CHAPITRE VII - I
ORGANISATION SOCIALE: L’ÉTAT ET LES ÉGLISES.
Sur la question des rapports avec les Églises, Montesquieu, aussi peu religieux que possible, n’en a pas moins conclu, en définitive, à l’utilité sociale des religions et à l’utilité sociale de la liberté religieuse. Les _Lettres Persanes_ sont un ouvrage dirigé contre la religion catholique en particulier et contre l’esprit religieux en général, tout autant que contre l’absolutisme royal. C’est là que Montesquieu a placé sa fameuse épigramme sur le magicien de Rome, dont Voltaire s’est si souvent souvenu et qu’il a si souvent citée pour faire remarquer qu’on ne pouvait dire rien de plus fort et que les magistrats ne pouvaient condamner personne pour propos irréligieux après qu’un magistrat avait écrit et fait imprimer ces lignes: «Ce magicien s’appelle le Pape; tantôt il fait croire que trois ne font qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain et que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce...»
Il y a plus fort, à certain égard, dans les _Lettres Persanes_. Il y a des passages où, sous une forme plaisante, Montesquieu accuse formellement les religions de troubler l’État et d’être comme condamnées par leur nature même à le troubler. Il fait dire à un prêtre: «Cet état, si heureux et si tranquille, que l’on vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y paraissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l’utilité de la prière à un homme qui ne croit pas en Dieu: l’entreprise est laborieuse et les rieurs ne sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d’attirer les autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse et est pour ainsi dire attaché à notre profession. Cela est aussi ridicule que si l’on voyait des Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à blanchir le visage des Africains. Nous troublons l’État; nous nous tourmentons nous-mêmes pour faire recevoir des points de religion qui ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la Chine qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir voulu obliger à se rogner les cheveux et les ongles.»
Le Catholicisme inspire à Montesquieu une espèce d’horreur que j’appellerai l’horreur patriotique. Il le déteste comme contraire à la population et comme contraire au développement du commerce et de l’industrie et à l’accroissement des richesses. De là sa terrible lettre CXVIII, où sont accumulés tous les griefs contre l’Église catholique, au point que Voltaire n’aura rien à y ajouter. L’Église catholique pousse au célibat et le célibat épuise et ruine la nation: «Je parle des prêtres et des dervis de l’un et de l’autre sexe qui se vouent à une continence éternelle. C’est chez les chrétiens la vertu par excellence, en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce que c’est qu’une vertu dont il ne résulte rien. Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils disent que le mariage est saint et que le célibat qui lui est opposé l’est encore davantage, sans compter qu’en fait de préceptes et de dogmes fondamentaux le bien est toujours le mieux. Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux. Les pères y condamnaient autrefois les enfants dès le berceau; aujourd’hui ils s’y vouent eux-mêmes dès l’âge de quatorze ans, ce qui revient à peu près à la même chose. Ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que la peste et les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait. On voit dans chaque famille religieuse une famille éternelle où il ne naît personne et qui s’entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes, comme autant de gouffres où s’ensevelissent les races futures.»
Le Protestantisme est infiniment plus _social_ à cet égard que le Catholicisme: «Dans la religion protestante tout le monde est en droit de faire des enfants; elle ne souffre ni prêtre ni dervis; et si, dans l’établissement de cette religion qui ramenait tout aux premiers temps, ses fondateurs n’avaient été accusés sans cesse d’intempérance, il ne faut pas douter qu’après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils n’en eussent encore adouci le joug et achevé d’ôter toute la barrière qui sépare en ce point le Nazaréen de Mahomet.»
Ceci n’est point absolument une plaisanterie prêtée à Usbeck. Luther et les premiers Luthériens ont, à plusieurs reprises, soit excusé, soit déclaré recevable la polygamie.
La religion protestante donne donc aux peuples qui la pratiquent un avantage matériel sur les catholiques: «J’ose le dire: dans l’état présent où est l’Europe, il n’est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans. Avant l’abaissement de la puissance d’Espagne, les catholiques étaient beaucoup plus forts que les protestants; les derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre; et aujourd’hui la balance commence à l’emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera tous les jours: les protestants deviendront plus riches et plus puissants et les catholiques plus faibles.»
La religion catholique, enfin, tarit en leurs sources mêmes l’agriculture, le commerce et l’industrie d’un pays; car les pays protestants «devant être» et «étant en effet» plus peuplés que les catholiques, il s’ensuit: «premièrement que les tributs y sont plus considérables parce qu’ils augmentent à proportion de ceux qui les paient; secondement que les terres y sont mieux cultivées; enfin que le commerce y fleurit davantage parce qu’il y a plus de gens qui y ont une fortune à faire...»
