‹ La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et VoltaireChapitre 5 sur 34 · III

III

Voltaire n’a aucun patriotisme et n’a aucunement l’idée de Patrie. On s’attend que je vais citer la lettre sur Rosbach. Je vais la citer pour disculper Voltaire et pour le défendre sur ce point; car rien ne m’irrite comme la façon dont la lettre sur Rosbach a été interprétée et exploitée sottement ou perfidement contre Voltaire. Sans doute la lettre sur Rosbach n’est point une page patriotique. Voltaire était incapable d’en écrire une. Mais c’est une plaisanterie, une plaisanterie grossière, une plaisanterie à la Potsdam; et ce n’est rien de plus. La «lettre infâme» est du 2 mai 1759, c’est-à-dire de _deux ans_ après Rosbach, ce que déjà il faut remarquer. Et elle est une réponse à l’anecdote contée par Frédéric dans sa lettre du 28 avril: «... Voilà ce que me fournit ma mémoire sur ce courage que vous persiflez. Je vous assure même que j’ai vu exercer de grandes vertus dans les batailles et qu’on n’y est pas aussi impitoyable que vous le croyez. Je pourrais vous en citer mille exemples. Je me borne à un seul. A la bataille de Rosbach, un officier français, blessé et couché sur la place, demandait à cor et à cri un lavement. Voulez-vous bien croire que cent personnes officieuses se sont empressées pour le lui procurer? Un lavement anodin, reçu sur un champ de bataille, en présence d’une armée, cela est singulier; mais cela est vrai et connu de tout le monde...»

A quoi Voltaire répond gaillardement:

Héros du Nord, je savais bien Que vous aviez vu les derrières Des guerriers du roi très chrétien A qui vous tailliez des croupières. Mais que vos rimes familières Immortalisent les...

Ce n’est évidemment que badinerie un peu lourde, mais qui, replacée à sa date et après ce qui la précède et qui l’inspire, n’a absolument rien de criminel, ni même d’odieux.

C’est ailleurs qu’on est bien forcé de voir que Voltaire n’avait pas l’idée de ce que peut être patrie, ni aucun sentiment patriotique. L’article _Patrie_ dans le _Dictionnaire philosophique_ est consacré à obscurcir l’idée de patrie, à demander s’il est quelqu’un qui puisse être bien sûr qu’il ait une patrie, et conclut qu’on ne peut pas être patriote sans être méchant homme.

En 1742, Voltaire écrit à Frédéric: «Je suis si bon cosmopolite que je me réjouirai de tout.»--En 1767, il écrit à d’Étallonde, le jeune homme d’Abbeville qui avait heureusement échappé à l’affaire de sacrilège et qui servait dans les armées de Frédéric: «Je voudrais que vous commandassiez un jour ses armées et que vous vinssiez assiéger Abbeville»;--et il écrit à d’Argental: «J’espère que d’Étallonde sera un jour à la tête des armées de Frédéric et qu’il prendra Abbeville.»

En 1774, déplorant qu’une _Instruction_ de Catherine II n’ait pas été autorisée à paraître en France, il écrit à cette impératrice: «Et je suis encore chez les Welches! et je respire leur atmosphère! et il faut que je parle leur langue!»--Il écrit à Catherine en 1771 pour la féliciter de ses succès contre les Turcs: «... Je veux aussi, Madame, vous vanter les exploits de ma patrie... Notre flotte se prépare à voguer de Paris à Saint-Cloud. Nous avons un régiment dont on a fait la revue; les politiques en présagent un grand événement. On prétend qu’on a vu un détachement de Jésuites vers Avignon; mais qu’il a été dissipé par un corps de jansénistes qui était fort supérieur. Il n’y eut personne de tué; mais on dit qu’il y aura plus de quatre convulsionnaires d’excommuniés. Je ne manquerai pas, Madame, si Votre Majesté Impériale le juge à propos, de lui rendre compte de la suite de ces grandes révolutions...»

Il écrit à Frédéric en 1774: «Vous souvenez-vous, Sire, d’une petite pièce charmante que vous daignâtes m’envoyer, il y a plus de quinze ans, dans laquelle vous peigniez si bien:

Ce peuple sot et volage Aussi vaillant au pillage, Que lâche dans les combats?

«Vous savez que ce peuple de Welches a maintenant pour son Végèce un de vos officiers subalternes, dont on dit que vous faisiez peu de cas et qui change toute la tactique en France; de sorte que l’on ne sait plus où l’on en est... Si jamais par hasard vous assiégiez Abbeville, je vous réponds que d’Étallonde vous servirait bien...»

En un mot Voltaire n’a jamais été français ni voulu l’être, et je ne crois pas que cela soit contesté; mais ce qui est plus important pour l’objet qui nous occupe, c’est qu’il n’aime pas les gens qui aiment leur pays. Cela lui semble un fanatisme aussi condamnable et aussi absurde que les autres. Il faut relire à ce point de vue l’article _Patrie_ dans le _Dictionnaire philosophique_ et suivre avec attention ce qu’il dit du partage de la Pologne. Voltaire est un peu naïf de s’étonner de la froideur subite de Choiseul à son endroit dans un temps où il était de tout son cœur, d’une part pour Maupeou, et de l’autre pour Catherine.

