‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 31 sur 34 · III

III

Montesquieu s’est très diligemment occupé de la question. Il a été frappé d’abord de l’état de guerre perpétuelle ou de paix armée, c’est-à-dire de guerre perpétuelle, où était déjà l’Europe de son temps et qui était une cause de misère et de ruine pour tous les peuples: «Une maladie nouvelle (nouvelle?) s’est répandue en Europe; elle a saisi nos princes et leur a fait entretenir un nombre désordonné de troupes. Elle a ses redoublements et elle devient nécessairement contagieuse; car sitôt qu’un État augmente ce qu’il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs, de façon qu’on ne gagne rien par là que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu’il pourrait avoir si ses peuples étaient en danger d’être exterminés et on nomme paix cet état d’effort de tous contre tous. Il est vrai que c’est cet état d’effort qui maintient principalement l’équilibre, parce qu’il éreinte les grandes puissances. Aussi l’Europe est-elle si ruinée que les particuliers qui seraient dans la situation où sont les trois grandes puissances de cette partie du monde les plus opulentes, n’auraient pas de quoi vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de tout l’univers; et bientôt, à force d’avoir des soldats, nous n’aurons plus que des soldats et nous serons comme les Tartares. Les grands princes, à force d’acheter les troupes des plus petits, cherchent de tous côtés à payer des alliances, c’est-à-dire presque toujours à perdre leur argent. La suite d’une telle situation est l’augmentation perpétuelle des tributs; et, ce qui prévient tous les remèdes à venir, on ne compte plus sur les revenus; mais on fait la guerre avec son capital. Il n’est pas inouï de voir des États hypothéquer leurs fonds pendant la paix même et employer pour se ruiner des moyens qu’ils appellent extraordinaires et qui le sont si fort que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine.»

Montesquieu, dont il ne faut lui faire aucun reproche, a signalé cette maladie sans indiquer aucun remède. Il n’y en a que deux, qui sont l’un et l’autre assez chimériques. C’est les États-Unis d’Europe, une fédération de toutes les grandes puissances par le désarmement; ou la conquête de tous les États d’Europe, à en excepter si l’on veut les petits, par une grande puissance qui imposerait la «paix romaine» et pourrait, au bout d’un temps assez court, après avoir désarmé tout le monde, se désarmer elle-même.--Le premier est le rêve d’un certain nombre de philanthropes qui comptent sur la persuasion; le second était peut-être celui de Napoléon Ier et serait même la seule chose, s’il l’a fait, qui le justifierait.

Montesquieu, qui ne songe guère qu’à un seul objet, c’est à savoir à la liberté, et qui n’a guère qu’une préoccupation, c’est à savoir la crainte du despotisme, s’est occupé surtout des rapports de l’armée et de l’État au point de vue du danger que l’armée peut faire courir aux libertés publiques. Il se demande s’il convient de «mettre sur une même tête les emplois civils et militaires», c’est-à-dire si l’officier ne doit être qu’officier, le général que général, ou si l’officier peut être homme politique, le général magistrat civil; et il répond, ce qui est très subtil et assez contestable, que les emplois civils et les emplois militaires doivent être unis dans la République et séparés dans la Monarchie.

«Dans les Républiques il serait bien dangereux de faire de la profession des armes un état particulier, distingué de celui qui a les fonctions civiles; et dans les Monarchies il n’y aurait pas moins de péril à donner les deux fonctions à la même personne.»

En effet, dans la République, «on ne prend les armes qu’en qualité de défenseur des lois et de la Patrie; c’est parce qu’on est citoyen qu’on se fait pour un temps soldat. S’il y avait deux états distingués, on ferait sentir à celui qui, sous les armes, se croit citoyen, qu’il n’est que soldat».

Sur quoi je dis: où serait le mal? n’est-il pas plutôt bon que celui qui «_pour un temps_» est soldat ou officier sache que, pour ce temps, il n’est que soldat ou officier et n’a point à s’occuper du gouvernement civil ou de l’administration civile ni à s’y immiscer?

Dans les Monarchies, au contraire, «les gens de guerre n’ont pour objet que la gloire ou du moins l’honneur et la fortune. On doit bien se garder de donner les emplois civils à des hommes pareils; il faut, au contraire, qu’ils soient contenus par les magistrats civils et que les mêmes gens n’aient pas en même temps la confiance du peuple et la force pour en abuser.»

