Chapitre 126 Pierre prie Jeanne de le guérir
« Oh ! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir, si vous le voulez, demanda Pierre.
— Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir.
— Pourquoi donc, petit ? repartit Pierre.
— Parce que tu n’aimes pas le bon Dieu.
— Qui est-ce qui t’a dit ça ?
— Personne ; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon Dieu ne t’aime plus.
— Entends-tu, Pierre ? c’est Dieu qui parle par la bouche du pauvre simple. »
Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la mangea.
« Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal, n’êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si secourable ?
— Jamais je n’aurais osé lui montrer mes jambes.
— Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et rester à la charge de votre frère, qui n’est déjà pas trop à son aise ! Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre jambe. Je vais aller le chercher. »
M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l’état de la plaie ; Pierre, qui s’en aperçut, lui dit :
« N’est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais ?
— Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile : un mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps ; mais, quand on le garde pendant des années sans y rien faire, c’est quelquefois impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité pour guérir. »
Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre en poudre.
« Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s’en allant. Il faut vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise ; si vous la posez par terre, je n’en réponds pas. »
Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent. Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l’aimait beaucoup. Il s’arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles :
« Qui a fait tout ça ?
— Mon enfant, lui dit sa mère, je t’ai répété bien des fois que c’était Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre. »
L’enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux.
« Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler. »
Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les trois ; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit :
« Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps ; mais l’on sent qu’il est partout. Quand tu restes des heures entières à regarder tes roses pousser, c’est lui qui les déploie et les fait sortir si belles de leurs boutons ; c’est lui aussi qui leur donne cette bonne odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre, c’est lui qui te met le contentement dans le cœur ; et si tu embrasses ta mère, c’est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite personne.
— C’est bon, dit Louis, je vas l’écouter.
— Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n’est pas aussi malheureux que vous le croyez ; il comprend Dieu. »
q