En effet, «quand il n’y a que le nombre de gens suffisants pour la culture des terres, il faut que le commerce périsse, et lorsqu’il n’y a que celui qui est nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la culture des terres manque, c’est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps, parce qu’on ne s’attache jamais à l’un que ce ne soit aux dépens de l’autre. Quant aux pays catholiques, non seulement la culture des terres y est abandonnée, mais même l’industrie y est pernicieuse; elle ne consiste qu’à apprendre cinq ou six mots d’une langue morte. Dès qu’un homme a cette provision par devers lui, il ne doit pas s’embarrasser de sa fortune: il trouve dans le cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté des sueurs et des peines. Ce n’est pas tout, les dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l’État; c’est une société de gens avares qui prennent toujours et ne rendent jamais; ils accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses tombent, pour ainsi dire, en paralysie; plus de circulation, plus de commerce, plus d’arts, plus de manufactures.»
Ce rude réquisitoire contient beaucoup de vérités et quelques erreurs. Il n’est pas douteux que les biens de mainmorte sont un «gouffre» dans un État. Il faut combiner l’impôt qui les frappe de telle sorte que ce qu’ils auraient donné à l’État en un siècle, s’ils avaient été entre les mains de particuliers et soumis au droit de mutation, ils le donnent exactement et intégralement;--et ce n’est pas un calcul difficile à faire.
Il n’est pas douteux, non plus, que, même ce caractère de mainmorte étant corrigé par l’accroissement de l’impôt qui frappe lesdits biens, il reste encore qu’une association ayant un intérêt moins urgent à cultiver d’une manière intensive, son bien rend moins à la communauté que celui, à le supposer de même étendue, qui appartient à des particuliers. Ceci est la question de «propriété d’agrément». La propriété d’agrément, qu’elle soit à un grand seigneur ou à des moines, doit être frappée d’un impôt tel qu’elle rende à l’État en dix ans ce que lui aurait rendu une propriété de rapport et de culture intensive;--et ce n’est pas un calcul difficile à faire.
Ces deux précautions financières prises, d’une part je ne vois pas que le bien appartenant à une association ou à un grand seigneur soit encore un gouffre pour l’État; et je vois d’autre part que, pressés ainsi par l’impôt, grand seigneur ou association, ou bien se déferont d’un bien trop onéreux et le rendront à la masse des petits propriétaires, cultivateurs énergiques;--ou bien le feront travailler eux-mêmes et l’exploiteront tout aussi énergiquement que les petits propriétaires, _ce qui sera un bien_, les avantages de la grande culture étant joints à ceux de la culture intensive.
Enfin il y a la question de la surpopulation, que Montesquieu tranche un peu vite. Il faut une surpopulation, croit Montesquieu, pour qu’il y ait beaucoup de gens qui «aient leur fortune à faire» et pour qu’il y en ait trop pour les besoins de l’agriculture, afin qu’un certain nombre soient rejetés sur le commerce, l’industrie, l’invention. Rien n’est plus vrai. On pourrait même ajouter qu’il faut dans un pays plus de gens qu’il n’en faut pour l’agriculture, pour l’industrie et pour le commerce, afin qu’il y en ait pour la colonisation et l’exploration et la découverte et l’expansion, en un mot, du pays en dehors de soi. Tout cela est juste; mais il y a une limite, et la surpopulation ne doit être qu’assez légère; car si elle est excessive elle est misère particulière et misère générale: misère particulière, cela va de soi, misère générale parce que les surproduits qui ne trouvent pas l’emploi de leurs forces retombent en poids mort sur la communauté et deviennent des parasites sociaux.
Les pays protestants sont précisément un exemple de cette factice prospérité. Ils ont surproduit en hommes, ce qui a eu chez eux comme correctif nécessaire l’émigration continue. C’est un bien, dira-t-on, l’émigration faisant la colonie, et la colonie s’ajoutant à la mère patrie. Mais jamais une colonie nombreuse et vaste ne demeure unie à la mère patrie; et que reste-t-il à l’Angleterre d’avoir fait, par surproduction d’hommes, l’Amérique qui s’est détachée d’elle; et que reste-t-il à l’Allemagne d’avoir, par surproduction d’hommes, peuplé cette même Amérique qui ne songe aucunement à la soutenir ou à la défendre?
Il manque à Montesquieu d’avoir lu Malthus pour avoir les yeux ouverts des deux côtés et pour connaître les dangers de la surpopulation autant que les dangers de la population insuffisante. Il faut favoriser une surpopulation limitée, qui donne un peu plus d’hommes qu’il n’en faut pour l’agriculture, le commerce, l’industrie, de manière à en avoir pour une émigration limitée aussi, laquelle permette, non la colonisation proprement dite, mais l’exploitation de pays étrangers par des hommes peu nombreux toujours rattachés à la mère patrie.
