DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Nous tenterons dans les pages suivantes de mettre en pleine lumière les soubassements souvent inaperçus de la philosophie de la matière que Lavoisier, parvenu à la pleine possession de son autorité, de sa doctrine et de sa gloire, proposa aux jeunes chimistes se proclamant ses disciples. Pour connaître les ressorts profonds de la marche de la pensée du grand homme, nous n’allons pas nous adresser aux polémiques prolongées par lesquelles il réussit à terrasser la célèbre doctrine du phlogistique, doctrine qui en 1770 n’avait plus de commun que le nom avec celle que le génie de Stahl inventa un demi siècle auparavant, mais qui semblait alors assurée et pour ainsi dire officielle. Si nous nous décidons à négliger systématiquement l’activité expérimentale et combative que Lavoisier exerça si brillamment au cours de cette controverse mémorable, ce n’est pas que nous en contestions l’importance primordiale universellement reconnue ; mais, pour le but que nous nous proposons, il serait peu utile de nous faire le spectateur amusé des nombreux arguments alors échangés, de marquer les coups en suivant pour ainsi dire de l’extérieur et du point de vue du public la destruction du phlogistique. Quand Lavoisier écrit ce que l’on pourrait appeler ses mémoires de combat, il se fait l’avocat de ses propres doctrines, en même temps qu’il veut ruiner dans le jugement de ses lecteurs le prestige des doctrines rivales ; en lutteur acharné et qui appelle la victoire, il ne se lasse pas d’accumuler démonstrations irréprochables, raisonnements convaincants et expériences décisives ; avec un coup d’œil très sûr, il porte son effort sur les points faibles des théories adverses, il enlève rapidement leurs lignes de moindre résistance, et bientôt les systèmes attaqués, aussi bien construits qu’ils soient, tombent en ruines ; mais jusqu’à son triomphe éclatant, Lavoisier reste obstinément et vaillamment sur le champ de bataille, sans songer que ses partisans et adversaires pourraient vouloir deviner le secret motif de son effort ou si l’on préfère, l’orientation de sa mentalité.
Une fois la victoire obtenue, Lavoisier s’offrit à lui-même, en même temps qu’il l’offrit aux autres, la contemplation de son système de chimie qui calquait la pensée sur les faits expérimentaux, de telle manière qu’il fût impossible de savoir si les faits sont l’illustration de la théorie, ou la théorie une simple description des faits ; l’ouvrage qu’il publia en 1789 et qui malgré les circonstances troublées de l’époque révolutionnaire eut néanmoins grand succès, n’est ni savant ni difficile d’accès ; il ne contient pas un ensemble imposant de découvertes formant un nouveau chapitre de la science inaccessible au profane ; c’est un simple Traité élémentaire de Chimie qui s’adresse à tout le monde, aux curieux, aux débutants, aux étudiants comme aux savants, et qui fixa pour longtemps les premières notions indispensables à connaître pour le chimiste, professionnel ou amateur.
Nous n’allons pas comparer ce Traité élémentaire de Chimie avec un des ouvrages similaires parus dans le demi-siècle précédent signés même des noms alors célèbres de Juncker, Boerhaave, Shaw, Macquer, Beaumé, etc. Nous n’allons pas non plus insister sur ce qu’il y avait de nouveau, de révolutionnaire et de fécond dans la méthode de Lavoisier ; un tel examen a été fait bien souvent et il est toujours instructif de le reprendre ; toutefois, pour le reprendre fructueusement il nous paraît essentiel d’avoir une fois abordé Lavoisier en se faisant l’âme d’un disciple de ce maître.
