‹ La pénétration saharienneChapitre 4 sur 20 · I

I

C’est sous le patronage du khalifa Si Hamza que le général de Lussy de Pelissac, commandant par intérim la province d’Oran, proposa en 1853 de pousser une mission d’exploration au Gourara, qui serait confiée au sous-lieutenant Dastugue, adjoint au bureau arabe de Mascara. Cet officier devait partir avec la caravane annuelle des Trafi, et le terme extrême du voyage devait être Timmimoun. Là, le lieutenant Dastugue recueillerait une foule de renseignements, principalement sur Insalah, sur l’importance du commerce qui s’y fait et sur les routes qui y conduisent. Les événements politiques qui se déroulaient dans l’Extréme-Sud empêchèrent les nomades d’envoyer des caravanes au Gourara à la fin de 1853, et le projet d’exploration présenté par Dastugue ne fut pas exécuté. Mais Dastugue est un des officiers qui ont le plus fait pour la connaissance scientifique du Sud-Ouest Algérien, un de ceux dont les travaux, aujourd’hui encore, présentent le plus d’intérêt. Plus tard colonel, puis général, il a recueilli et publié avec intelligence des données sur le Sahara orano-marocain[67] ; il a donné notamment un excellent travail sur la géographie du Tafilelt, d’après des renseignements recueillis en 1859-61.

En 1854, de nouveaux essais furent projetés ou tentés dans la direction de Tombouctou. Un indigène appartenant à la famille des Cheurfa d’Ouezzan, El Hadj Mohammed ben Ahmed el Ouezzani, qui avait déjà fait pour son compte à différentes reprises le voyage de Tombouctou, était chargé d’une mission dans le Sud en vue de lier des relations avec ces régions et de préparer les moyens d’y expédier plus tard des caravanes. Cet individu, après une absence de quatre mois et demi, forgea un récit de voyage, un itinéraire à Tombouctou, et présenta un morceau de houille soi-disant trouvé dans les environs d’In-Salah, mais pris en réalité au Maroc. Sa fable fut découverte et on put reconnaître l’inutilité de cette mission[68].

Le géographe Mac-Carthy fut aussi chargé de se rendre à Tombouctou par le Sahara. C’était un homme original et intéressant, le prototype, dit-on, du Vandell dont Fromentin, dans Une année dans le Sahel, a retracé la physionomie. « Chez Vandell et chez Mac-Carthy, même ouverture d’esprit et même curiosité de toutes choses, même insouciance et mépris de la vie matérielle, même philosophie douce et tranquille, même négligence à utiliser les matériaux péniblement amassés[69]. » Au milieu des préparatifs de départ de Mac-Carthy, des renseignements venus de Gourara présentèrent le voyage comme trop périlleux. Il sembla préférable d’attendre le résultat des efforts tentés à la même époque pour nouer des relations avec le Touat, avec les principaux personnages touareg et même avec les notables de Tombouctou. En attendant, on proposa à Mac-Carthy d’explorer le Sahara central en partant de Tripoli, et de rentrer en Algérie par le Touat, si auparavant une caravane parvenait à y effectuer un premier voyage comme on l’espérait. Cet itinéraire ne fut pas plus exécuté que le précédent. On prétend que, plus de vingt ans après, le biscuit préparé pour l’expédition existait encore et que Mac-Carthy parlait toujours de son prochain départ. S’il n’exécuta aucun de ses grands projets, il renseigna et guida souvent les explorateurs. Devenu conservateur de la bibliothèque d’Alger après Berbrugger, Mac-Carthy prit notamment une grande part à la préparation scientifique du voyage au Maroc du vicomte de Foucauld : ceux qui ont fréquenté la bibliothèque à cette époque savent combien les conseils du vieux savant furent précieux à l’illustre explorateur.

D’autres propositions furent faites pour le voyage à Tombouctou, qui hantait à ce moment les esprits, et pour lequel la Société de Géographie de Paris avait voté quelques fonds. Vignard, chef du bureau arabe départemental de Constantine, se mit sur les rangs, ainsi que Cusson, d’Oran. Un israélite d’origine allemande, nommé Joseph Benjamin, domicilié à Oran chez le grand rabbin, demanda les moyens de parcourir le Sahara pour y retrouver les tribus perdues d’Israël ; l’enquête faite démontra qu’on avait affaire à un personnage suspect, et on l’embarqua pour Marseille. Un certain Auguste Krafft, né à Mulhouse, et se recommandant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, ne mérite pas plus d’intérêt[70]. En 1856, un habitant du Touat, El Hadj Abd el Kader ben Aboubekeur, de passage en Algérie, fut chargé de lettres pour les principaux personnages de son pays ; il revint en Algérie, où il reçut 1.500 francs de gratification, mais ne rapporta aucune réponse. Ainsi les grands projets de traversée saharienne dans la direction de l’Ouest n’avaient donné aucun résultat.