Cette surpopulation limitée, vous n’avez pas besoin, pour qu’elle vous soit donnée, d’abolir la religion catholique, le célibat des prêtres et les ordres religieux. Vous n’avez qu’à combattre le trop de moines, le trop de grands seigneurs, le trop d’oisifs et même le trop de célibataires, par les mesures exclusivement financières que j’indiquais plus haut. Le principe c’est de _frapper l’inutile_; c’est de frapper la terre inutile, l’homme inutile, la femme inutile. En les imposant, les uns et les autres, plus que les autres, selon une proportion équitable et de telle manière qu’ils rendent autant à l’État que s’ils étaient utiles spontanément, d’abord l’État ne perd rien, ensuite vous en diminuez le nombre et le réduisez à ce qu’il est indifférent _et même utile_ qu’il soit.
Car il ne faut pas oublier que, à la condition qu’il soit réduit à la portion congrue, l’inutile lui-même a son utilité sociale. Il n’est pas nécessaire que toute la terre d’un pays soit un champ de betteraves, et quelques jardins et même quelques parcs n’y sont pas de trop pour mettre dans les imaginations quelque notion de beauté.--Il n’est pas nécessaire que tous les hommes et toutes les femmes aient des enfants et il en faut, soit pour aider et soulager ceux qui en ont trop, soit pour faire office d’art, de science, de lettres, d’invention, de prédication, office utile encore, et au premier chef, à la communauté. C’est toujours le raisonnement d’Adolphe Thiers défendant une cause, du reste mauvaise, celle de l’exemption du service militaire. Mesurant d’un coup d’œil sa très petite taille, il disait en souriant: «Moi, j’ai fait un assez bon avocat et j’aurais fait un assez piètre soldat. Eh bien, comme militaire, je me suis fait remplacer, et comme avocat j’ai plaidé moi-même.» De même il n’est pas si mauvais qu’un certain nombre d’hommes, qui auraient fait d’assez mauvais pères de famille, ne l’aient point été, à la condition qu’ils aient rendu d’autres services, et particulièrement signalés, au pays. Je n’en veux nullement à un savant, s’il a cru qu’une femme l’empêcherait de travailler, ce qui était une hypothèse, mais raisonnable, d’être resté consacré à la seule science; je n’en veux nullement à Dom Calmet de n’avoir fait que des livres. Mais il faut être Dom Calmet; oui, et il faut payer en proportion de ce que le célibat vous ôte de charges; oui, encore.
Sous ces réserves, Montesquieu est dans le vrai. Il y est surtout au temps où il écrit et où moines inutiles, ignorants, ne rendant aucun service à l’État, possédant trop et ne cultivant pas ce qu’ils possédaient, et encore soustraits en une large mesure aux charges de l’impôt au lieu d’y être triplement soumis, étaient, comme il le dit fort bien, un fléau pour la société et un gouffre au sein de l’État.
Je n’ai pas besoin de dire--mais cependant on peut l’avoir oublié--que, dès les _Lettres Persanes_, Montesquieu a protesté avec énergie, ce qui est excellent, et avec esprit, ce qui est meilleur encore, contre la stupide révocation de l’Édit de Nantes, qu’on recommence, en sens inverse, aux jours où nous sommes: «Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman avaient formé le dessein d’obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume, ou de se faire mahométans, dans la pensée que notre Empire serait toujours pollué tant qu’il garderait dans son sein ces infidèles. C’était fait de la grandeur persane si dans cette occasion l’aveugle dévotion avait été écoutée... En proscrivant les Arméniens on pensa [on fut sur le point de] détruire en un seul jour tous les négociants et presque tous les artisans du royaume... Les persécutions que les mahométans zélés ont fait aux Guèbres les ont obligés à passer en foule dans les Indes et ont privé la Perse de cette industrieuse nation... Il ne restait à la dévotion qu’un second coup à faire, c’était de ruiner l’industrie, moyennant quoi l’Empire tombait de lui-même et avec lui, par une suite nécessaire, cette même religion qu’on voulait rendre si florissante.»
Et enfin, dans ces mêmes _Lettres Persanes_, Montesquieu a défendu la tolérance et même la liberté de conscience, non seulement en droit, mais comme chose éminemment utile à l’État.
En droit il dit: «Quand il n’y aurait pas de l’inhumanité à affliger la conscience des autres, quand il n’en résulterait aucun des mauvais effets qui en germent à milliers, il faudrait être fou pour s’en aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans doute que parce qu’il ne changerait pas la sienne si on voulait l’y forcer. Il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu’il ne ferait pas lui-même peut-être pour l’empire du monde.»
