IV
Pour être juste, il faut dire que le mot «socialisme» ne se trouve nulle part dans l'oeuvre d'Ibsen, mais il en est l'aboulissant logique et naturel. Ibsen se contente de faire le procès de la société actuelle, de nous faire voir que la civilisation n'est pas encore une réalité, qu'elle n'est qu'une promesse. L'esprit humain n'a pas encore pris possession de lui-même, la justice n'est pas encore de ce monde. A mesure que l'empire de la force brutale diminuera, les idées humaines de justice et d'équité grandiront, la génération future en verra peut-être l'avènement.
«A mesure que se poursuivra notre évolution, nous verrons plus clairement combien nous sommes encore loin de la réalisation de cet idéal d'égalité dans les conditions sociales de la lutte. Les générations futures se rappelleront avec surprise, et peut-être avec un sourire, notre idéal d'un état de société: des conditions permettant de tirer tout le fruit possible de la libre compétition.»[34]
Soyons sincères avec nous-mêmes et avec les autres, éclairons les hommes, proclamons les droits, réveillons la dignité humaine, cherchons la Vérité, partout, en tout et toujours, ne craignons pas la lumière, semons les idées, semons les enthousiasmes. Les idées sont comme des grains confiés à la terre; elles n'attendent que la rosée et le rayon du soleil pour germer.
«Il n'y a pas d'abîme entre le penser et l'action, du moins pour ceux qui ne sont pas habitués à la sophistique. La conception est déjà un commencement d'action.»[35]
Que d'utopies, depuis que le monde existe, devenues, grâce à l'évolution, des réalités!
«L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. Le jour viendra où l'Evolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.»[36]
L'humanité appelle des hommes vigoureux qui aident l'évolution, qui préparent la révolution. A l'oeuvre, si nous ne nous sentons pas dégénérés; unissons-nous, mettons en commun nos idées, nos forces, combattons pour la vérité, pour le bonheur. «L'unisson doit servir les plus nobles besognes et les devoirs les plus élevés.»[37]
Travaillons tous au rajeunissement, au grand principe de l'unité humaine, réveillons les courages, éveillons les espérances.
«L'espérance est une loi primitive de la raison; la logique l'impose, la vie l'exige. C'est par elle seule que l'esprit s'achève en faisant du monde un tout, dont les désaccords mêmes rentrent dans l'universelle harmonie, c'est par elle seule que tout se tient et se concilie, que l'âme s'apaise à la paix universelle, que tous les éléments de l'esprit et des choses s'unissent pour composer un monument grandiose dont nous ne contemplons pas la majestueuse ordonnance, nos yeux étant trop faibles pour pénétrer l'infini de l'avenir et embrasser l'immensité d'un regard, mais dont nous suivons les colonnes qui s'élèvent, les arceaux qui s'inclinent, les lignes qui toutes montent d'un même élan pour se rencontrer et s'unir dans des hauteurs éternellement sereines.»[38] Travaillons et espérons que tôt ou tard, l'heure sublime parviendra où selon l'expression d'Isaïe «les fers de lance seront transformés en socs de charrue», travaillons à l'épanouissement suprême de la Vérité, au rayonnement de la bonté parfaite et de l'amour universel. La fin de ce monde ancien ne doit être que l'aurore d'un monde rajeuni et le chaos des idées où se trouve la fin de notre siècle, doit être le berceau d'une ère nouvelle. «Dans ce désert sans fin, des palmiers courbés par un vent furieux et jetant de longues ombres noires, je sens des flots qui se soulèvent, je sens une aurore qui naît. Déjà s'éveillent toutes les pensées, toutes les actions à venir. Il y a des souffles, des tressaillements. L'heure de la renaissance a sonné. Et j'entends des murmures: C'est l'heure de naître et de créer!»[39]
A l'oeuvre!
NOTES:
[1] Les Contemporains, 6e série, p. 228.
[2] G. Larroumet. Nouvelles éludes de littérature et d'art, p. 301.
[3] Ibsen ne lit pas le français.
[4] Lettre d'Ibsen à G. Brandès.
[5] Lutetia, p. 298.
[6] Mme Tsebrikov. Georges Sand. Annales de la Patrie. St-Pétersbourg, 1877. Voir aussi Georges Sand, par Vladimir Karénine. Paris, 1899.
[7] Correspondance.
[8] Journal des Débats, 11 janvier et 15 mars 1897.
[9] G. Tarde. Les lois de l'imitation.
[10] 1813-1853.
[11] Georges Brandès. Soren Kjerkegaard.
[12] Ibsen. John-Gabriel Borckman.
[13] J. Barthélémy Saint-Hilaire. Métaphysique d'Aristote, t. I, préface, p. clxiii.
[14] Lettres à Lucile.
[15] Ibsen. Rosmersholm.
[16] J.-J. Rousseau. Profession de foi du vicaire savoyard.
[17] Emile Boutroux. Morale sociale, préface, p. ix.
[18] Essais de philosophie morale, p. 172.
[19] Vladimir Soloviov. Le Droit et la Morale (Pravo i nravstvennoste), p. 87. St-Pétersbourg.
[20] Ch. Sécrétan. Philosophie de la liberté, II, p. 223-224.
[21] Metaphysik der Sitten, p. 52, 66. Kritik der praktischen Vernunft, p. 35 et suiv.
[22] Victor Hugo. Discours prononcé sur la tombe de Balzac, le 20 avril 1850.
[23] Comte Prozor. Préface à la trad. franc, de John-Gabriel Borckman.
[24] M. Synnestvedt.
[25] G. Brandès. Det moderne Gjennembrunds maend.
[26] Ibsen. Empereur et Galiléen.
[27] L'organisation du travail.
[28] Le Bon. Psychologie du socialisme, p. 10. Paris, F. Alcan.
[29] L'organisation sans Etat est possible. L'Etat n'a pas toujours existé, il y a en des sociétés sans Etat, ce qui n'empêchait pas ces sociétés d'avoir une organisation. L'organisation de la Grèce et de l'Italie primitives reposait non pas sur l'Etat, mais sur la gens. Des sociétés sans Etat ont existé jusqu'à ces derniers temps parmi les Indiens de l'Amérique du Nord. Tous les membres de la gens indienne étaient égaux et libres et agissaient fraternellement entre eux (Voir le livre de Morgan. Ancient society.)
[30] J. Barthélémy Saint-Hilaire. Monde d'Aristote, t. I, préface, p. viii.
[31] E. Faguet. Questions politiques, p. 173.
[32] Blanqui. Critique sociale, t. II, p. 58.
[33] Ibsen. Guerriers à Helgelland.
[34] Benjamin Ridot. L'Evolution sociale, p. 227.
[35] Guyau. Morale sans obligation ni sanction. Paris, F. Alcan.
[36] Elisée Reclus. Evolution et Révolution, p. 61.
[37] Ibsen. Discours prononcé au Banquet du 23 mars 1898, à Christiana.
[38] G. Séailles. Du génie dans l'art, p. 65. Paris, F. Alcan.
[39] Ibsen. Brand, Agnès à Brand.
· · ·
BIBLIOGRAPHIE