Dès 1771, il blâme énergiquement les officiers français qui vont mettre leur épée au service des Confédérés polonais: «Si je questionnais le chevalier de Boufflers, je lui demanderais comment il a été assez follet pour aller chez ces malheureux Confédérés qui manquent de tout et surtout de raison, plutôt que d’aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison... Le malheureux manifeste des Confédérés n’a pas eu grand succès en France. Tous les gens sensés conviennent que la Pologne sera toujours le pays le plus malheureux de l’Europe tant que l’anarchie y régnera. J’ai un petit démon familier qui m’a dit tout bas à l’oreille qu’en humiliant d’une main l’orgueil ottoman, vous pacifieriez la Pologne de l’autre. En vérité, Madame, vous voilà la première personne de l’Univers...»

Il revient sur ces deux idées la même année, un peu plus tard: «J’ai le cœur navré de douleur de voir qu’il il y a de mes compatriotes parmi ces fous de Confédérés. Nos Welches n’ont jamais été trop sages; mais du moins ils passaient pour galants, et je ne sais rien de si grossier que de porter les armes contre vous; cela est contre toutes les lois de la chevalerie. Il est bien honteux et bien fou qu’une trentaine de blancs becs de mon pays aient l’impertinence de vous aller faire la guerre, tandis que deux cent mille Tartares quittent Moustapha pour vous servir. Ce sont les Tartares qui sont polis et les Français sont devenus des Scythes. Daignez observer, Madame, que je ne suis point Welche; je suis Suisse, et si j’étais plus jeune, je me ferais Russe.»

Enfin arrive le premier partage de la Pologne, ce que Catherine appelle «un accord fait entre la cour de Vienne, le roi de Prusse et moi, qui a un peu augmenté mes possessions». Voltaire se plaint un peu, non pas de ce qu’on ait partagé la Pologne, mais de ce qu’on ne l’ait pas prévenu qu’on avait l’intention de la partager et de ce qu’on ne lui ait parlé que de pacification quand il s’agissait de conquête; mais, du reste, il est ravi. A Catherine: «Le dernier acte de votre grande tragédie paraît bien beau; le théâtre ne sera pas ensanglanté et la gloire fera le dénouement.»--A Frédéric qui lui envoyait une médaille _de regno redintegrato_, représentant la Prusse jadis polonaise offrant à Frédéric une carte de ses nouvelles possessions: «Je remercie Votre Majesté de ce bijou du Nord. Il n’y en a pas à présent de tel dans le Midi.

La Paix a bien raison de dire aux Palatins: Ouvrez les yeux. Le Diable vous attrape; Car vous avez à vos puissants voisins, Sans y penser longtemps servi de nappe. Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que ces voisins partagent le gâteau.

C’est assurément le vrai gâteau des rois et la fève a été coupée en trois parts.»

A Catherine: «Voilà trois belles et bonnes têtes dans le même bonnet: la vôtre, celle de l’Empereur des Romains et celle du roi de Prusse.»--A Frédéric: «Je ne sais si Votre Majesté a lu un petit livre qu’on débite _publiquement_ à Paris (il voudrait qu’il fût interdit) intitulé _Le partage de la Pologne_, en sept dialogues entre le roi de Prusse, l’Impératrice-reine et l’Impératrice russe. On le dit traduit de l’anglais; il n’a pas l’air d’une traduction. Le fond de cet ouvrage est certainement composé par un de ces Polonais qui résident à Paris. Il y a souvent de l’esprit, quelquefois de la finesse et souvent des injures atroces. Ce serait bien le cas de faire paraître certain poème épique que vous eûtes la bonté de m’envoyer, il y a deux ans (_La Poloniade_, de Frédéric lui-même). Si vous savez vaincre et vous arrondir, vous savez aussi vous moquer des gens mieux que personne.»

Dans toute cette affaire de Pologne on croit sentir deux choses: d’abord que Voltaire n’aime pas les gens qui aiment leur pays et qui résistent à la force; ensuite qu’il voit avec plaisir une augmentation de la Prusse, de la Russie et de l’Autriche, qui est une diminution de la France. C’est pour cela qu’il ne cesse de demander un partage de la Turquie d’Europe entre la Russie et l’Autriche. C’est exactement le contraire de la politique de Choiseul. On comprend, encore que Voltaire ne le comprenne pas, que Choiseul se fût refroidi à l’endroit de Voltaire.

Ce peu de goût que Voltaire a pour les gens qui défendent leur droit contre la force se retrouve dans son attitude à l’égard des insurgents américains. En 1775, il écrivait à M. de Sacy, auteur de _l’Esclavage des Américains et des nègres_: «Vous faites parler un nègre comme j’aurais voulu faire parler Zamore. Vous m’adressez des vers charmants. Je suis fâché seulement que les habitants de la Pensylvanie, après avoir longtemps mérité vos éloges, démentent aujourd’hui leurs principes, en levant des troupes contre leur mère-patrie; mais vos vers n’en sont pas moins bons. Ils étaient faits apparemment avant que la Pensylvanie se fût ouvertement déclarée contre le Parlement d’Angleterre...»

Peu de goût pour sa patrie et peu de goût pour les gens qui aiment la leur, c’est tout Voltaire relativement à cette question de l’idée de Patrie.

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Montesquieu très patriote, comme ces Romains dont il raffole; Rousseau patriote comme un Génevois ou comme un provincial; Voltaire complètement dénué de patriotisme pour son compte et en général hostile à l’idée de Patrie et au sentiment patriotique: voilà ce dont il faut se souvenir pour ce qui va suivre; car l’idée de Patrie, selon qu’elle existe ou n’existe point dans l’esprit d’un homme, a une grande influence sur l’ensemble et sur les détails de son système politique ou seulement de ses tendances et opinions en choses politiques.