En considération de l’intérêt de l’État, il dit: «S’il faut raisonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s’il n’est pas bon que dans un État il y ait plusieurs religions. On remarque que ceux qui vivent dans la religion tolérée se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante, parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leurs richesses, ils sont portés à en acquérir par leur travail et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles.»--En un mot, ils ne peuvent pas être fonctionnaires, et il est bon qu’il y ait dans l’État un bon nombre d’hommes qui ne puissent pas même être tentés d’être fonctionnaires. Ils s’ingénient à être utiles. Ils songent à rendre des services à l’État, au lieu de songer à lui en demander. Ils cultivent les terres, ils font du commerce, ils font des inventions. Il est à remarquer que le fonctionnaire n’invente rien et que même on ne serait pas satisfait qu’il inventât quelque chose. Ils pensent par eux-mêmes. On a cru remarquer que le fonctionnaire ne pense point, et que même on ne serait pas très satisfait qu’il pensât.--Cette utilité des religions condamnées, mais tolérées, se retrouve aujourd’hui dans l’utilité, qu’on ne comprend pas assez, des partis politiques. Il n’est pas mauvais, quoi qu’on en puisse croire, qu’il y ait des partis politiques dans une nation. Celui qui l’emporte, quel qu’il soit, voudrait anéantir tous les autres. Trop faible pour le faire, il les exclut, au moins, des fonctions de l’État. Cela n’est pas sans un bon effet. Il y a une partie de la nation, restreinte, à la vérité, qui ne songe pas à être percepteur et qui alimente par son travail les caisses de la perception.
La multiplicité des religions a d’autres avantages pour l’État, qui sont plus grands encore. «Comme toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société, il est bon qu’elles soient observées avec zèle. Or, qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur multiplicité? Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend jusqu’aux particuliers: chacun se tient sur ses gardes et craint de faire des choses qui déshonoreraient son parti et l’exposeraient aux censures, impardonnables, du parti contraire. Aussi a-t-on toujours remarqué qu’une secte nouvelle, introduite dans un État, était le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de l’ancienne[11].» Le prince doit donc souffrir plusieurs religions différentes dans ses États; il a intérêt à les souffrir. Elles se combattent entre elles, se corrigent les unes les autres et ne le combattent pas. «Il n’y en a aucune qui ne prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission.»
[11] Bien remarquer ce dernier passage. Montesquieu le contredira plus tard, ou semblera le contredire.
Ceci est assez contestable, et l’on a remarqué de temps en temps quelques catholiques et quelques protestants qui prêchaient le régicide. Qui veut trop prouver risque de compromettre ce qu’il prouve. Ce qu’il faudrait dire peut-être, c’est que les religions diverses qui sont dans un État s’appuient tour à tour sur le pouvoir, craignent toujours, à moins d’être décidément persécutées, de se l’aliéner, espèrent toujours, à moins d’être décidément persécutées, se le concilier, et, dans cette rivalité, comme dans celle de leur propagande spirituelle, se neutralisent les unes les autres.
Mais la diversité et la multiplicité des religions suscitent des guerres religieuses, et les guerres religieuses sont la peste la plus désastreuse d’un État. Il est vrai, mais «qu’on y prenne bien garde, ce n’est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c’est l’esprit d’intolérance qui animait celle qui se croyait la dominante. C’est cet esprit de prosélytisme que les Juifs ont pris des Égyptiens, et qui d’eux est passé comme une maladie épidémique aux Mahométans et aux Chrétiens.»
Il faut donc accepter toutes les religions, aimer qu’elles se multiplient et non seulement ne pas avoir de religion d’État et ne pas mettre l’État au service d’une religion, mais tenir en bride la religion dominante et réprimer ses tendances envahissantes.
On voit ici très précisément, je ne dirai pas le mépris de Montesquieu pour les majorités, mais le peu de cas qu’il en fait en matière spirituelle. Il était détestable de reconnaître une religion comme religion d’État. Il était mauvais encore de déclarer une religion religion de la majorité des Français. En religion comme en toutes choses qui sont de pensée, il n’y a pas de majorité, ou, si l’on aime mieux, la majorité n’est pas présomption de vérité. La majorité est une question de fait; elle est un expédient de pratique: on se compte pour ne pas se battre; mais, en fait d’opinion, la majorité ne doit donner à une idée aucune prééminence, et toutes les opinions doivent être acceptées et respectées par l’État à titre égal. Il ne faut donc ni religion d’État, ni religion de la majorité des citoyens.
