‹ La Philosophie sociale dans le théâtre d'IbsenChapitre 32 sur 36 · III

III

La société actuelle, malgré tous les progrès accomplis, n'est qu'un chaos où l'harmonie fait défaut; l'humanité est encore dans les limbes et à l'état rudimentaire, dans un état social incomplet et faux où la liberté et la justice n'existent pas. Des hommes y meurent de faim à côté des élégances portées à un raffinement de luxe inouï, le nombre des suicides et des victimes sociales, dits criminels, va en augmentant. Tout le monde sent que cet état de choses ne peut plus durer longtemps: un changement devient de plus en plus urgent. Dans son appel éloquent adressé à la bourgeoisie, Louis Blanc disait: «Une révolution sociale doit être tentée. L'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de misères et de servitudes pour pouvoir durer longtemps. Il n'est personne qui n'ait intérêt, quelle que soit sa position, son rang, sa fortune, à l'inauguration d'un nouvel ordre social. Il est possible, il est facile même d'établir cette révolution pacifiquement.»[27]

La vérité, même dure et pénible, est toujours plus salutaire qu'une erreur ou un mensonge agréable; jetée dans le courant des opinions et des moeurs, elle est discutée, propagée, vulgarisée, finit à la longue par pénétrer insensiblement les masses. Les vérités grandissent, se répètent et se complètent chaque jour; on finit par les entendre et les comprendre. L'appel de Louis Blanc, après plus d'un demi-siècle, commence à réveiller des consciences. Partout, dans tous les pays, dans toutes les classes, on sent le besoin de renouveler et d'élargir les principes dont on était depuis trop longtemps prisonnier. La société actuelle, existant encore sous le nom de civilisation, s'écroule de toutes parts: un cataclysme social devient inévitable. Les plus réfractaires eux-mêmes sont entraînés dans le tourbillon que soulève et agite le problème social. Pour secouer l'indifférence générale, il a fallu que la perception du péril devint claire et saisissante. Tout le monde comprend aujourd'hui qu'il ne suffit pas d'ignorer un danger pour le conjurer et que le meilleur moyen de s'y soustraire est de le regarder en face et de prendre les mesures que suggère la raison. Une profonde révolution se prépare, elle est lente mais irrésistible, elle ronge les édifices déjà prêts à tomber.

Certes, les individus comme les nations croient toujours vivre à la fin d'un monde ancien et au commencement d'un monde nouveau.

Le présent pour chaque homme est une époque de transition. Mais nous assistons aujourd'hui effectivement à une de ces phases de transformation si rares dans l'histoire du monde. «Il n'a pas été donné à beaucoup de philosophes, durant le courant des âges, de vivre au moment précis où se formait une idée nouvelle et de pouvoir, comme aujourd'hui, étudier les degrés successifs de sa cristallisation.»[28]

Le dénouement du grand drame social qui se joue sous nos yeux est peut-être prochain. Les vieilles formes n'existent plus, et le retour aux Religions du passé est impossible.... Loin, à l'horizon, on voit déjà poindre l'aube d'une Religion Nouvelle: le Socialisme. Les petits et les humbles, les déshérités et les victimes de la société actuelle, tous ceux qui peinent et souffrent, tournent leurs regards vers cette aube lointaine, et ils croient y voir des rayons d'Espoir.... Et l'aube grandit, et sa lumière augmente....

La religion définitive de l'humanité sera la conscience individuelle: nul besoin de Gouvernement ni d'Etat.[29] Le socialisme n'est qu'une étape très avancée, nous conduisant vers cet Idéal. Son rôle n'en est pas moins très grand. Il est impossible à l'heure actuelle de ne pas se rendre compte des proportions immenses de son développement.

Les idées socialistes sont discutées maintenant comme dignes de considération, non seulement dans les cercles politiques, mais dans tous les milieux.

Et le socialisme, comme toute Vérité Nouvelle, s'avance encore lentement: «La vérité ne peut faire vite son chemin; ses pas seraient trop peu sûrs s'ils étaient rapides. Tout est faible à l'origine. Le nombre des apôtres est toujours bien petit, non pas seulement parce que les apôtres sont exposés à être des martyrs, mais parce que la lumière, quand elle se lève, n'est jamais aperçue que par quelques yeux.»[30]

En Allemagne, le parti socialiste comptait, en 1894, 1 600 000 voix; en 1898, il en réunit 2 600 000. En France, les socialistes avaient obtenu en 1889, 91 000 voix; en 1893, ils en ont réuni 600 000 et en 1898 près de 800 000.

