II
Rousseau est très patriote aussi, et d’une façon, après tout, peu différente. Il est patriote républicain, et Montesquieu nous a prouvé que c’est la plus haute manière d’être patriote et la seule manière d’être républicain. Rousseau aime son pays à lui, profondément, et il en est fier. Il s’intitule «citoyen de Genève» avec une emphase qui est touchante. Il aime les mœurs de son pays avec une candeur un peu enfantine, quoique un peu déclamatoire, qui ne déplaît pas. Tranchons le mot: il est provincial. Ses satires contre les mœurs de Paris dans la _Nouvelle Héloïse_ sont des hommages à Genève et à Chambéry. Ses colères, moitié naïves, moitié concertées, contre Voltaire corrupteur de Genève, sont d’un cabotin contre un cabotin; mais aussi, quelque peu au moins, d’un enfant du pays qui aime que son pays garde les mœurs et les usages qu’il lui a connus. C’est un provincial. Le provincialisme peut devenir un dissolvant de patriotisme, je ne l’ignore pas; mais le plus souvent il en est le gage, le signe, la preuve et la base. Rousseau est un provincial très patriote.
Remarquez, de plus, que Rousseau aime les gens qui aiment leur pays. C’est un signe, et très important. Son meilleur ouvrage, le plus sage, ou, si vous préférez, le moins chimérique, les _Considérations sur le gouvernement de Pologne_, sont d’un patriote qui aime les gens qui le sont. Il voudrait sauver la Pologne, parce que les Polonais, avec leurs défauts et leurs extravagances, sont des patriotes et des citoyens. Il ne voit pas le bien qu’il peut y avoir pour l’humanité à ce qu’un peuple libre et fier, quoique trop libre et trop fier, soit conquis par trois autocrates servis par leurs esclaves, et à ce qu’un peuple un peu fou, mais où règnent l’honneur et la vertu, soit domestiqué par des peuples où règne la crainte. C’est du patriotisme tout à fait dans le sens de Montesquieu et des hommes de 1792. C’est du patriotisme, dont tel pourra sourire; mais c’est du patriotisme sans aucun doute.