Il en est autrement des expéditions moins ambitieuses de De Colomb, un des hommes qui ont le plus contribué à nous faire connaître le Sud-Ouest Oranais. Il convient de rappeler les travaux de cet officier, en y rattachant ceux de ses collaborateurs et de ses compagnons, notamment le docteur Paul Marès et de la Ferronays[71].

C’est en 1854 que commence l’ère des travaux de De Colomb ; au mois de décembre, prévenu qu’un fort parti de Doui-Menia s’était réuni pour piller nos tribus, il part d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et s’enfonce dans la direction de Figuig, en prenant par le sud des montagnes vers l’Oued-Namous, qu’il coupe à El-Outed. Arrivé à Oglat-el-Hadj-Mohammed, il défait les Doui-Menia et rentre à Géryville.

L’automne de l’année 1856 voit encore de Colomb sur les routes du Sahara ; il était cette fois accompagné du docteur Paul Marès, qui se livra à des observations météorologiques et géologiques, et détermina les altitudes des principales stations. La colonne traversa la région du Chott-Tigri et s’avança jusqu’aux redirs de Meharroug, à 43 kilomètres Nord-Ouest d’Hassi-el-Aricha ; elle revint par la région de Figuig.

En janvier 1857, un voyage pacifique mena de Colomb jusqu’à moitié route entre El-Abiod-Sidi-Cheik et les premières oasis du Gourara. A peine rentré à Géryville, il en repartit aussitôt, emmenant encore avec lui le docteur Marès : « C’est, dit de Colomb[72], un jeune médecin touriste, qui s’occupe beaucoup de géologie et de météorologie. Il désirait autant que moi s’égarer dans les solitudes sahariennes et explorer un pays que jamais pied européen n’avait foulé, et qui semblait promettre bien des révélations, bien des merveilles à sa science favorite. Il nous accompagna et donna à notre excursion une tournure d’exploration savante qui lui seyait à merveille. » Le lieutenant de la Ferronays, adjoint au bureau arabe, se chargea du levé géographique de la route parcourue. Les voyageurs, partant d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, suivirent la vallée de l’Oued-el-Khebiz (Oued-Gharbi), passant à Benoud et à Mengoub et s’avançant jusqu’au redir de Metilfa. De là, ils se dirigèrent vers le S. S. E., entrèrent dans la région des dunes et des daïas qui se trouvent à leur lisière nord, et regagnèrent Géryville par la vallée de l’Oued-Seggueur. La relation du voyage de Colomb[73] est fort intéressante et marque un progrès notable des connaissances. L’auteur décrit très bien[74] et à peu près comme on pourrait le faire aujourd’hui, les régions naturelles qu’il a parcourues : chaîne saharienne avec les Kheneg par lesquels débouchent les grands oueds du Sahara oranais ; hammadas avec leur gour « qui s’élèvent, coupés à pic, au-dessus des plaines sahariennes, semblables à ces témoins que, dans un déblai, les ouvriers terrassiers laissent de distance en distance pour que l’ingénieur puisse cuber leur travail ; indices du gigantesque travail de nivellement qui s’est accompli dans ces solitudes ; » vallées des grands oueds avec leur cours souterrain et leurs redirs ; région des daïas où ces grands oueds, sauf l’Oued-Saoura qui tourne la digue, sont arrêtés par les dunes et créent à la lisière des pâturages magnifiques, « magnifiques pour des Sahariens, bien entendu[75] ». De nombreux renseignements sont donnés sur la flore, la faune, les habitants de ces régions, leur genre de vie et leurs légendes. Justice est faite de la légende de la Daïa-el-Habessa[76] qui, au dire des indigènes, engloutissait les voyageurs. Enfin Marès rapportait de ce voyage des documents pour l’étude géologique de la région, dont il traçait peu après lui-même les premières grandes lignes avec beaucoup de sagacité[77]. En 1858, Marès accompagnait encore Cosson dans son exploration botanique des parties méridionales de l’Algérie, et visitait successivement l’Oued-Rir, le Souf, Touggourt, Ouargla et le Mzab.

