‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 29 sur 34 · III

III

Voltaire n’a jamais parlé d’éducation que pour dire, comme nous l’avons rapporté ailleurs, qu’il n’était pas mauvais que les Jésuites élevassent les petits Français concurremment avec les Universités, parce que «l’émulation est une belle chose».--Il déplore, en un endroit, l’esprit de routine qui est celui de l’Université de Paris et des autres, encore en 1735: «A l’égard de notre Université, elle ne sait pas encore ce que c’est que Newton. C’est une chose déplorable qu’il ne soit jamais sorti un bon livre des Universités de France et qu’on ne puisse seulement trouver chez elles une instruction passable de l’astronomie, tandis que l’université de Cambridge produit tous les jours des livres admirables de cette espèce. Aussi, ce n’est pas sans raison que les étrangers regardent la France comme la crème fouettée de l’Europe. Je souhaiterais que les Jésuites, qui ont les premiers fait entrer les mathématiques dans l’instruction des jeunes gens, fussent aussi les premiers à enseigner des vérités si sublimes, qu’il faudra bien qu’ils enseignent un jour, quand il n’y aura plus d’honneur à les connaître, mais seulement de la honte à les ignorer.»

Il a jeté quelque part, sur l’éducation des filles, une boutade qui est piquante, un peu amère, non sans bon sens, et qu’on peut relever pour mémoire et divertissement: «... Vous êtes bien raisonnable pour votre âge. Comment pouvez-vous avoir un tel empire sur vous-même?--Ce que j’ai de raison, je le dois à l’éducation que m’a donnée ma mère. Elle ne m’a point élevée dans un couvent, parce que ce n’est point dans un couvent que j’étais destinée à vivre... J’entends dire que dans ces couvents, comme dans la plupart des collèges où les jeunes gens sont élevés, on n’apprend guère que ce qu’il faut oublier pour toute sa vie; on ensevelit dans la stupidité les premiers de nos beaux jours. Vous ne sortez guère de votre couvent que pour être promise à un inconnu qui vient vous épier à la grille; quel qu’il soit, vous le regardez comme un libérateur, et fût-ce un singe, vous vous croyez trop heureuse; vous vous donnez à lui sans le connaître, vous vivez avec lui sans l’aimer et bientôt après les deux parties se repentent. Ma mère m’a crue digne de penser de moi-même et de choisir un jour un époux moi-même. Si j’étais née pour gagner ma vie, elle m’aurait appris à réussir dans les ouvrages convenables à mon sexe; née pour vivre dans la société, elle m’a fait instruire de bonne heure dans tout ce qui regarde la société; elle a formé mon esprit, en me faisant craindre les écueils du bel esprit; elle m’a menée à tous les spectacles choisis qui peuvent inspirer le goût sans corrompre les mœurs... et j’ose dire que ces instructions, qu’on ne regarde que comme des amusements, m’ont été plus utiles que les livres. Enfin ma mère m’a toujours regardée comme un être pensant, dont il fallait cultiver l’âme et non comme une poupée qu’on ajuste, qu’on montre et qu’on renferme le moment d’après.»