domaine d’Afrique occidentale était constitué dans ses grandes lignes en 1900 ; cependant une rectification à l’accord de 1898, survenue par la convention du 8 avril 1904, recule vers le Sud la frontière tracée autour du Sokoto, et permet ainsi la communication entre nos postes du Niger et du Tchad, jusque-là très difficile. De fréquents changements ont été opérés dans l’organisation administrative de nos colonies soudanaises, changements qui se comprennent, parce que l’étendue, la valeur, le centre de gravité de ces colonies se sont peu à peu déplacés. Les différents tronçons se sont soudés ; comme l’a dit M. le Gouverneur général Roume, « l’Afrique occidentale française est devenue une réalité, et une réalité vivante. »
La pénétration saharienne du côté du Soudan a également été poursuivie avec une remarquable activité dans ces dernières années, et les résultats obtenus ont été considérables. En 1900, Paul Blanchet, accompagné de M. Dereims et du lieutenant Jouinot-Gambetta, explorait l’Adrar de l’Ouest. Chez les tribus Maures qui vivent entre le Sénégal et l’Oued-Noun, Coppolani, poursuivant l’œuvre commencée par lui en 1898, avait réussi en 1902 et 1903 à amener l’annexion pacifique des régions Trarza et Brakna ; en 1904, investi du titre de commissaire du gouvernement général en Mauritanie, il avait pour objectif le Tagant et l’Adrar, et l’annexion du Tagant était considérée comme faite lorsque, le 12 mai 1905, il fut assassiné à Tidjikja. M. Roume envoyait immédiatement le colonel Montané-Capdebosc à Tidjikja et donnait l’assurance que l’œuvre entreprise par Coppolani avec tant de dévouement ne serait pas interrompue par sa mort tragique[378]. Sans doute cette œuvre serait singulièrement facilitée si elle se combinait avec des efforts de pénétration par la côte Atlantique, par exemple par la baie du Lévrier.
Dans la région de Tombouctou, les Kounta sont entièrement soumis et l’amenokal des Touareg Aoulimmiden, Fihraouen, est venu le 3 février 1903 faire sa soumission à Tombouctou ; les Touareg du Sud reçoivent désormais les instructions du poste de Gao.
La politique suivie à Zinder par le colonel Peroz, le commandant Gouraud et le colonel Noël nous a concilié les Kel-Ouï et ramené les Kel-Gherès, qui sont en relations avec le poste de Thaoua. Un détachement parti de Zinder est parvenu à Agadès, d’où l’on peut surveiller les routes commerciales jusqu’à Bilma, tandis que les reconnaissances algériennes ont atteint, comme on l’a vu, Djanet. Bientôt sans doute les Azdjer suivront l’exemple que leur ont déjà donné les autres groupes de Touareg et viendront à composition.
Au Tchad enfin, la puissance des successeurs de Rabah a été définitivement anéantie et la région du Chari pacifiée. Le Kanem a été dégagé des hordes du cheikh El-Mahdi-Senoussi, à la suite de la prise de la zaouïa de Bir-Alali par le commandant Tétart en 1902. Seule la question du Ouadaï donne encore de ce côté des inquiétudes[379].
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Ainsi, de toutes parts, le Sahara et ses habitants sont enserrés dans les mailles de notre réseau d’exploration. Restait à effectuer la jonction de l’Algérie et du Soudan[380]. Rien ne pouvait plus s’opposer à cette liaison du Tidikelt au Niger, que les coloniaux réclamaient depuis longtemps. La question était virtuellement résolue depuis que les compagnies sahariennes avaient eu raison du fantôme touareg et que le commandant Laperrine s’était rendu à In-Zize en 1903. En 1904, deux reconnaissances, parties l’une du Nord, l’autre du Sud, se rencontraient au cœur du Sahara. Le détachement du Sud, sous la conduite du capitaine Théveniaut, parti de Bourroum, avait remonté l’Oued-Tilemsi, dont la vallée forme la voie la plus directe et la mieux fournie en pâturages pour se rendre à Teleyet, le principal centre visité[381]. Le groupe du Nord, dirigé par le commandant Laperrine, avait passé par In-Zize et Timissao. Le 18 avril, ils firent leur jonction au puits de Timiaouine, à 150 kilomètres environ de Timissao. Le commandant Laperrine alla ensuite jusqu’au puits de Tin-Zaouaten, situé par 19° 45′ de latitude Nord et 1° de longitude Est. Les deux détachements se séparèrent enfin et revinrent à leur point de départ.
En 1905, M. Etiennot[382], inspecteur des postes, chargé d’étudier l’établissement d’une ligne télégraphique entre le Tidikelt et Tombouctou, se mettait en route vers l’Ahaggar avec une escorte saharienne fournie par le lieutenant-colonel Laperrine et commandée par le capitaine Dinaux, chef de l’annexe du Tidikelt. Sidi-ag-Gueradji, chef des Taïtoq, accompagnait la mission. Bientôt rejointe par M. Emile F. Gautier et par M. Chudeau, professeur au lycée de Constantine, elle gagnait par une route nouvelle l’Adrar-Ahnet et de là In-Zize, où elle arrivait le 16 juin. M. Etiennot, poursuivant l’étude de la ligne télégraphique jusqu’à Tin-Zaouaten, revenait aux oasis par l’Ahaggar et rentrait à In-Salah le 27 août. M. Gautier, se séparant de ses compagnons le 13 juillet, à l’Oued-Tougsemin, près de Timiaouine, continuait à travers l’Adrar des Ifoghas et l’Oued-Tilemsi, et arrivait le 18 août à Gao sur le Niger, d’où il rentrait en Europe par Tombouctou. Enfin M. Chudeau explorait la Koudia de l’Ahaggar, suivant, de Timissao à Silet, un itinéraire entièrement nouveau, et gagnait Zinder en passant par l’Aïr. Le fait que deux professeurs de l’Académie d’Alger ont ainsi effectué un voyage d’études transsaharien marque la transformation profonde qui s’est opérée en peu d’années au Sahara français.