Le repos de De Colomb fut de courte durée. Une colonne expéditionnaire, réunie sous ses ordres, quittait El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois d’avril 1857, se dirigeait vers l’Ouest, en longeant le versant sud des montagnes ; après avoir passé El-Outed et franchi l’Oued-Namous, elle arrivait par le Kheneg-Zoubia en vue de Figuig. Elle parcourait tout le pays des Douï-Menia, s’avançant jusque près de la zaouïa de Kenadsa et du ksar d’Aïn-Chaïr. En 1859, pendant que l’expédition placée sous les ordres du général de Martimprey opérait contre les Beni-Snassen, le colonel de Colomb conduisait une colonne légère jusqu’à Athnacher-Gara-ou-Gara, chez les Beni-Guil, non loin de la région des sources de l’Oued-Guir[78]. En 1860, de Colomb rédigeait un mémoire complet par renseignements sur les oasis du Gourara et du Touat, leur commerce, leurs lignes de communication ; il dressait une carte de ces oasis dont l’exactitude a été vérifiée ultérieurement[79]. Enfin, dans trois rapports sur le décret du 25 juin 1860, il étudiait d’une manière très complète la question du commerce transsaharien ; il montrait les difficultés que soulèverait dans le Sud la création de postes de douanes, déconseillait l’établissement d’agences de commerce au Touat, et proposait de créer des comptoirs à Géryville et plus tard à Laghouat[80].

Cherbonneau rééditait en 1857 un Itinéraire de Touggourt à Tombouctou[81], traduit de l’arabe, qui donnait quelques détails sur le Touat. En 1860, le docteur Maurin[82] racontait le voyage fait au Gourara par un indigène à la solde d’un négociant de Saïda, nommé J. Solari, et recueillait de nouveaux renseignements sur le commerce des caravanes.

Jusqu’à la fin de son commandement, le maréchal Randon n’avait cessé de poursuivre, en les développant et les précisant, la réalisation de ses projets de pénétration économique au Sahara. Il en vint à penser (mai 1858) que la solution de cette question serait indéfiniment ajournée si les négociants du Soudan se trouvaient livrés à l’avidité peu scrupuleuse d’une certaine classe de commerçants. Pour réussir, il ne fallait pas seulement attirer à nous les marchands par la sécurité des routes, il fallait y joindre la loyauté dans les transactions. Dans ce but, le maréchal fit appel au concours d’une maison de commerce importante et se recommandant par sa haute moralité, la maison Lafon et Cie de Marseille. Un de ses membres, désigné particulièrement par sa longue pratique des choses algériennes, L. Bourilhon, fut chargé d’exposer au Gouvernement les combinaisons commerciales qu’il croyait propres à assurer, sous le patronage et avec le concours de l’administration, l’arrivée régulière des caravanes sur les marchés d’Algérie. En même temps, il manifestait aux Ouled-Sidi-Cheikh le mécontentement que lui causait leur peu d’empressement à seconder ses desseins ; des documents inédits, qu’il nous a paru intéressant d’analyser, font connaître les différentes phases de ces pourparlers :

Plusieurs fois, écrivait le maréchal Randon[83], des renseignements qui me sont parvenus m’ont fait connaître le peu d’empressement de Si Hamza, khalifa des Ouled-Sidi-Cheikh, à favoriser nos projets de relations avec le Sud. Loin d’engager, selon mes désirs, les habitants du Touat et du Tidikelt à entrer en rapports avec nous, je crois savoir qu’il les en détourne.

La famille des Ouled-Sidi-Cheikh a gardé dans toute la région saharienne, sur le Gourara, le Timmi et même le Tidikelt, une influence qui ne saurait être contestée. Si le khalifa actuel, Si Hamza, avait voulu mettre à notre service cette influence puissante, nul doute que déjà nous n’eussions atteint notre but ; mais loin de là, nous en sommes encore à chercher les moyens d’entrer en relations, parce que le mauvais vouloir de ce chef tend à neutraliser nos efforts.

En faisant donner à Si Hamza la récompense qu’il ambitionnait avec tant d’ardeur, j’avais en vue non seulement ses services passés, mais surtout ceux qu’il devait rendre. Il n’ignorait pas à cette époque combien je souhaitais établir le courant commercial entre le Soudan et l’Algérie, et ses promesses me laissaient croire qu’il était disposé à me seconder dans cette entreprise. Il paraît non seulement avoir oublié et la récompense et ses promesses, mais encore il semble animé du désir d’entraver nos desseins.

