V
Quand les hommes comprendront la puissance divine de l'amour, la vraie famille, la Famille Nouvelle sera constituée. «Dans les phases primitives, pendant lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était censée la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection était négligeable.
A présent, l'union de par la loi est censée la plus importante et l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union de par la loi la moins importante, ce qui vouera à la réprobation les unions conjugales où l'union par affection sera dissoute.»[21]
La femme, dans la société nouvelle, jouira d'une indépendance complète; elle ne sera plus soumise même à un semblant de domination ou d'exploitation; elle sera placée vis-à-vis de l'homme sur un pied de liberté et d'égalité absolues. Son éducation sera la même que celle de l'homme, sauf dans les cas où la différence des sexes rendra inévitable une exception à cette règle et exigera une méthode particulière de développement; elle pourra, dans des conditions d'existence vraiment conformes à la nature, développer toutes ses formes et toutes ses aptitudes physiques, intellectuelles et morales; elle sera libre de choisir, pour exercer son activité, le terrain qui plaira le plus à ses voeux, à ses inclinations, à ses dispositions. Placée dans les mêmes conditions que l'homme, elle sera aussi active que lui. «Elle jouira de même que l'homme d'une entière liberté dans le choix de son amour.»[22] Elle aspirera au mariage, se laissera rechercher et conclura son, union sans avoir à considérer autre chose que son inclination. L'intelligence, l'éducation, l'indépendance rendront le choix plus facile et le dirigeront.
Je ne puis ne pas reproduire ici cette page de Stuart Mill, page de vérité et de sagesse:
«Que serait le mariage de deux personnes instruites, ayant les mêmes opinions, les mêmes visées, égales par la meilleure espèce d'égalité, celle que donne la ressemblance des facultés et des aptitudes, inégales seulement par le degré de développement de ces facultés; l'une l'emportant par celle-ci, l'autre par celle-là; qui pourraient savourer la volupté de lever l'une vers l'autre des yeux pleins d'admiration et goûter tour à tour le plaisir de se guider et de se suivre dans la voie du perfectionnement? Je n'essaierai pas d'en faire le tableau. Les esprits capables de se le représenter n'ont pas besoin de mes couleurs, et les autres n'y verraient que le rêve d'un enthousiaste. Mais je soutiens avec la conviction la plus profonde que là, et là seulement est l'idéal du mariage, et que toutes les opinions, toutes les coutumes, toutes les institutions, qui en entretiennent un autre, ou tournent les idées et les aspirations qui s'y rattachent, dans une autre direction, quel que soit le prétexte dont elles se colorent, sont des restes de la barbarie originelle. La régénération morale de l'humanité ne commencera réellement que le jour où la relation sociale la plus fondamentale sera mise sous la règle de l'égalité, et lorsque les membres de l'humanité apprendront à prendre pour objet de leurs plus vives sympathies un égal en droit et en lumières.»
C'est l'homme et la femme libres qui fonderont la Famille Nouvelle; c'est la Famille Nouvelle basée sur l'égalité et l'amour qui établira la Société Nouvelle. Il ne faut pas se borner à l'amour étroit de la patrie, il faut être attaché à l'humanité tout entière dans laquelle nous sommes tous compris. On croit que, dès qu'on a servi son pays, on a fait un acte méritoire, comme si la justice absolue en elle-même devait se plier à nos exigences de clocher plus ou moins étendu: la justice est en son essence universelle et inaltérable.
«L'Eglise n'a ni limites ni enceinte. Son plancher est la terre verdoyante, les bruyères, les pins, le fjord et la mer.»[23]
La famille nouvelle rendra la société cosmopolite et internationale parce que la solidarité humaine n'a pas de frontières et, ce qui s'appelle justice dans le nord ne peut pas se nommer infamie dans le midi; les frontières sont un obstacle à la marche des idées, au développement des sentiments humanitaires. Elle détruira la guerre et anéantira la production des canons, elle supprimera le paupérisme, honte de l'humanité civilisée, elle fera disparaître les parasites, ceux qui vivent du travail d'autrui, elle décrétera l'inviolabilité de la vie humaine et abolira la peine de mort. Le coupable est souvent un malade qu'il faut guérir, un malheureux qu'il faut moraliser, instruire ou consoler. La peine de mort est un acte immoral préjudiciable à la société; il faut le rappeler sans cesse à la conscience publique. Le bien ne résulte pas de la répétition du mal. «La peine de mort est un meurtre, un meurtre absolu, c'est-à-dire la négation souveraine des rapports moraux entre les hommes.»[24] La peine de mort est non seulement contraire aux principes de la morale, elle est aussi la négation même du droit humain.
C'est la Famille Nouvelle qui établira l'équilibre social, elle réveillera les peuples, elle leur fera comprendre leur force, leur mission.
ROSMER.--Je veux faire comprendre au peuple sa vraie mission.
KROLL.--Quelle mission?
ROSMER.--Celle d'ennoblir tous les hommes.
KROLL.--Tous!
ROSMER.--Du moins, un aussi grand nombre que possible.
KROLL.--Par quels moyens?
ROSMER.--En affranchissant les esprits et en purifiant les volontés.
KROLL.--Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?
ROSMER.--Non, je veux seulement les réveiller. C'est à eux d'agir ensuite.
