‹ La Philosophie sociale dans le théâtre d'IbsenChapitre 30 sur 36 · I

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Les idées d'Ibsen sont-elles originales, sont-elles bien à lui? En France, on veut voir les origines et les racines de son théâtre dans le romantisme français. M. Jules Lemaître revendique nettement pour George Sand la paternité des idées du poète norvégien. D'ailleurs, le très subtil auteur des Contemporains, avec une franchise que l'on souhaiterait souvent voir appliquée aux autres domaines, avoue qu'il critique et compare les auteurs d'après «des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en lui».[1]

M. G. Larroumet ne nie pas l'influence du romantisme français sur l'auteur de Brand, mais plus bienveillant pour lui que M. Jules Lemaître, il constate que «le caractère de l'homme, l'état intellectuel et moral de son pays, la marche de la littérature européenne semblent avoir contribué à cette oeuvre dans des proportions à peu près égales».[2]

Or, pour avoir le coeur net, M. Georges Brandès demanda à Ibsen s'il avait subi l'influence de George Sand: «Je déclare sur mon honneur et ma conscience, répondit celui-ci, que jamais de ma vie, ni dans ma jeunesse, ni plus tard, je n'ai lu un seul livre de George Sand. J'ai commencé une fois la lecture de Consuelo en traduction[3], mais l'ai mis tout de suite de côté, parce que ce roman me parut le produit d'un dilettantisme philosophique. Il est possible qu'en cela je me sois trompé, mais je n'en avais lu que quelques pages.»[4]

Cela ne diminue point l'influence de l'auteur d'Indiana sur les écrivains européens. Elle fut immense. A certaine époque on disait: «le siècle de George Sand» comme on disait: «le siècle de Byron ou de Hugo.» Henri Heine trouve que les écrits de Sand «incendièrent le inonde entier, illuminant bien des prisons, où ne pénétrait nulle consolation; mais, en même temps, leurs feux pernicieux dévorèrent les temples paisibles de l'innocence».[5]

Le biographe russe de George Sand, Mme Tsebrikov, prétend que toute la génération russe des années 1830-1840 a grandi sous l'influence de Sand.[6]

«George Sand, écrivit en 1876 Dostoïevsky[7], est l'un des esprits qui prévoient un meilleur avenir pour l'humanité. J'eus pour elle une grande admiration dans ma jeunesse, ses romans me servaient d'école démocratique. Son influence sur mon développement intellectuel fut énorme.»

M. Emile Faguet[8], pour trancher le grave problème de l'influence de Sand sur Ibsen, remarque avec beaucoup de justesse que si le poète Scandinave n'a pas lu l'auteur de Lélia, cela ne prouve pas qu'il n'en ait pas connu l'esprit. Il est certain qu'on peut connaître, subir et répéter les idées de penseurs dont on ignore les oeuvres. C'est une des manifestations de la loi générale des choses que M. Tarde appelle Répétition universelle.[9] La science de la vie se compose de la répétition incessante des mêmes cellules, se groupant sous diverses apparences et se reproduisant à l'infini, depuis le jour où la vie est apparue dans le monde. Cette répétition se réalise dans tous les ordres de faits. Dans le monde purement physique, ce sont les vibrations lumineuses, calorifiques, etc., qui se répètent. Dans le monde organique, il y a la répétition héréditaire et dans le monde social, la répétition imitative. Les lois de cette Répétition universelle que Tarde applique surtout aux phénomènes sociaux peuvent absolument être appliquées au monde des idées. Tout se répète dans la vie, dans le domaine des abstractions comme dans le domaine des réalités, dans le monde des faits comme dans celui des pensées. Cependant, pour adapter une idée, la répéter et la faire sienne, il faut en avoir déjà porté en soi les germes. La matière capable de développer ces germes est puisée généralement à la source la plus proche. Or, le penseur danois Soren Kjerkegaard[10] offrait à Ibsen une source d'idées qui répondait à merveille à son propre tempérament, à ses tendances, à ses aspirations. Si Ibsen a subi l'influence de quelqu'un, c'est à coup sûr celle de Kjerkegaard.