Je vous prie d’inviter M. le Général commandant la subdivision de Mascara à faire connaître à Si Hamza que je suis bien disposé à ne pas subir une telle situation ; que je le rends personnellement responsable des empêchements que les Chaanba pourraient chercher à mettre au parcours des caravanes, ainsi que de tous les bruits fâcheux qui pourraient être lancés dans le pays. Il lui appartient de les démentir et de nous montrer sous notre véritable jour. Je regarderais même l’inaction et l’inertie de Si Hamza comme une protestation contre ce que nous voulons faire.

Je désire que des observations très sérieuses soient faites à Si Hamza et qu’on ne lui laisse pas ignorer que je ne suis nullement satisfait de son attitude en ce qui concerne les relations commerciales avec le Touat et le Soudan. Il ne tient qu’à lui de me faire modifier mon opinion à son sujet en déployant le zèle qu’il aurait déjà dû mettre au service de mes intentions.

Conformément aux instructions du Gouverneur, le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, fit venir Si Hamza et lui fit part, avec tous les ménagements que comportait son caractère et sa position importante dans le Sud, du mécontentement du maréchal. Une lettre du général Durrieu[84] fait connaître le résultat des conférences qu’il eut avec le khalifa :

Si Hamza se plaint que trop de monde ait voulu à la fois se mêler de la question qui intéresse M. le Gouverneur général à un si haut degré, l’ouverture du Sud à nos relations commerciales. Combien de fois n’a-t-il pas eu, dit-il, à prêter son concours à des émissaires qui ont traversé son pays pour chercher à pénétrer dans le Sud ; mais ces émissaires n’avaient ni le courage, ni la capacité nécessaires pour réaliser leurs promesses ; ils ont préféré rejeter sur lui l’insuccès dont ils n’avaient à accuser qu’eux-mêmes ; son aide ne leur a jamais manqué. Il se plaint aussi de n’avoir jamais reçu à cet égard de mission nette et définie : on ne lui a jamais dit ce qu’on attendait de lui[85]. Quant il a été chargé spécialement par M. le Gouverneur général de faire venir du Sud une djemaâ des Touareg, il s’y est employé de toute son activité et a eu la satisfaction de la conduire lui-même à Alger. Depuis cette époque, toutes les négociations avec le Sud ont été entreprises en dehors de lui, soit par Laghouat, soit par Biskra, sans qu’il ait eu aucun rôle à jouer. En examinant sa conduite, le khalifa m’assure qu’il ne croit avoir aucun reproche à se faire, et du moment qu’on recherche encore ses services, il est tout prêt à les donner et à mettre en cela à la disposition de M. le Gouverneur général, pour seconder ses vues, tout ce qu’il peut emprunter à sa position politique et religieuse et à sa connaissance personnelle du pays.

D’après le résumé de mes conversations avec lui, voici à peu près à quoi il s’engage : 1o à conduire de sa personne jusqu’à El-Goléa, et au besoin jusqu’à Tidikelt, une mission française de quatre personnes, dont le choix serait naturellement fait par M. le Gouverneur général ; 2o à constituer et gréer un convoi de 50 chameaux destiné à transporter le matériel nécessaire à la mission et des marchandises à lui appartenant, lesquelles, d’après ses calculs, peuvent s’écouler dans le Sud ; 3o à faire arriver la mission de Tidikelt à Tombouctou, par son influence et ses relations avec les chefs des Touareg Hoggar et des Nabeugh. Aujourd’hui, et avant de savoir si un projet de cette espèce sera agréé par M. le Gouverneur général, je n’entrerai point dans les détails qui, d’après Si Hamza, doivent assurer le succès de la mission. Il les a développés devant moi avec une certaine complaisance et des appréciations qui indiquent une grande connaissance du pays à traverser. Je me borne à vous dire que l’époque favorable pour le départ de cette mission, qui serait réunie à Géryville, serait le commencement de novembre.

D’après Si Hamza, une fois arrivée à Tombouctou, pays organisé, où l’autorité est respectée, la mission n’aura plus d’inquiétude à avoir, surtout si elle s’annonce comme attirée par le seul désir de nouer des relations commerciales. Il ne doute pas que si, par ses cadeaux, elle gagne les bonnes grâces du chef de Tombouctou, elle ne parvienne à visiter tous les autres états du Soudan.