Encore moins faut-il,--car ce serait la même chose, mais plus irrationnel et un peu burlesque,--que l’État lui-même se proclame religion et qu’il ait la prétention de vouloir qu’on croie ce qu’il croit lui-même et d’exiger qu’on pense ce qu’il pense. Ce serait alors, non seulement religion d’État, mais État-Religion, non seulement État se mettant au service d’une religion; mais État se mettant au service de _sa_ religion; ce serait le Papisme pur ou le despotisme théocratique des empereurs de Byzance.
Il y a à cela plusieurs inconvénients: le premier est que c’est absurde; mais c’est le moindre; le plus grave c’est que les religions, à ce régime, se transforment en partis politiques, comme à Byzance, naturellement, et qu’on est d’une religion ou d’une autre, selon qu’on est pour le gouvernement ou contre lui, et cela dégrade les religions et leur ôte tout ce qu’elles ont de bon, et d’autre part donne aux partis l’âpreté et la fureur de sectes religieuses. Comme dit Montesquieu quelque part[12], «cela donne à l’État de mauvais sujets et de mauvais fidèles». Il y a peu d’États plus mauvais que ceux qui sont gouvernés dans cet esprit.
[12] _Esprit_, XXV, 11.
La plupart des gouvernements ont, cependant, au moins cette tendance; mais surtout ceux des pays où l’esprit catholique a longtemps dominé et où chaque gouvernement, comme par atavisme, se prend pour un Louis XIV, prétend que ses sujets doivent penser comme lui, estime qu’il y va de l’État si les sujets ont une seule idée différente de celles de Sa Majesté; et pratique la religion d’État, même sans le savoir, par une sorte de tradition, d’aptitude innée, de geste machinal et de mouvement réflexe.
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Des _Lettres Persanes_ à _l’Esprit des Lois_ la pensée de Montesquieu relativement aux choses religieuses a un peu changé. Il a toutes ses idées anciennes et essentielles sur cet objet; mais il en a quelques-unes de nouvelles.
Plus que jamais il est pour la liberté de conscience et pour la liberté des cultes, et d’autre part pour la correction rigoureuse de l’abus des biens de mainmorte. Il est pour la liberté de conscience jusque-là qu’il abolit les lois de sacrilège, si tant est qu’elles existassent (car ce fut contesté), d’après lesquelles furent condamnés La Barre et d’Étallonde. La façon dont il les abolit est bien spirituelle. Il commence par mettre les crimes contre la religion au premier rang de tous les crimes: «Il y a quatre sortes de crimes. Ceux de la première espèce choquent la religion, ceux de la seconde les mœurs, ceux de la troisième la tranquillité, ceux de la quatrième la sûreté des citoyens.»--Puis il pose en principe que les peines que l’on inflige «doivent dériver de la nature de chacune de ces espèces».--Puis il divise les crimes contre la religion en deux classes: il y a ceux qui l’attaquent directement, les sacrilèges; il y a ceux qui en troublent l’exercice. Ceux qui ne font qu’en troubler l’exercice doivent être renvoyés à la catégorie des délits qui choquent la tranquillité des citoyens et punis de peines très faibles. Restent les sacrilèges. Eh bien, la peine qui les frappera «doit dériver de la nature du crime» et par conséquent elle doit consister «dans la privation de tous les avantages que donne la religion; l’expulsion hors des temples; la privation de la société des fidèles, les exécrations, les détestations, les conjurations».--Et voilà le sacrilège moins puni, socialement, que le fait d’avoir troublé l’exercice du culte; et il n’y a rien, à mon avis, de plus raisonnable.
