CHAPITRE IV
CE N'EST PAS L'INDIVIDU, MAIS LA FAMILLE QUI CONSTITUE L'UNITÉ SOCIALE
On a souvent dépeint Ibsen comme n'ayant à coeur que les intérêts de l'individu et considérant ce dernier comme l'unité sociale. M. A. Leroy-Beaulieu dans un discours prononcé à l'Hôtel des Sociétés Savantes le 24 janvier 1896 s'écria en s'adressant à son auditoire: «N'écoutez pas les faux prophètes qui osent diviniser l'individu, et ne vous laissez point séduire par l'éloquence des grands prêtres, français ou exotiques, de l'individualisme. Ne prenez pas pour modèles les héros ou les héroïnes du Scandinave Ibsen dans leur révolte contre la loi morale et contre la loi sociale.... Ils s'attaquent aux groupements les plus anciens, les plus légitimes et je dirai les plus sacrés de l'humanité, et ici je n'entends pas seulement la religion, mais la famille.... Nous pensons que l'unité sociale, la molécule sociale, ce n'est pas l'individu, c'est la famille.»[1]
Ibsen n'a jamais soutenu le contraire. S'il défend partout la personne humaine contre les mensonges de la société, s'il défend la libre activité et l'énergie individuelles, il ne dit nulle part dans son oeuvre qu'il faut sacrifier la société à l'individu, que l'individu doit se renfermer à jamais dans l'enceinte de sa personnalité. Il veut régénérer l'individu pour reconstituer une société composée d'individus sains. Son idéal est plutôt social qu'individuel. «Un nouvel édifice appelle une âme régénérée, un esprit purifié.»[2]
L'individu et la société ne doivent pas être opposés l'un à l'autre.
Le droit individuel ne doit jamais être en antagonisme avec le droit social. Si la société ne peut pas exister sans l'individu, l'individu, lui, est directement intéressé à la conservation de la société. «L'individu est la réalité concrète de l'humanité, la société en est la forme naturelle et nécessaire. Donc, ce qu'il faut chercher, c'est la fin supérieure, dans la poursuite de laquelle l'individu et la société, en même temps que chacun d'eux développera ses vertus propres, se sentiront de plus en plus solidaires.»[3]
Qu'est-ce que la société, sinon la collection des individus? Si le tout est défectueux, c'est que les parties sont gâtées; si la société est mauvaise, c'est que l'individu est vicié. Si le mal est dans la société, c'est qu'il a été, tout d'abord, dans l'individu. Ce n'est donc pas la société qu'il faut détruire, c'est l'individu qu'il faut réformer.
«On a peine à croire que l'idée de l'indépendance et de la responsabilité morales individuelles soit le fruit de longs siècles de développement moral. La tribu ou la famille est l'unité éthique des temps primitifs; puis, vient l'état, plus tard c'est la caste et enfin, c'est l'individu. Le progrès moral, c'est la découverte progressive de l'individu. La vraie nature de l'individu répond à la vraie nature de la société, c'est la découverte de la première qui amène celle de la seconde.»[4]
Etre riches en bonnes pensées, en bons sentiments et en bonnes oeuvres portant pleinement notre empreinte, à nous, ne nous empêche point d'en faire profiter la société. Si Ibsen glorifie la puissance du moi individuel, c'est pour le mettre au service de la société. Pour lui ce n'est pas la société qui transformera l'individu, c'est l'individu qui transformera la société.
L'individu doit se relever lui-même, il doit fonder une famille saine qui servira de base à la société nouvelle. S'il réclame la liberté individuelle, la liberté entière, absolue, de faire tout ce qui est dans la nature de l'être humain, c'est pour que ce dernier l'emploie à la régénération de la société. L'individu, c'est le germe fécond, le rayon vivifiant, le régénérateur qui amènera la purification de la vie sociale, la vraie liberté, la vraie justice, la vraie solidarité humaine.
Pour Ibsen, la véritable unité sociale n'est pas l'individu, mais la famille. «Il n'y a pas côte si rude qu'on ne puisse la gravir à deux,» dit Brand. «Près de toi, avoue-t-il à Agnès, je n'ai jamais senti mon courage faiblir. J'avais accepté ma vocation comme un martyre. Mais, depuis ce temps, quelle transformation! Comme j'ai été heureux dans mes efforts! Avec toi, l'amour est entré dans mon âme comme un doux rayon de printemps. Ah! l'on dirait que toute la somme de tendresse amassée dans mon coeur s'est faite auréole pour ceindre mon front et le tien, ô ma chère épouse! L'esprit de douceur qui m'a pénétré, cet arc céleste, est ton oeuvre. Pour qu'une âme embrasse tous les êtres, il faut d'abord qu'elle en chérisse un seul».