KROLL.--Et tu les crois en état de le faire?
ROSMER.--Oui.
KROLL.--Par leur propre force?
ROSMER.--Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux faire appel à tous, tâcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon être à ce but unique: l'avènement de la vraie souveraineté populaire.[25]
Et c'est par amour qu'on réveillera les peuples! Car le sens moral du genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la paupière mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour, c'est non point l'union des sexes, mais l'union des âmes; toute autre idée de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la déprave.
L'âme humaine individuelle est complète par elle-même et n'a nul besoin d'un complément extérieur pour constituer sa personnalité. Mais à cause même de sa grandeur, elle est appelée à rayonner dans toutes les directions de la vie, à s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par amour que tout être humain est appelé à conserver et à épurer, à multiplier et à répandre les trésors de grâce et de tendresse déposés par la nature au coeur de chacun et destinés à atteindre de nouveaux développements. L'esprit de famille est la force créatrice de l'affection pure qui, établie entre les êtres de sexe différent, s'étend à tous les êtres humains.
C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, âme éternelle de l'univers, qui conduit à l'amour de l'humanité.
NOTES:
[1] Le 20 mai 1867, J.-S. Mill demanda, en plein Parlement, la substitution du mot personne au mot homme.
[2] Bebel. La femme dans le passé, le présent, l'avenir. Préface.
[3] J.-S. Mill. Lettres inédites, p. 266.
[4] La loi norvégienne du 29 juin 1888 «sur le régime des biens entre époux», est un remaniement complet et hardi de l'ancienne législation matrimoniale, c'est une véritable révolution dans la condition générale de la femme mariée. Le principe de cette loi est la liberté des conventions matrimoniales, il donne à la femme mariée la même capacité qu'à la femme non mariée. La femme a le droit juridique, même lorsqu'il y a communauté, de disposer exclusivement de ce qu'elle gagne. Ses biens sont soustraits à l'extinction des dettes contractées par le mari, sans son consentement. Cette innovation a introduit un peu plus de justice dans la communauté, qui, bien entendu, reste la même dans sa composition et continue à comprendre les profits du mari comme ceux de la femme.
[5] Ibsen. John-Gabriel Borckman.
[6] Ibsen. Brand.
[7] Hedda Gabler.
[8] Le petit Eyolf.
[9] Quand nous nous réveillerons d'entre les morts.
[10] Ibsen.
[11] Ibsen, Maison de poupée.
[12] Ibsen. Rosmersholm.
[13] On reproche à Ibsen d'abuser, dans ses pièces, des suicides. Dans le théâtre, le suicide est un moyen banal pour se débarrasser des personnages qui gênent. Mais il faut remarquer que le nombre des suicides est fort élevé en Scandinavie. Le Danemark présente le chiffre de 264 suicides, la Norvège de 74,5 et la Suède de 84, par million (Emile Durkheim, le Suicide). Après la première d'Hedda Gabler à Christiania, une jeune fiancée de dix-huit printemps se donna la mort pour «mourir en beauté». Les Scandinaves aiment à citer les vers de Shelley:
«The good die first and those whose hearts are dry as summer dust, Burn to the socket!»
Les bons meurent les premiers et ceux dont le coeur est sec comme la poussière d'été se consument jusqu'au bout (Alastor ou le génie de la solitude).
Les anciens Scandinaves avaient horreur de la mort naturelle, la mort sur la paille, Stvaadaed, suivant l'énergique expression de leur langue. D'après leur dogme religieux, nul n'était admis dans le Valhalla, s'il n'était mort de mort violente. Ceux qui n'avaient pu succomber glorieusement sur le champ de bataille se tuaient ou se faisaient tuer. Un genre de mort qu'ils choisissaient volontiers, c'était la pendaison, Hadding se pend en présence du peuple assemble. Signé se pend avec les jeunes vierges, ses compagnes, pour suivre Hagbart, son fiancé, dans la tombe. D'autres se précipitaient du haut d'un rocher. On montre encore aujourd'hui, en Suède, quelques-uns de ces rochers que d'antiques suicides ont rendus célèbres. Certains héros, surtout ceux qui s'étaient illustrés dans les expéditions maritimes, comme Sigurd King, par exemple, montaient sur leur vaisseau après y avoir mis le feu et le lançaient à pleines voiles à travers les flots. Le culte des morts et les soins donnés aux tombes sont très touchants en Norvège: lors des enterrements tout le voisinage se réunit dans la maison mortuaire pour chanter des cantiques et accompagner le corps au champ de repos.
[14] Ibsen. Rosmersholm: Rébecca West.
[15] Ibsen. Comédie de l'amour: Svanhild.
[16] Ibsen. La Comédie de l'amour.
[17] Ibid.
[18] Alfred de Musset.
[19] Diamandy. Dépopulation et repeuplement. Bulletin de la Société d'Anthropologie. Séance du 4 juin 1891.
[20] Ibsen. La Dame de la mer, Ellida.
[21] Herbert Spencer. Sociologie, t. II, p. 410, trad. française. Paris, F. Alcan.
[22] Bebel. Ouvrage cité.
[23] Brand.
[24] V. Soloviov. Pravo i nravstvennoste, p. 83. St-Pétersbourg, 1897.
[25] Ibsen, Rosmersholm.
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CONCLUSION