‹ La Philosophie sociale dans le théâtre d'IbsenChapitre 23 sur 36 · III

III

Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux. «La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule qui demande des jouissances immédiates.

--«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.

Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr d'une grande idée.»[18]

Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre. Comme Solness le Constructeur, Brand est «un homme de génie qui rêve ; trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe! Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les supplices des martyrs.

Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne, par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté. L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point, quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le devoir véritable nous y appelle.

Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu est charité.»

Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des os desséchés de leurs somptueux festins. La Charité ici veut dire Amour. Dieu, c'est l'Amour.

Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'Axiochus de Platon et que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé «dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour athéisme répondit par un chant d'immortalité:

Si au besoin le monde m'abandonne.... Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil? Non, pour certain, mais au ciel lever oeil Sans autre égard....[20]

Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les blasphèmes,--à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels! Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]

C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.

«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns seulement que se propage l'humanité.»[22]

On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne pas prêter à des soupçons malins,--et l'on accuse ceux qui ne cherchent que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis de la société.

Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes, dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue, fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule n'a pas toujours raison.

«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas encore en état d'atteindre.»[24]

L'idée des minorités, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais nuisible.

Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige, jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité nouvelle et établit un nouveau régime.[25]

Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie, commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]

Oui, sans la majorité rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que c'est l'individu, la minorité qui a toujours raison. Stockmann, Brand, Solness, nous répètent maintes fois: Tout être est une force, il faut que cette force s'exprime. «Chacun est le gardien naturel de sa propre santé, physique, mentale et spirituelle; les intérêts de l'homme n'autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle extérieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les intérêts d'autrui.»[27]

Respecter la liberté d'autrui n'est possible qu'à l'homme libre, et pour devenir libre, dit Brand, l'homme n'a à compter que sur lui-même. Il ne doit pas être esclave de la majorité, il ne doit être esclave de personne. «Faut-il, demande Elisée Reclus, que nous, les ennemis du christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: «Ne dites à personne: Maître,maître!» Que chacun reste le maître de soi-même. Ne vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes tribunes, dans la vaine attente d'une parole de liberté.»[28] Prenez la liberté vous-même, restez toujours vous-même! «Ce que tues, sois-le pleinement, pas à demi.... Place au soleil, place partout à qui veut être vraiment soi-même!»[29] Que l'homme dans un élan de fierté et d'énergie devienne son propre Maître, que la Conscience devienne son dieu, la Justice son prêtre, l'Humanité son autel!

NOTES:

[1] Ibsen. Brand.

[2] Dostoïevsky. Le crime et le châtiment. Paroles de Raskolnikov.

[3] Brand à la mort de son fils.

[4] Ch. Richet. L'homme et l'intelligence, p. 22.

[5] Rosmersholm.

[6] Spencer. Justice, p. 34.

[7] Ibsen. Brand.

[8] Ibsen. Bygmester Solnaes (Solness le constructeur).

[9] A. Fouillée. Liberté et déterminisme, p. 98. Paris, F. Alcan.

[10] Sergnéyeff. Physiologie de la veille et du sommeil t. II, p. 720.

[11] Brand.

[12] Th. Ribot. Maladies de la volonté, introduction. Paris, F. Alcan.

[13] A. Fouillée. Liberté et déterminisme, p. 12.

[14] Joyau. Essai sur la liberté morale, introduction, p. ix.

[15] Jules Simon. La femme au XXe siècle, p. 6.

[16] Jean Jaurès. La réalité du monde sensible, p. 324.

[17] Ibsen. Empereur et Galiléen.

[18] Ibsen. Comédie de l'amour.

[19] C. Mauclair. Conférence sur Solness le constructeur, faite au théâtre de l'Oeuvre, le 2 avril 1894.

[20] Cantique d'Etienne Dolet, 1546.

[21] E. Renan. Histoire d'Israël, t. IV, p. 332.

[22] Schiller.

[23] Ibsen. Un ennemi du peuple.

[24] Ibsen. Lettre privée datée de 1882.

[25] Voir notre ouvrage, Pensées de Tolstoï, p. 145.

[26] Th. Ribot. Maladies de la personnalité, p. 22. Paris, F. Alcan.

[27] Stuart-Mill. La liberté, p. 125, 129, trad. franç.

[28] Elisée Reclus. Préface au livre de Pierre Kropotkine. Paroles d'un révolté, p. x.

[29] Brand.

· · ·

Page 1