Au moment même où nous écrivons ces lignes une union profonde, franche et solide succède aux dissentiments qui divisaient divers groupes socialistes. Cette union rendra le socialisme français plus fort, plus puissant. Sans décider si le socialisme est ou non la solution des problèmes urgents de l'humanité souffrante, il faut être aveugle pour ne pas voir que les idées socialistes qui montent, sont des forces vivantes, appelées à jouer un rôle considérable dans la transformation de la société qui se prépare.

L'idée sociale pénètre partout, elle éveille, elle fortifie les aspirations. Les espérances qu'on fonde sur le socialisme font naître de grands devoirs pour ceux qui le mènent. L'heure est décisive. Il faut qu'ils évitent, dès leur premier pas, toute équivoque. C'est une erreur que de se dire: il faut aimer ce qu'on a quand on n'a pas ce qu'on aime. Il faut que les socialistes rejettent la vieille formule qui gouvernait jusqu'à présent le monde: «Ote-toi, que je m'y mette», et que tout dans leur action soit franc, net et clair. La science de la répression est au bout de son rouleau, et ce n'est pas la Force que les socialistes doivent considérer, comme «accoucheuse des sociétés», mais la Solidarité. La solidarité n'est possible qu'entre égaux. Ni préjugés, ni passions, mais la Raison, la Justice et l'Egalité doivent être les armes du socialisme. Il ne doit être ni une formule, ni un parti, mais un principe. Il ne doit être ni Allemand, ni Français, ni Russe, mais simplement humanitaire. Son rôle, c'est d'établir l'égalité sociale de tous les êtres, quelle que soit leur origine, leur race, leur sexe. «Tant que le cosmopolitisme ne sera pas, le régime socialiste est impossible à établir.»[31] C'est vers le cosmopolitisme, vers l'universalisme que le socialisme doit viser. Qu'il se dépouille de son caractère étroit de secte ou de parti, qu'il apparaisse à tous comme le réveil de l'humanité souffrante.

Si le socialisme est l'opposé de l'individualisme, il ne doit pas exclure l'individualité. Ne rejetons pas de la conception sociale de la vie humaine l'idée de l'individualité consciente. Si l'objet de la conscience est l'unité, la société, l'humanité; l'individualité est la forme de la conscience, la forme de la volonté, la forme de l'homme.

La suppression de la personnalité implique la suppression de la conscience individuelle, sans laquelle il n'y a point de conscience nationale, de conscience humaine.

Laissons l'homme évoluer indépendamment. La perte de la personnalité est plus grave que la perte de la vie.

La justice du socialisme doit être égale pour tous les individus sans aucune exception, cette justice doit être idéale et supérieure, qui donnerait à chacun au moins un minimum de bien-être et de bonheur. L'humanité ne peut avoir d'autre loi que celle de la Justice. «La justice est le seul critérium vrai dans l'application des choses humaines. La justice est le ferment du corps social.»[32]

Le socialisme, comme l'économie politique, sans justice, sans morale, est une chimère. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, privé de la lumière du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu du grisou, à l'éboulement des rocs; ni le laboureur courbé sur son dur sillon, au front baigné de sueurs; ni le proscrit qui ne sait où reposer sa tête douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui planent dans les hautes régions de la science, pour ceux qui cherchent à résoudre des problèmes divers, qui méditent sur les droits, les devoirs, le but de notre existence, qui cherchent la réalisation du Beau et du Vrai. N'épuisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle capable de ralentir leur libre développement, laissons-les se recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs pensées font naître des étincelles qui illuminent souvent l'humanité entière.

Que les socialistes travaillent, agissent sans trêve, qu'ils préparent les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:

«Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit tranchant comme la lame d'une épée»; et qu'ils n'oublient jamais les maximes de Brand: «Qui veut vaincre ne doit pas céder. Si tu donnes tout, excepté ta vie, sache que tu n'as rien donné.»

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