Il est amusant de rapprocher cette consultation de celle que Frédéric II a donnée à Voltaire au sujet de l’affaire La Barre. Frédéric est moins indulgent que Montesquieu; mais il y a à parier qu’il se rappelle _l’Esprit des Lois_: «La scène qui s’est passée à Abbeville est tragique; mais n’y a-t-il pas de la faute de ceux qui ont été punis? Faut-il heurter de front les préjugés que le temps a consacrés dans l’esprit des peuples? Et, si l’on veut jouir de la liberté de penser, faut-il insulter à la croyance établie?... Si votre Parlement a sévi contre ce malheureux jeune homme qui a frappé le signe que les chrétiens révèrent comme le symbole de leur salut, accusez-en les lois du royaume. C’est selon ces lois que tout magistrat fait serment de juger; il ne peut prononcer sa sentence que selon ce qu’elles contiennent, et il n’y a de ressource pour l’accusé qu’en prouvant qu’il n’est pas dans le cas de la loi. _Si vous me demandiez si j’aurais prononcé un arrêt aussi dur_, je vous dirais que non et que, selon mes lumières naturelles, _j’aurais proportionné la punition au délit_. Vous avez brisé une statue, je vous condamne à la rétablir; vous n’avez pas ôté le chapeau devant le curé de la paroisse qui portait ce que vous savez; je vous condamne à vous présenter quinze jours consécutifs sans chapeau à l’église; vous avez lu les ouvrages de M. de Voltaire; oh! ça, monsieur le jeune homme, il est bon de vous former le jugement; pour cet effet on vous enjoint d’étudier la _Somme_ de saint Thomas d’Aquin...»--Dans une autre lettre: «... Ce qui vient d’arriver à Abbeville est d’une nature bien différente [de l’affaire Calas]. Vous ne contesterez pas que tout citoyen doit se conformer aux lois de son pays. Or, il y a des punitions établies par les législateurs pour ceux qui troublent le culte adopté par la nation. La discrétion, la décence, surtout le respect que tout citoyen doit aux lois, obligent donc de ne point insulter au culte reçu et d’éviter le scandale et l’insolence. Ce sont ces lois de sang qu’on devrait réformer en proportionnant la punition à la faute; mais tant que ces lois rigoureuses demeureront établies, les magistrats ne pourront pas se dispenser d’y conformer leur jugement... Nous connaissons les crimes que le fanatisme de religion a fait commettre. _Gardons-nous d’introduire le fanatisme dans la philosophie._ Son caractère doit être la douceur et la modération. Elle doit plaindre la fin tragique d’un jeune homme qui a commis une extravagance; elle doit démontrer la rigueur excessive d’une loi faite dans un temps grossier et ignorant; mais il ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions ni qu’elle fronde les juges qui n’ont pas pu juger autrement qu’ils ont fait... La tolérance dans une société doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu’il veut; mais cette tolérance ne doit pas s’étendre à autoriser l’effronterie de jeunes étourdis qui insultent audacieusement à ce que le peuple révère. Voilà mes sentiments, qui sont conformes à ce qu’assurent la liberté et la sûreté publique, premier objet de toute législation.»
Au fond le philosophe de la Brède et le roi de Prusse sont à peu près d’accord. Montesquieu veut qu’on punisse le sacrilège s’il a troublé l’exercice du culte ou la tranquillité publique. Frédéric veut qu’on punisse le sacrilège, même, semble-t-il, s’il n’a pas troublé la tranquillité publique, en tant qu’insulte à la conscience des citoyens; mais qu’on le punisse, du reste, légèrement. En fait la loi rédigée par Montesquieu et celle qu’aurait rédigée Frédéric II auraient les mêmes résultats. Toutes les fois qu’un sacrilège est _vu_, il insulte à la conscience des citoyens et trouble la tranquillité publique, et par conséquent il serait puni et par Montesquieu et par Frédéric.
Resterait le sacrilège secret et qui n’aurait été vu par personne, et celui-ci Frédéric le condamnerait encore et Montesquieu non. Mais ce cas-là existe à peine. Vous avez, la nuit, insulté une église, sans que personne vous ait vu ni entendu; quelque loi qui ait été rédigée, vous y échappez. Mais vous insultez de jour un temple ou une église devant témoins, vous excitez un haro, vous troublez la tranquillité publique, et vous tombez sous la loi de Montesquieu comme sous celle de Frédéric.
Même vous avez, la nuit, souillé une église. S’il reste des traces, il y a clameur, il y a tranquillité publique troublée, et vous tombez sous la loi, et de Montesquieu et de Frédéric, si l’on vous découvre. D’Étallonde aurait été condamné selon Montesquieu aussi bien que par Frédéric; car s’il a été dénoncé comme ayant battu un crucifix et s’il a été convaincu de l’avoir fait, c’est qu’il avait été vu le battant, et dès lors il y avait et insulte à la conscience des citoyens et tranquillité publique troublée.
Pour ce qui est de la liberté de conscience absolue, Montesquieu est moins affirmatif dans _l’Esprit des Lois_ que dans les _Lettres Persanes_. On se rappelle que dans celles-ci il avait vanté la multiplicité des religions comme une chose excellente pour l’État, et dit en passant: «Aussi a-t-on remarqué qu’une secte nouvelle, introduite dans l’État, était le moyen le plus sûr pour corriger les abus de l’ancienne»; d’où l’on pouvait conclure que l’intérêt du Prince est de favoriser l’introduction dans l’État de sectes nouvelles.--C’est pourtant ce de quoi Montesquieu n’est point partisan dans _l’Esprit des Lois_: «Lorsque les lois d’un État ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu’elles les obligent aussi à se tolérer entre elles... Comme il n’y a guère que les religions intolérantes qui aient un grand zèle pour s’établir ailleurs, parce qu’une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à sa propagation, ce sera une très bonne loi civile, lorsque l’État est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l’établissement d’une autre. Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de religion: quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l’y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer.»