M. le Gouverneur général a, sur la nature de la mission à donner à des Européens dirigés sur Tombouctou, des idées plus nettes que celles que je puis avoir. Aussi ne hasarderai-je qu’avec une grande réserve celles qui me sont suggérées par ma conversation avec Si Hamza. La mission, d’après moi, devrait être à la fois politique, scientifique et commerciale. Les éléments qui la composeront devraient donc répondre naturellement à ces conditions. J’y mettrais : 1o un officier instruit, chef de mission ; 2o un homme connaissant la physique, la minéralogie et la botanique ; 3o un médecin ; 4o un commerçant. Tous parlant l’arabe et pouvant sous le costume arabe, qui leur est indispensable jusqu’à Tombouctou, passer au besoin pour des indigènes. Au dire de Si Hamza, le costume européen sera leur meilleure garantie une fois qu’ils seront dans le Soudan. Je ne m’étends pas davantage sur ces détails d’exécution, avant de savoir s’il convient à M. le Gouverneur général de tenter cette entreprise telle que la présente Si Hamza, qui parle de son succès, je le répète, avec une confiance qui me gagne.

Il semble naturel de voir l’exécution au moins partielle de ces projets du maréchal Randon dans le voyage accompli en 1860-62, par le commandant Colonieu[86] et le lieutenant Burin, accompagnés de Si Bou Bekeur, fils du khalifa Si Hamza. Mais Randon n’était plus là ; la mission fut organisée par le Ministère des Colonies, auquel l’Algérie venait d’être rattachée, et le plan adopté diffère sensiblement de celui que Si Hamza avait exposé au maréchal.

Colonieu et Burin s’adjoignirent à la caravane annuelle qui, du cercle de Géryville, se rend dans les oasis septentrionales du Touat, en vue d’y échanger les produits des troupeaux algériens contre les dattes des oasis[87]. Le but de la mission était d’étudier les moyens de développer les relations commerciales avec le Touat et d’y porter des échantillons de nos produits. On partit[88] d’El-Abiod-Sidi-Cheikh au mois de novembre 1860. On suivit l’Oued-Gharbi en passant par Mengoub, itinéraire précédemment relevé par de Colomb. Puis on traversa la région des Meharreg, zone de bas-fonds qui s’étendent au nord de l’Erg. On s’engagea ensuite dans l’Erg, pour aboutir à la petite oasis de Sidi-Mansour, la première palmeraie du Gourara. Assez bien accueillis dans ce ksar, ainsi qu’aux Oulad-Aïach et à Ksaïba, les officiers adressèrent aux djemaâs des principales oasis des lettres les avertissant de leurs intentions toutes pacifiques et de leur désir d’entrer avec les ksour en relations d’amitié et d’affaires[89]. Mais lorsque, se rapprochant de la grande sebkha du Gourara, ils voulurent entrer aux Oulad-Saïd, ils trouvèrent les portes du ksar fermées et les habitants en armes sur les remparts. Il en fut de même à Timmimoun, la principale oasis du Gourara, puis à Taoursit, à Ouakda, et l’exemple fut contagieux. Assurés d’une réception analogue dans toutes les oasis du Timmi, où leurs envoyés avaient été accueillis par des cris de mort, et afin de ne pas empêcher les Arabes de la caravane d’effectuer leurs transactions, les officiers préférèrent ne pas continuer leur route vers le Sud ; après une pointe vers l’Aouguerout, où la réception des Khenafsa, serviteurs religieux des Ouled-Sidi-Cheikh, fut un peu meilleure que celle des oasis berbères, ils revinrent à Géryville en janvier 1861.

A quoi faut-il attribuer l’échec de cette tentative ? On a parlé[90] des inquiétudes des négociants de Timmimoun qui, intermédiaires actuels du commerce, craignaient de se voir déposséder par nos commerçants. Mais la principale cause fut le caractère hybride de ce voyage, qui, comme plus tard la mission Flatters, n’était ni une mission pacifique ni une expédition militaire[91]. Le commandant Colonieu le dit expressément[92] : les populations des oasis, croyant que les envoyés arrivaient en forces, jugeaient la résistance inutile et avaient résolu de subir la loi du plus fort. Mais lorsqu’elles surent qu’ils n’avaient pas de troupes et surtout pas de canons, qu’ils n’étaient accompagnés que d’une escorte de cavaliers indigènes, leur attitude changea du tout au tout, et elles refusèrent le contact avec eux. Le simple retour en arrière d’une mission pacifique passa à leurs yeux pour l’échec d’une expédition qui, devant leur ferme contenance, n’avait pas osé se mesurer avec eux ; ce bruit se répandit rapidement jusqu’à Tombouctou, comme le prouva une lettre du cheikh El-Bakkay au Gouvernement Général de l’Algérie au sujet du mauvais effet produit par cette mission[93]. C’est à partir de ce moment que les Touatiens se tournèrent vers le Sultan du Maroc, espérant de lui protection contre les Français[94].