«Le monde nouveau découvert par Kjerkegaard était une idée: l'individu. Ce fut le diamant précieux qu'il offrit à son temps. En une époque où régnait la doctrine du juste milieu, c'était grand et noble de lancer le mot «l'individu» et de vouloir convaincre le monde que la race dégénérée pouvait, grâce à l'individu, redevenir une humanité sincère.»[11]

Cette théorie est la base même de l'oeuvre d'Ibsen. Mais s'il a pris chez Kjerkegaard le principe de ses drames, il ne l'a pas répété servilement, il l'a élargi, l'a développé, l'a vivifié, lui a communiqué la forte originalité de son esprit, la vivacité de son imagination poétique et la profondeur de son moi.

«Il n'arrive rien de nouveau dans le monde et pourtant rien ne s'y répète, car notre vision change et modifie le sens de nos actes. Un même acte se transfigure quand notre oeil régénéré s'ouvre à une vision nouvelle.»[12] Nous ignorons les origines de l'univers, nous ne pouvons jamais savoir au juste à quel champ d'idées nous avons glané, à qui attribuer la paternité de telle ou de telle pensée, ni qui de qui subit l'influence. Qui jamais nous dirait sur quel point du globe la pensée s'est montrée pour la première fois et à quelle distance de nous dans la suite des siècles! La pensée, c'est l'âme humaine à travers la sublime grandeur de la nature et des âges.

Il est aussi impossible de rechercher les influences sous lesquelles Ibsen a conçu son théâtre, s'il dérive de George Sand ou de Kjerkegaard, qu'il serait téméraire de déterminer l'école à laquelle il appartient. A force de classer les écrivains, les penseurs, les artistes, les hommes politiques, par groupes, écoles, partis, chapelles, on oublie souvent d'étudier leurs idées, leurs oeuvres. Qu'importe aux ouvriers, aux misérables qui meurent de faim, que les ministres soient pris dans le centre ou dans l'extrême-gauche, si leur condition reste la même? Que nous importe à quelles écoles appartenaient les Platon, les Spinoza, les Michel-Ange, si l'influence de leurs oeuvres est immense? «Qu'est-ce que des écoles en comparaison des peuples! Elles ne comptent pas, pour ainsi dire, dans l'histoire de l'humanité, et c'est une délicate affaire d'érudition que de constater leurs noms et les phases de leur existence. Une doctrine philosophique n'a de valeur réelle que pour celui qui se l'est faite, et pour ceux qui veulent bien la lui emprunter. Ils sont toujours en une minorité imperceptible, parce que la gloire de la philosophie est ailleurs que dans la multitude de ses adhérents.»[13] Il est tout à fait impossible de classer Ibsen au point de vue de ses idées. L'homme étrange qui exerce une influence puissante sur la pensée moderne et sur la vie morale de l'Europe entière, n'appartient à aucune école; comme Brand, il est lui-même. La philosophie de son théâtre est bien sienne. D'après Sénèque, philosopher, c'est apprendre à mourir.[14] Pour Ibsen, philosopher, c'est apprendre à vivre. Vie, rêve, réalité, désir, vision, amour, joie, souffrance, tous les ressorts de l'âme humaine sont synthétisés chez lui en: Volonté, Idéal, Bonheur.

Qu'est-ce que le bonheur? Bien des gens ne savent pas distinguer le plaisir du bonheur; le plaisir n'est pas un élément essentiel du bonheur. «Le bonheur, dit Rosmer[15], c'est la pureté de conscience, ce sentiment qui donne à la vie un charme inexprimable, le plus calme, le plus joyeux de tous.»

«Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.»[16]

Le bonheur vrai et durable est un état permanent de l'âme, résultant d'une conscience pure, dépendant en grande partie de la volonté et plus indépendant des circonstances que ne le croit le vulgaire. Le bonheur existe; comme la pensée, il n'a pas besoin de palais: l'âme humaine lui suffit. L'homme le plus heureux est celui qui ne se rend pas compte de son bonheur.

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