Je ne vois pas trop ce qui a pu inspirer à Montesquieu ce «principe fondamental», restrictif de la liberté. Il autorise les persécutions des empereurs romains contre le christianisme naissant; il autorise les persécutions des rois et reines français et anglais contre le protestantisme naissant.--Et qu’est-ce que c’est que «recevoir une nouvelle religion» et «la tolérer quand elle est établie»? On ne reçoit pas une religion nouvelle; on s’aperçoit qu’elle existe quand déjà elle est «établie». Faut-il, à ce moment, la persécuter, sous prétexte de ne pas la recevoir, ou la tolérer, sur cette raison qu’elle est établie? Où est la limite? Où est la date?--Fera-t-on intervenir la question de nombre? Dira-t-on qu’est tenue pour religion «s’introduisant» une religion qui n’a encore dans le pays que peu d’adeptes? Alors où est la limite? Où est le chiffre? Et nous retombons dans cette considération de majorité et de minorité que nous avons vu qui, de l’avis même de Montesquieu, ne doit pas intervenir dans les questions de choses spirituelles.
Le «principe fondamental» de Montesquieu n’est pas rationnel; il n’est pas conforme à ses idées générales; il n’est pas facilement applicable: il est arbitraire; il autorise toutes les persécutions et toutes les violences de la religion dominante contre les autres.
Mais si Montesquieu semble avoir fait un pas en arrière depuis les _Lettres Persanes_ à certain point de vue, à d’autres égards sa pensée semble s’être élargie depuis 1720. Il ne répète plus que le Catholicisme par lui-même est une cause de dépopulation et de ruine dans un État; il se contente de dire, et dans cette mesure sa pensée est très acceptable et n’est que parfaitement juste: «Le mal incurable est quand la dépopulation vient de longue main... Les pays désolés par le despotisme et _par les avantages excessifs du clergé sur les laïques_ en sont deux grands exemples.»
Et, d’autre part, il s’est aperçu qu’il y a un certain «droit politique» et un certain «droit des gens» qui sont nés du Christianisme et qui constituent un grand progrès: «La religion chrétienne est éloignée du pur despotisme: c’est que la douceur, étant si recommandée dans l’Évangile, elle s’oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se ferait justice et exercerait ses cruautés... Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides et par conséquent moins féroces. Le prince compte sur ses sujets et les sujets sur le prince. Chose admirable, la religion chrétienne qui semble n’avoir d’objet que la félicité de l’autre vie fait encore notre bonheur dans celle-ci... Que, d’un côté, l’on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains, et de l’autre la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs; et Timur et Gengiskan qui ont dévasté l’Asie, et nous verrons que nous devons au Christianisme _et dans le gouvernement un certain droit politique et dans la guerre un certain droit des gens_, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. C’est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses: la vie, la liberté, la loi, les biens et toujours la religion, lorsqu’on ne s’aveugle pas soi-même.»
C’est ici une des pensées les plus profondes de Montesquieu; et la vérité, plus précise encore, c’est que le Christianisme, en contestant le droit absolu de l’État sur toute la personne de ceux qu’il contient ou de ceux qu’il conquiert, a fondé les _Droits de l’homme_. Et, comme on le pense bien, c’est ici aussi qu’est la plus considérable divergence entre Montesquieu et Voltaire, celui-ci, comme nous le verrons plus tard, considérant l’antiquité comme infiniment supérieure aux temps modernes, précisément par la raison qu’entre elle et eux a paru le Christianisme qui a déchaîné tous les maux sur le monde.
Pour ce qui est des différences, secondaires en considération de ce qu’ils ont de commun, qui existent entre le culte catholique et le protestant, Montesquieu estime que «l’esprit d’indépendance et de liberté» qui anime les peuples du Nord les prédestinait au protestantisme et que l’esprit, plutôt contraire, qui anime les peuples du Sud, les retenait dans la religion romaine.
L’idée est contestable. Je ne crois pas qu’il y ait un peuple plus naturellement né pour la servilité, que le peuple allemand[13]; ni qu’il y ait de peuple plus indépendant que l’Espagnol, que l’Italien du Nord, avec toutes ses républiques orageuses, que le Français lui-même précisément dans la partie de son histoire qui a précédé l’établissement du protestantisme ou qui a coïncidé avec lui. C’est ailleurs que dans les mœurs politiques, c’est dans les mœurs intimes et domestiques qu’il faut chercher la raison pourquoi l’Allemand et l’Anglais sont devenus si facilement protestants, l’Espagnol et l’Italien sont demeurés catholiques et les Français se sont séparés en deux fractions presque égales; car encore ne faut-il pas oublier que c’est ainsi qu’ont eu lieu les choses et que les Français ne sont devenus nation en majorité catholique qu’au bout d’un siècle, et quand l’une des fractions a eu la victoire sur l’autre et a mis à profit sa victoire.