Il me semble que ce danger est le même dans une République que dans une Monarchie, si même on ne pourrait pas dire qu’il est plus grand dans une République que dans une Monarchie, la monarchie ayant un monarque qui est un obstacle à l’ambition des gens de force et qui les empêche au moins d’aspirer au pouvoir suprême. C’est dans une République surtout qu’il doit être dangereux qu’un homme soit à la fois _imperator_ et _consul_; car alors il est tout, et il paraît que la République des Romains en a su quelque chose.

Ce qui trompe, peut-être, Montesquieu, ici comme quelquefois ailleurs, c’est sa conception de la «_vertu_» républicaine. Il croit que la vertu est le fondement nécessaire des Républiques, et il a raison; mais il se laisse aller à croire que cette vertu, c’est-à-dire le dévouement à la Patrie et le «renoncement», comme il dit, existe toujours dans les Républiques et dans chacun des citoyens d’une République. Voyez comme il parle: «On ne prend les armes dans la république qu’en qualité de défenseur des lois et de la patrie»; et par conséquent on n’a rien à craindre de soldats si vertueux; et même il ne serait pas bon de leur rappeler par certaines distinctions entre le civil et le militaire qu’ils sont militaires et ne sont plus citoyens; cela les détacherait, pour ainsi parler, de leur vertu. Voilà comme il raisonne, Mais peut-être son raisonnement repose-t-il sur une pensée trop optimiste. A ceux qui ont la force, l’État doit ôter les moyens d’en abuser et surtout ne pas les leur offrir. S’ils sont «vertueux», ils comprendront assez que c’est dans l’intérêt de l’État; si par hasard ils ne l’étaient pas, la précaution est bonne dans une Monarchie; elle l’est à plus forte raison dans une République.

Ailleurs, Montesquieu revient, à un point de vue un peu différent, sur cette question. Il prévoit le cas où l’armée,--soit dans une monarchie, soit dans une république; car il ne fait plus ici la distinction et plutôt parle-t-il d’une république, puisqu’il parle de la Constitution anglaise «où la république se cache sous la forme de la monarchie»--il prévoit donc le cas où l’armée aurait la tendance à confisquer le pouvoir civil à son profit. Et alors il raisonne ainsi. De qui ferez-vous dépendre l’armée? Du pouvoir législatif, ou du pouvoir exécutif? Il est dans «la nature des choses» qu’elle dépende de l’exécutif, «son fait consistant plus en action qu’en délibération». De plus il y a une chose à considérer, c’est que si l’armée dépend du pouvoir législatif, elle n’en dépendra pas; car elle n’aura pour lui aucun respect: «Il est dans la manière de penser des hommes que l’on fasse plus de cas du courage que de la timidité, de l’activité que de la prudence, de la force que des conseils. L’armée méprisera toujours un Sénat et respectera ses officiers. Elle ne fera point cas des ordres qui lui seront envoyés de la part d’un corps composé de gens qu’elle croira timides et indignes par là de lui commander.»

Il en résultera une chose peut-être assez inattendue. C’est que «sitôt que l’armée dépendra du Corps législatif, le gouvernement deviendra militaire». Cela n’est pas absolu; car il y a des circonstances particulières, que Montesquieu énumère, qui peuvent empêcher ou retarder cet effet naturel; mais cela est presque inévitable. Et si «dans le cas où l’armée est gouvernée par le Corps législatif, des circonstances particulières empêchent le gouvernement de devenir militaire, on tombera dans d’autres inconvénients. _De deux choses l’une: ou il faudra que l’armée détruise le gouvernement, ou il faudra que le gouvernement affaiblisse l’armée._ Et cet affaiblissement de l’armée aura une cause bien fatale: il naîtra de la faiblesse même du gouvernement.»

Donc l’armée doit dépendre du pouvoir exécutif. Mais alors, c’est le pouvoir exécutif qui, appuyé sur l’armée, va opprimer? Évidemment. Comment donc faire? Le seul remède est qu’il n’y ait pas une armée distincte du corps même de la nation; le seul remède, c’est l’armée nationale, l’armée qui sort de la nation pour un temps très court et qui y rentre incessamment. «Pour que celui qui exécute ne puisse pas opprimer, il faut que les armées qu’on lui confie _soient peuple et aient le même esprit que le peuple_, comme cela fut à Rome jusqu’au temps de Marius.»

Et pour que cela soit ainsi, il n’y a qu’un moyen: c’est que ceux qu’on emploie comme soldats «ne soient enrôlés que pour un an, comme il se pratiquait à Rome».