Dans Le Petit Eyolf, l'ingénieur Borgheim qui a des flaells à traverser, d'incroyables difficultés à vaincre, qui trouve le monde beau et le métier de frayeur des chemins, admirable, Borgheim ne veut pas rester seul, il demande à Asta de l'aider, de partager ses joies.
ASTA.--Vous avez un grand travail devant vous, une nouvelle voie à frayer.
BORGHEIM.--Mais je n'ai personne pour m'aider. Personne avec qui partager mes joies. Ah! c'est là le plus dur.
ASTA.--N'est-ce pas plutôt d'être seul à supporter les peines et les fatigues?
BORGHEIM.--Ces choses-là, on en vient à bout sans aide.
ASTA.--Mais la joie selon vous ... demande à être partagée?
BORGHEIM.--Oui. Où serait sans cela le bonheur.
ASTA.--Vous avez peut-être raison.
BORGHEIM.--On peut rester quelque temps avec sa joie dans son coeur.... Mais cela ne suffit pas à la longue.... Non, non, on ne peut être joyeux qu'à deux.
Et Asta va accompagner Borgheim pour frayer les chemins.
Même le docteur Stockmann[5] celui qui prononce cette phrase terrible: «L'homme le plus puissant, c'est celui qui est le plus seul», le docteur Stockmann reste avec sa famille. Il dit à ses enfants: «Je veux vous élever moi-même, je veux faire de vous des hommes libres et nobles.»
C'est avec le concours moral d'Agnès que Brand se met à construire sa Nouvelle Eglise; c'est pour Hild que Solness le Constructeur bâtit sa tour gigantesque; l'ingénieur Borgheim fonde une famille avant de partir frayer les chemins; le docteur Stockmann se consacre à sa famille et à l'éducation de ses enfants. Qui donc peut dire que l'Unité sociale pour Ibsen n'est pas la famille, mais l'individu? Ibsen est d'accord avec Auguste Comte: «Ce n'est pas l'individu, c'est la famille qui constitue la molécule sociale.»
Si l'on trouve de l'égoïsme dans les héros d'Ibsen, c'est chez «les soutiens de la Société actuelle» et non pas chez les champions de la Société nouvelle. Ce n'est pas pour eux-mêmes que ceux-ci deviennent eux-mêmes, qu'ils s'élèvent jusqu'à leur moi moral. Il y a dans la nature humaine deux grands courants qui se rapportent à deux points de vue distincts: égoïsme et altruisme. Le soin de la conservation individuelle., cet argument suprême de la vie matérielle, crée l'égoïsme. Mais l'homme ne peut pas vivre seul, sous peine de disparaître tout entier de la surface du globe. Les intérêts de l'individu se heurtent à ceux de ses semblables. L'union des sexes est le premier pas vers l'altruisme. Aussitôt que l'homme et la femme s'unissent pour fonder une famille, c'est-à-dire pour constituer le premier terme de toute société, la morale altruiste naît avec ce commencement d'état social.
Comme Tolstoï[6], Ibsen ne proteste point contre l'institution même de la famille, mais contre ses conditions actuelles. La famille a conservé à travers les âges, et malgré ses transformations successives, le stigmate de son origine. Elle est restée au patriarchat ce que le gouvernement représentatif est à l'autorité absolue. La famille est un petit état, où l'homme est souverain, la femme et les enfants sujets, où l'intérêt matériel est en hostilité avec la conscience. Elle est la profanation de tous les sentiments vrais, de toutes les pures et suaves aspirations de l'amour.
Ibsen veut la famille forte, basée sur l'égalité des sexes. A l'homme libre, il faut une femme libre.
NOTES:
[1] A. Leroy-Beaulieu. L'individualisme et le socialisme, p. 7 et suiv. Edition du Comité de défense et de progrès social. Brochure n° 11.
[2] Ibsen. Brand.
[3] Emile Boutroux. Morale sociale. Préface, p. viii. Paris, F. Alcan.
[4] James Seth. A Study of ethical principles, p. 323.
[5] Un ennemi du peuple.
[6] Voir notre ouvrage: La Philosophie de Tolstoï, p. 149-153 (Paris, F. Alcan).
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