[13] Cf. Nietzsche, _Aurore_, ch. 207.
Montesquieu ne me paraît pas beaucoup plus heureux quand il compare le luthéranisme et le calvinisme, et quand il dit que «Luther, ayant pour lui de grands princes, n’aurait guère pu leur faire goûter une autorité ecclésiastique qui n’aurait point eu de prééminence extérieure; et que Calvin ayant pour lui des peuples qui vivaient dans des républiques, _ou des bourgeois obscurcis dans des monarchies_, pouvait fort bien ne pas établir des prééminences et des dignités.»--Il oublie que, en France, ce sont précisément les princes et la noblesse qui ont été les principaux partisans et appuis de Calvin.
Montesquieu me paraît plus dans le vrai, quand,--parce qu’il a eu, depuis les _Lettres Persanes_, sa conception des corps intermédiaires, garanties et gardiens des libertés publiques,--il s’aperçoit que les Églises sont précisément au nombre de ces corps intermédiaires si précieux: «Autant le pouvoir du clergé est dangereux dans une République, autant est-il convenable dans une Monarchie, surtout dans celles qui vont au despotisme. Où en seraient l’Espagne et le Portugal depuis la perte de leurs lois sans ce pouvoir qui arrête seul la puissance arbitraire? Barrière toujours bonne lorsqu’il n’y en a point d’autres: car, comme le despotisme cause à la nature humaine des maux effroyables, le mal même qui le limite est un bien. Comme la mer, qui semble vouloir couvrir toute la terre, est arrêtée par les herbes et les moindres graviers qui se trouvent sur le rivage, ainsi les monarques, dont le pouvoir paraît sans bornes, s’arrêtent par les plus petits obstacles et soumettent leur fierté naturelle à la plainte et à la prière.»
La comparaison est radicalement fausse; mais l’idée est juste. Voltaire n’a pas eu assez de railleries contre cette idée, comme nous verrons plus loin; mais ses railleries elles-mêmes ne sont pas sans provoquer quelques objections. Tout gouvernement (ce que semble oublier un instant Montesquieu) «va au despotisme», et parmi les corps intermédiaires qui peuvent l’arrêter sur cette pente, nul n’y est plus propre qu’un pouvoir spirituel qui a de l’influence sur les âmes et sur les volontés et qui persuade aux sujets, maxime odieuse à tout despotisme, qu’ils ont quelque chose d’eux-mêmes à refuser à l’État et sur quoi l’État ne doit pas avoir de prise.
Ajoutons, pour être complet, que, dans _l’Esprit des Lois_ comme dans les _Lettres Persanes_, Montesquieu se montre inquiet relativement aux biens de mainmorte et donne des avis pressants pour combattre ce fléau: «Les familles particulières peuvent périr; ainsi les biens n’y ont pas une destination perpétuelle. Le clergé est une famille qui ne peut périr; les biens y sont donc attachés pour toujours et n’en peuvent pas sortir. Les familles particulières peuvent s’augmenter; il faut donc que leurs biens puissent croître aussi. Le clergé est une famille qui ne doit point s’augmenter; les biens doivent donc y être bornés... Ces acquisitions sans fin paraissent aux peuples si déraisonnables que celui qui voudrait parler pour elles serait regardé comme un imbécile... Dans quelques pays d’Europe la considération des droits des seigneurs a fait établir en leur faveur un droit d’indemnité sur les immeubles acquis par les gens de mainmorte. L’intérêt du prince lui a fait exiger un droit d’amortissement dans le même cas... En France où ce droit et celui d’indemnité sont établis, le clergé a moins acquis qu’ailleurs, et l’on peut dire que la prospérité de cet État est due en partie à l’exercice de ces deux droits. _Augmentez-les, ces droits_, et arrêtez la mainmorte, s’il est possible.»
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En résumé, à travers quelques contradictions, Montesquieu, anticlérical et même antireligieux, est partisan de la liberté de conscience absolue et de la liberté des cultes complète;--croit que la multiplicité des religions est un bien pour les religions, pour le pays et pour l’État;--voit dans les Églises des corps intermédiaires salutaires pour le pouvoir et bons garants des libertés publiques;--croit que les Droits de l’homme et le Droit des peuples ont été inventés par le Christianisme; est partisan de tout ce qui peut gêner et réduire les biens de mainmorte.--Là, comme ailleurs, Montesquieu a posé les principes mêmes de la doctrine libérale.