Il y aurait un autre moyen qui s’offre naturellement à l’esprit, ce serait: «si on a un corps de troupes permanent et où les soldats soient une des plus viles parties de la nation, que la puissance législative puisse le casser sitôt qu’elle le désire». Mais alors nous retombons dans le cas signalé plus haut, celui où l’armée dépend du Corps législatif, et nous avons vu qu’elle n’en dépend jamais ou qu’il est très difficile qu’elle en dépende; qu’elle méprisera les ordres venant du Corps législatif et qu’elle n’en tiendra compte; que les circonstances où le Corps législatif songera à la casser seront précisément celles où elle aura commencé à mépriser les ordres du Corps législatif, et que, séditieuse déjà, elle ne se laissera pas casser par un ordre de ces sénateurs jugés «timides et indignes de lui commander».

Il n’y a donc qu’une solution, encore que Montesquieu en indique deux, puisqu’il infirme l’une des deux en même temps qu’il la donne; il n’y a qu’une solution: l’armée nationale, faite de tous les citoyens, entrant dans l’armée pour un temps très court et rentrant incessamment dans la nation, donc, en réalité ne la quittant pas, étant peuple, restant peuple et ayant le même esprit que le peuple.

Il sera même essentiel qu’aucune classe de la nation ne soit exemptée du service militaire, afin que l’armée, non seulement soit bien, comme on dit, une image de la nation, mais soit, au vrai, la nation elle-même, et afin que l’esprit d’une certaine classe ne devienne pas l’esprit de l’armée. Il ne faudrait pas une armée composée uniquement d’ouvriers, ou une armée composée uniquement de paysans. Il faut une armée où paysans, ouvriers, bourgeois et hommes des classes supérieures soient mêlés et confondus.

Il faut aussi, à cet égard, faire grande attention au corps d’officiers. Ceux-ci ne peuvent pas appartenir aux différentes classes de la nation; il est fatal qu’ils appartiennent à la bourgeoisie et aux classes supérieures. L’armée dirigée par eux aura donc toujours, à cause d’eux, un caractère aristocratique; et voilà pourquoi, d’instinct, la démocratie tient l’armée en défiance. Les seuls remèdes à ce mal sont l’abolition de l’armée, ou la nomination des officiers par les soldats. Il est probable que dans les pays démocratiques on emploiera d’abord le second moyen, après quoi il sera inutile de recourir au premier; car l’abolition de l’armée sera chose faite.

D’ici là, et avec une armée composée de toute la nation et commandée par des officiers tirés de la classe bourgeoise et des classes supérieures, il est certain que la liberté ne court aucun péril immédiat. L’armée «méprisera» sans doute le Corps législatif, comme dit Montesquieu, parce que «c’est dans la manière de penser des hommes»; mais elle ne le renversera pas, parce que, composée d’hommes de très diverses origines et appartenant à de très divers partis, elle supportera tout naturellement ce que la nation supporte. En d’autres termes, l’armée ne sera pas un parti, et n’aura pas, par conséquent, le terrible inconvénient que présenterait un parti armé. Le jour où elle renverserait le gouvernement, ce serait le signe que toute la nation le rejette; mais alors il serait déjà tombé depuis longtemps.

N’y a-t-il pas cependant un cas où l’armée, cessant d’être, comme la nation elle-même, partagée entre plusieurs opinions se neutralisant les unes les autres, pourrait devenir un parti elle-même, et prétendre gouverner? Cette transformation de l’armée nationale en armée-parti est possible; mais il y faut des conditions multiples, très difficiles à réunir. Aucun général ne tenant à ce qu’un autre général arrive au pouvoir suprême, tout général qui prétendrait à ce pouvoir aurait pour ennemis tous les autres, et l’armée serait un parti, sans doute, mais un parti sans chef et par conséquent très inoffensif. Il faudrait donc: et que l’armée se fût pénétrée tout entière de l’esprit séditieux par horreur pour un gouvernement qu’elle ne se contenterait pas de «mépriser», mais qu’elle aurait en haine; et que le gouvernement fût faible et mal soutenu par la nation, qui compte pour quelque chose dans une armée _nationale_ toujours en contact et en commerce avec la nation; et qu’un général fût reconnu unanimement comme leur supérieur et comme leur chef, par tous les généraux de l’armée.