Avant d’entrer en matière, il nous faut prévenir et réfuter d’avance quelques objections concernant notre méthode de travail ; en premier lieu, on pourra nous reprocher, d’avoir tenté de comprendre Lavoisier à travers une œuvre qui consacre sa victoire, bien plutôt qu’à travers les efforts qu’il a tentés pour parvenir à construire son système ; notre réponse sera simple. La pensée de Lavoisier reste immuable et identique à elle-même à travers le déroulement de ses travaux et quelles que soient les circonstances où elle s’est exprimée ; sans doute, son expression a-t-elle été rectifiée, consolidée, perfectionnée à la suite d’un travail intense et prolongé, mais il est impossible de découvrir un changement ou une évolution dans ses affirmations essentielles ; la doctrine de la maturité est la même que celle de la jeunesse ; elle est devenue plus facilement saisissable ainsi qu’une comparaison entre les travaux de différentes époques l’établit sans conteste.
Cependant l’on pourrait nous objecter encore que la doctrine du Traité élémentaire de Chimie apparaît infiniment moins moderne que les fragments de cette doctrine distribués dans les mémoires ou dans divers opuscules. — Et cette objection ne serait pas totalement dénuée de fondement. N’oublions pas, pourtant que si les mémoires rendent parfois un son si actuel, cela tient peut-être à ce que nous orientons notre attention pour qu’il en soit ainsi, et qu’alors nous ne recherchons que cela seul qui fut révolutionnaire chez Lavoisier. Mais comme les mémoires ne contiennent pas l’exposé total de la chimie, — qu’ils portent presque toujours sur ce que M. Brunschvicg a appelé « vertu mathématique de la balance », vertu qui ne fut pas découverte par Lavoisier mais exploitée par lui avec une sûreté et une maîtrise qui permettent d’affirmer que son œuvre réalisa une étape importante des progrès de la conscience expérimentale, — ces mémoires ne nous livrent pas entièrement la pensée active de leur auteur, ou si l’on veut cette pensée ne s’y dégage pas dans tout son relief. Et nous voudrions ici rendre a la méthode suivie par Lavoisier sa pureté originelle.
Enfin pour que l’on ne nous reproche pas de simplifier à l’extrême la méthode de Lavoisier, ou que l’on ne reproche pas à la méthode de Lavoisier de n’avoir été « que cela », nous devons insister sur le fait important que Lavoisier tint expérience et théorie dans un contact permanent, diminuant, tentant de réduire à néant (comme l’aurait voulu Condillac) toute représentation imaginative ou aventurée. Dans ce court opuscule, nous ne parlons ni de l’expérience, ni de l’organisation des expériences, ni d’une manière générale de l’orientation des recherches expérimentales, préoccupations pourtant constantes de Lavoisier.
Nous devons seulement ajouter qu’en maintenant constamment la théorie sur le plan expérimental, sans se livrer pour son propre compte à une analyse logique du contenu de cette théorie, Lavoisier se servit indifféremment de tous les procédés à sa disposition afin de pénétrer le réel mieux qu’on ne faisait avant lui ; si donc métaphysiquement ou logiquement parlent, les thèmes qui furent les instruments de son travail paraissent inconsistants et divers, c’est que Lavoisier ne tente pas un système du monde véritable, qu’il ne met pas l’accent sur l’absolue cohérence d’une doctrine qu’il sait imparfaite et qu’il aspire à perfectionner ; il ne porte pas son regard clair sur la structure, soit de sa pensée, soit de la matière, mais sur une chimie qui se fait et qui est en perpétuel progrès.
Quoi que nous ne trahissions pas le grand homme en mettant en lumière les postulats qui sont à la base de son effort, nous répétons encore une fois que nous n’étudions pas la le dynamisme complet de son travail ; mais même fragmentaire et volontairement fragmentaire, nous ne croyons pas que notre modeste tentative soit inutile ; rien de ce qui touche Lavoisier ne saurait en effet être indifférent à l’histoire de la chimie, ou à la théorie de la connaissance scientifique.
Bien que nous ne tirions aucune conclusion dépassant l’objet strict de notre étude, il se pourrait et cela est notre plus cher désir qu’elle rende service aussi bien au curieux, qu’au psychologue et à l’épistémologue qui abordent des problèmes dans lesquels pour notre part nous ne voulons pas pénétrer.
30 Septembre 1934.