En 1906, une petite troupe soudanaise, commandée par le capitaine Cauvin, de l’infanterie coloniale, s’est rendue, accompagnant une caravane de Berabich, de Tombouctou à Taoudeni, dont les salines, possédées à peu près par moitié par les gens de Tombouctou et par ceux de Tamgrout, dans l’Oued Draa, approvisionnent tout l’Ouest du Sahara. Il n’est donc pas sans importance que nous ayons fait acte de présence et d’autorité sur ce point. Les méharistes des Territoires du Sud de l’Algérie ont concouru à cette occupation.
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Indépendamment des résultats politiques, les résultats scientifiques ont été considérables. Nous possédons actuellement un excellent canevas de tout le pays compris dans notre zone d’influence jusqu’à la limite méridionale de l’Ahaggar. Le lieutenant Cottenest ayant perdu à l’affaire de Tit ses notes et ses instruments, une partie des résultats de son voyage ne nous a pas été connue. Mais le lieutenant Guillo-Lohan a rapporté de sa reconnaissance des documents géographiques abondants. Il a reconnu le point culminant du massif de l’Ahaggar, le pic d’Ilamane, aiguille de trachyte de 3.000 mètres d’altitude. Le capitaine Pein a trouvé, comme jadis M. Foureau, le lac Menghough désséché, ce qui prouve que la mission Flatters[383] s’était trompée en y voyant un redir permanent. Le lieutenant Besset a rapporté de nombreux documents géologiques, qui ont été étudiés, ainsi que ceux de MM. Cottenest et Guillo-Lohan, par M. G.-B.-M. Flamand ; grâce à des échantillons recueillis par le capitaine Cottenest et provenant d’Hassi-el-Kheneg, à 110 kil. au sud-est d’In-Salah, dans la vallée de l’Oued-Botha, M. G.-B.-M. Flamand a reconnu[384] l’existence du terrain silurien dans le Sahara central, sous la forme de schistes à graptolites ; cette découverte vient à l’appui de celle qu’avait faite M. Foureau beaucoup plus à l’Est, et confirme en même temps les vues de M. Flamand sur l’alimentation par le Sud des feggaguir du Tidikelt. Des mêmes observations ressortent la superposition directe en discordance des assises gréseuses dévoniennes au substratum schisteux et la disposition subméridienne des chaînes hercyniennes de cette région du Sahara. Mêmes constatations par M. Emile F. Gautier, qui a accompagné le commandant Laperrine dans sa tournée de 1903, explorant le Mouydir et l’Ahnet, recueillant des fossiles, constatant la présence de nombreuses gravures rupestres[385].
Dans sa tournée de 1904, le commandant Laperrine[386] emmena M. Villatte, calculateur à l’Observatoire d’Alger, ancien membre de la mission Foureau-Lamy. M. Villatte a publié une très belle carte s’étendant du Tidikelt à l’Adrar des Ifoghas, œuvre excellente de géographie astronomique reposant sur la détermination de 60 positions importantes de latitude et de longitude[387]. Le Père de Foucauld, tout en continuant ses études de langue tamachek, recueillait le plus possible d’itinéraires par renseignements. Le lieutenant Besset, déjà initié à ce genre de recherches par son étude très sérieuse du Mouydir et de l’Ifetessen, s’occupait de la géologie des régions traversées. Le lieutenant Bricogne notait les renseignements sur la route ; le lieutenant Nieger était chargé de la topographie et levait l’itinéraire à 1/100.000e (2.500 kil., dont 2.000 nouveaux). La composition géologique de ces régions est très uniforme : grès dévoniens en discordance sur le massif schisto-cristallin, plis anticlinaux et synclinaux orientés Nord-Sud ; c’est l’extension aux plateaux du Sahara central de la disposition déjà reconnue pour le Tidikelt, le Mouydir et la partie nord-est de l’Ahaggar.
M. Emile F. Gautier, dans la région qu’il a parcourue en 1905, a constaté[388] l’extension énorme du silurien, extrêmement plissé et presque partout métamorphisé, accusant l’existence d’une grande chaîne calédonienne. D’après lui, d’importants effondrements postpliocènes se seraient produits au Sahara comme dans l’Afrique des grands lacs. M. Chudeau a cheminé à travers une pénéplaine silurienne et archéenne accidentée de saillies volcaniques.
Si les oasis de l’archipel touatien n’ont pas tenu plus qu’elles ne promettaient, c’est-à-dire peu de chose, en revanche les massifs touaregs dans leur ensemble sont peut-être un peu moins misérables qu’on ne le supposait ; ils renferment çà et là quelques pâturages et quelques traces d’anciennes cultures. M. Gautier a reconnu d’autre part que la limite méridionale du Sahara reste très au nord de Tombouctou ; tout l’Adrar des Ifoghas rentre dans le domaine de la steppe, à saison de pluies insuffisante, mais annuelle. Ces observations concordent avec celles de M. Villatte et de M. Chudeau ; ce dernier attribue à l’Aïr une valeur économique un peu plus grande que ne le pensait M. Foureau.