Pour cela il faudrait qu’il y eût eu une guerre, et une guerre glorieuse. Mais dans cette guerre glorieuse plusieurs généraux se seraient distingués et seraient en rivalité, en compétition pour le principat et se neutraliseraient, et ce serait la même chose à cet égard qu’en pleine paix. Il faudrait donc et toutes les conditions précédentes et une guerre glorieuse où _un seul_ général se serait distingué, et de telle sorte qu’il fût le chef incontesté de toute l’armée.

Le cas est évidemment très rare; il est absolument exceptionnel. Il suffit cependant qu’il puisse se produire pour que le danger existe, et c’est pour cela que les républiques, aristocratiques ou démocratiques, mais particulièrement les démocratiques, parce qu’elles sont en fait des aristocraties de petits bourgeois, redoutent infiniment la guerre, qui, malheureuse, soulèverait contre eux le peuple indigné, heureuse, pourrait leur ramener un maître en uniforme. Les républiques sont naturellement pacifiques et timides.

Sparte, Athènes et Rome ne l’ont pas été; mais c’est qu’elles étaient, on l’oublie toujours, des aristocraties et même des oligarchies, ce qui est chez nous le peuple étant chez elles des esclaves, et «la cité» étant une caste très restreinte qui avait le même tour d’esprit que la république de Venise.--Mais les républiques vraiment démocratiques ou qui sont à aristocratie très large, sont forcément timides et pacifiques pour les raisons très naturelles que j’ai dites. Toujours en proie à la terreur d’une guerre qui le renverserait en cas d’échec et qui le renverserait en cas de succès, leur gouvernement, premièrement n’attaque jamais; secondement ne prend jamais cette offensive particulière qui n’est que le moyen de prévenir l’attaque; car il est des cas où l’offensive n’est qu’une défense préalable et opportune; troisièmement ne se défend qu’à la dernière extrémité et, à cause de cela, trop tard, sur cette raison qu’une guerre même défensive est encore une terrible chance à courir d’échec ou de trop de succès.

Les républiques, au milieu de monarchies, risquent donc de manquer toutes les occasions de s’agrandir et d’accepter toutes les occasions de déchoir. «_Propter vitam vitam perdunt._» Les monarchies ont le plus grand intérêt à créer des républiques autour d’elles et à y entretenir, si elles le peuvent, l’esprit démocratique. Les républiques ont le plus grand intérêt à faire pénétrer dans les monarchies l’esprit démocratique et à les transformer en républiques.

Il va sans dire que ceci est général et non absolu; qu’il peut exister un peuple où le sentiment national soit si fort et si passionné que, en monarchie, en république, en aristocratie, en gouvernement bourgeois, en gouvernement populaire, ce peuple reste patriote et «fasse marcher» son gouvernement quel qu’il soit et quoi qu’il veuille. Dans un peuple supposé tel et supposé muni d’une armée nationale, le parti militaire semblerait dominer et l’armée semblerait commander. Ce serait pourtant mal raisonner que de le dire; car, au vrai, ce serait simplement la nation elle-même qui serait militaire et militante.

Cette nation serait extrêmement dangereuse pour ses voisins. Pour ce qui est d’elle-même, elle n’irait pas forcément au despotisme; car tous les citoyens ayant été soldats ou officiers ou l’étant encore, les chefs de l’État ne seraient point des «sénateurs timides»; mais des gens qui parleraient aux chefs militaires d’égaux à égaux et qui commanderaient avec une autorité militaire, et qui, au milieu des compétitions probables des généraux, n’auraient pas de peine à maintenir leur puissance légale.--Les États-Unis donnent quelque idée de ce peuple supposé. Il est à souhaiter, pour eux du moins, qu’ils restent militaires de cette façon-là; car un peuple trop pacifique finit toujours par être partagé par ses voisins s’il en a, ou par se partager lui-même s’il n’en a pas. Ce qui fait un peuple, ce sont ses traditions et ses souvenirs; mais c’est, pour beaucoup, l’instinct de la lutte pour la vie; car l’instinct de lutte pour la vie c’est l’instinct de la vie elle-même.

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Pour nous résumer, en ce qui est des relations de l’armée et de l’État, Voltaire ne s’en est pas occupé: Rousseau et Montesquieu ont recommandé l’armée nationale ou nation armée. Montesquieu a, de plus, indiqué qu’il y a antagonisme nécessaire entre l’armée et le gouvernement dans une république, mais que précisément, cet antagonisme, l’institution de l’armée nationale l’atténue jusqu’à le supprimer presque et jusqu’à le rendre, atténué comme il l’est, une très bonne chose; et que ceci même force une république à instituer une armée nationale, si elle veut conjurer une de ses chances de disparaître.