‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 28 sur 34 · II

II

Ce n’est pas dans l’_Émile_ qu’il faut chercher les idées de Rousseau relativement au rôle de l’État dans l’éducation; car, intentionnellement, l’auteur a écarté l’État de la question. L’idée fondamentale de l’_Émile_ est précisément qu’il faut soustraire l’enfant à la société, qui ne pourrait que le corrompre; et par conséquent l’État n’intervient en aucune façon dans l’éducation qu’on donne à Émile. Dans l’_Émile_, Rousseau suppose un père de famille du XVIIIe siècle, qui, convaincu que la société dont il fait partie est complètement gangrenée, que lui-même ne pourrait donner à son fils que des défauts, des vices, des sentiments faux et des idées fausses, confie son fils à un ange, non pas pour l’instruire, car il ne faut pas enseigner, mais pour surveiller et guider très légèrement dans cet enfant le développement naturel du cœur et de l’esprit. L’État, non seulement n’a aucun rôle dans cette affaire, mais c’est aussi loin de lui que possible qu’il faut tenter de mener à bien cette expérience.

Mais dans le _Gouvernement de Pologne_ Rousseau a exposé un système tout différent. Il est sorti de l’idéal et a condescendu à se mettre comme à la portée de la pratique et à coopérer à ce qui est possible. Aussi, dès les premiers mots, revient-il droit à Montesquieu, dont évidemment il se souvient, et qu’il copie ou plutôt qu’il traduit en style oratoire: «C’est ici l’article important. C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant en ouvrant les yeux doit voir la patrie, et jusqu’à la mort, ne doit plus voir qu’elle. Tout vrai républicain suce avec le lait de sa mère l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence; il ne voit que la Patrie; il ne vit que pour elle. Sitôt qu’il est seul, il est nul; sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus; et s’il n’est pas mort, il est pis.»

En conséquence, dans les écoles, on n’étudiera que la Patrie, son histoire, sa géographie, ses productions, ses mœurs, ses lois. En conséquence, la loi «réglera la matière, l’ordre et la forme des études». En conséquence encore, on ne confiera pas ou on n’abandonnera point la fonction d’enseigner «à des étrangers et à des prêtres». On ne la confiera pas non plus à des hommes de métier: «Gardez-vous de faire un métier de l’état de pédagogue.» On la confiera à des citoyens «tous mariés, s’il est possible, tous distingués par leurs mœurs, leur probité, leur bon sens, leurs lumières» et qui ne professeront qu’un certain temps, pour s’élever ensuite à des emplois «moins pénibles et plus éclatants». Comme les magistrats, les professeurs doivent être des politiciens stagiaires. «Cette maxime est la clef d’un grand ressort dans l’État.»

Cette éducation, ainsi comprise et ainsi organisée, doit être _intégrale_, au moins pour les gentilshommes, c’est-à-dire que le plus pauvre des gentilshommes polonais doit avoir le droit de faire donner à ses fils l’éducation la plus élevée et la plus complète: «Je n’aime point ces distinctions de collèges et d’académies, qui font que la noblesse riche et la noblesse pauvre sont élevées différemment et séparément. Tous étant égaux par la constitution de l’État doivent être élevés ensemble et de la même manière; et si l’on ne peut établir une éducation publique tout à fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les pauvres puissent payer.»