La relation du voyage de Colonieu et Burin, publiée seulement beaucoup plus tard (1892-94), contient nombre de renseignements géographiques intéressants sur la route parcourue et de données sur le commerce des oasis. En ce qui concerne le commerce transsaharien[95], elle fait justice des illusions trop répandues tant sur son importance que sur la facilité d’en détourner le maigre courant vers nos possessions, puisque le principal objet de ce trafic n’est autre que l’esclave : « Pourquoi, dirent les Ksouriens à Colonieu[96], avez-vous rendu la liberté aux nègres ? Vous avez brisé là notre commerce le plus important. Vous voulez, dites-vous, les produits du Soudan : mais avant tout achetez donc les négresses, nous vous en enverrons, le reste du commerce soudanien n’est rien[97]. »

Pendant les années qui suivirent, les projets d’exploration dans la direction du Touat et du Niger ne reçurent même pas un commencement d’exécution. A peine convient-il de mentionner, en 1862, la fondation par Jules Gérard d’une Société africaine internationale, cynégétique, zoologique et protectrice, qui se proposait d’ouvrir des relations permanentes avec le pays des nègres. La même année, Cosson, d’Oran, forma également divers projets d’exploration saharienne, mais il ne dépassa pas Aïn-Sfissifa. Les demandes du lieutenant Moulin, qui souhaitait se rendre au Touat, du capitaine au long cours Maignan, qui voulait établir un service de navigation par vapeurs démontables jusqu’à Tombouctou, et de là une route de caravanes pour l’Algérie, ne furent pas davantage prises en considération.

Cette période, féconde en somme au point de vue de l’exploration, se termine par une importante tentative individuelle, le voyage de l’Allemand Gerard Rohlfs ; il réussit à aller au Touat, qui, désormais fermé aux Français, s’ouvre encore à un étranger venu du Maroc et dissimulant sa qualité de chrétien. Né à Vegesack, près de Brême, en 1832, Rohlfs s’était engagé dans la Légion étrangère dans le but de se familiariser avec la langue arabe et les coutumes indigènes afin de pouvoir se faire passer pour musulman. Son premier voyage fut en quelque sorte un voyage d’essai ; il visita le Sahara marocain (région du Draa et du Tafilelt), sans grand profit pour la science, car il n’avait ni les instruments ni l’expérience nécessaires (1862). Aguerri par cette première exploration, il se disposa à traverser le Sahara pour gagner Tombouctou par le Touat. L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh ayant éclaté au moment où il se disposait à partir, il prit la voie du Maroc et se rendit de Tanger à Insalah, muni de recommandations du chérif d’Ouezzan. Après avoir visité le Tafilelt, il suivit la vallée de l’Oued Guir, puis celle de l’Oued Zousfana-Saoura à partir d’Igli. Il visita les oasis du Touat et du Tidikelt, et réussit à entrer à Ksar-el-Kebir, où il rencontra Cheikh Othman, qui devina en lui un voyageur Européen non-Français et lui fit assez mauvais visage. N’ayant pu réussir à se rendre à Tombouctou avec des garanties suffisantes de sécurité, Rohlfs se résigna à reprendre le chemin de la côte. Il longea le bord sud du plateau du Tademayt, passa à Hassi-Messeguem, à Temassinin, gagna enfin Ghadamès et Tripoli.

Rohlfs, comme voyageur scientifique, est bien loin d’égaler Barth et même Duveyrier, surtout dans ses premiers voyages. Cependant les régions qu’il a parcourues étaient jusqu’à ces derniers temps si fermées aux Européens, qu’on lui doit beaucoup de renseignements géographiques importants sur la vallée de l’Oued Saoura et sur les oasis du Touat et du Tidikelt. Notons enfin que son itinéraire est le seul voyage transversal, d’Ouest en Est, effectué à cette époque au nord du massif touareg.

Rohlfs a toujours professé en termes non équivoques que le Touat fait partie du hinterland de l’Algérie et qu’il est de l’intérêt des Français d’en prendre possession sans retard. Malheureusement, l’insurrection du Sud-Oranais (1864), puis diverses autres circonstances fâcheuses, vinrent arrêter pour longtemps notre expansion du côté du Sahara.

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