‹ La Princesse de Clèves (édition scolaire annotée)Chapitre 1 sur 3 · PREMIÈRE PARTIE.

PREMIÈRE PARTIE.

La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second.[1] Jamais Cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits, et il sembloit que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne 5 de plus beau dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes. Madame Elisabeth de France,[2] qui fut depuis reine d'Espagne, commençoit à faire paroître un esprit surprenant et cette incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart,[3] reine d'Écosse, qui venoit d'épouser 10 Monsieur le Dauphin,[4] et qu'on appeloit la Reine Dauphine, étoit une personne parfaite pour l'esprit et pour le corps; elle avoit été élevée à la Cour de France; elle en avoit pris toute la politesse, et elle étoit née avec tant de dispositions pour toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, 15 elle les aimoit et s'y connoissoit mieux que personne. La Reine,[5] sa belle-mère, et Madame, soeur du Roi,[6] aimoient aussi les vers, la comédie et la musique. Le goût que le Roi François Ier[7] avoit eu pour la poésie et pour les lettres régnoit encore en France; et le Roi, son fils, aimant les 20 exercices du corps, tous les plaisirs étoient à la Cour. Mais, ce qui rendoit cette Cour belle et majestueuse, étoit le nombre infini de princes et de grands seigneurs d'un mérite [Page 2] extraordinaire. Ceux que je vais nommer étoient, en des manières différentes, l'ornement et l'admiration de leur siècle.

Le Roi de Navarre[1] attiroit le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paroissoit en sa 5 personne: il excelloit dans la guerre, et le duc de Guise[2] lui donnoit une émulation qui l'avoit porté plusieurs fois à quitter sa place de général pour aller combattre auprès de lui, comme un simple soldat dans les lieux les plus périlleux. Il est vrai aussi que ce duc avoit donné des marques d'une 10 valeur si admirable, et avoit eu de si heureux succès, qu'il n'y avoit point de grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur étoit soutenue de toutes les autres grandes qualités: il avoit un esprit vaste et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la guerre et 15 pour les affaires.

Le cardinal de Lorraine,[3] son frère, étoit né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence admirable, et il avoit acquis une science profonde, dont il se servoit pour se rendre considérable en défendant la religion 20 catholique, qui commençoit d'être attaquée. Le chevalier de Guise,[4] que l'on appela depuis le Grand Prieur, étoit un prince aimé de tout le monde, bien fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute l'Europe. Le prince de Condé,[5] dans un petit corps peu favorisé de la 25 nature, avoit une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendoit aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers,[6] dont la vie étoit glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avoit eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisoit les délices de la cour. Il avoit trois 30 fils parfaitement bien faits. Le second, qu'on appeloit le prince de Clèves,[7] étoit digne de soutenir la gloire de son nom; il étoit brave et magnifique, et il avoit une prudence qui ne se trouve guère avec la jeunesse. Le vidame de [Page 3] Chartres,[1] descendu de cette ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont pas dédaigné de porter le nom, étoit également distingué dans la guerre et dans la galanterie; il étoit beau, de bonne mine, vaillant, hardi, libéral; toutes ces bonnes qualités étoient vives et éclatantes; 5 enfin il étoit seul digne d'être comparé au duc de Nemours,[2] si quelqu'un lui eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la nature; ce qu'il avoit de moins admirable, c'étoit d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettoit au-dessus des 10 autres étoit une valeur incomparable et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul. Il avoit un enjouement qui plaisoit également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller 15 qui étoit toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisoit qu'on ne pouvoit regarder que lui dans tous les lieux où il paroissoit.

Le Roi alloit jusqu'à la prodigalité pour ceux qu'il aimoit. 20 Il n'avoit pas toutes les grandes qualités, mais il en avoit plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre et de l'entendre: aussi avoit-il eu d'heureux succès; et, si on en excepte la bataille de Saint-Quentin,[3] son règne n'avoit été qu'une suite de victoires: les Anglois avoient été chassés de France, 25 et l'Empereur Charles-Quint[4] avoit vu finir sa bonne fortune devant la ville de Metz,[5] qu'il avoit assiégée inutilement avec toutes les forces de l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin avoit diminué l'espérance de nos conquêtes, et que depuis la fortune avoit 30 semblé se partager entre les deux Rois, ils se trouvèrent insensiblement disposés à la paix.

Cercamp,[6] dans le pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Les principaux articles étoient [Page 4] le mariage de Madame Elisabeth de France avec don Carlos,[1] infant d'Espagne, et celui de Madame, soeur du Roi, avec Monsieur de Savoie.[2]

Le Roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de la mort de Marie, Reine d'Angleterre.[3] Il 5 envoya le comte de Randan à Elisabeth,[4] pour la complimenter sur son avénement à la couronne. Elle le reçut avec joie: ses droits étoient si mal établis, qu'il lui étoit avantageux de se voir reconnue par le Roi. Ce comte la trouva instruite des intérêts de la Cour de France et du 10 mérite de ceux qui la composoient; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince et avec tant d'empressement, que, quand Monsieur de Randan fut revenu et qu'il rendit compte au Roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avoit rien 15 que Monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il ne doutoit point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le Roi en parla à ce prince dès le soir même; il lui fit conter par Monsieur de Randan toutes ses conversations avec Elisabeth, et lui conseilla de tenter cette 20 grande fortune, mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya Lignerolles, qui étoit un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les sentiments de la Reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison.[5] En attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui étoit alors 25 à Bruxelles avec le Roi d'Espagne. La mort de Marie d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix. L'assemblée se rompit à la fin de novembre, et le Roi revint à Paris.

Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'étoit une beauté parfaite, 30 puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on étoit si accoutumé à voir de belles personnes. Elle étoit de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père étoit mort jeune, et [Page 5] l'avoit laissée sous la conduite de Madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étoient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avoit passé plusieurs années sans revenir à la Cour. Pendant cette absence, elle avoit donné ses soins à l'éducation de sa fille; 5 mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner; Madame de Chartres avoit 10 une opinion opposée: elle faisoit souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montroit ce qu'il a d'agréable, pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenoit de dangereux; elle lui contoit le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques 15 où plongent les engagements; et elle lui faisoit voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivoit la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnoit d'éclat et d'élévation à une personne qui avoit de la beauté et de la naissance; mais elle lui faisoit voir aussi combien il étoit difficile de 20 conserver cette vertu que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière étoit alors un des grands partis qu'il y eût 25 en France; et, quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avoit déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui étoit extrêmement glorieuse, ne trouvoit presque rien digne de sa fille. La voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la Cour. Lorsqu'elle arriva, 30 le Vidame alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de Mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison: la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnoient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle; tous [Page 6] ses traits étoient réguliers, et son visage et sa personne étoient pleins de grâce et de charme.

Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquoit par tout le monde. Cet homme étoit venu de Florence avec la Reine, 5 et s'étoit tellement enrichi dans son trafic, que sa maison paraissoit plutôt celle d'un grand seigneur que d'un marchand. Comme elle y étoit, le prince de Clèves y arriva: il fut tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise, et Mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de 10 rougir en voyant l'étonnement qu'elle lui avoit donné; elle se remit néanmoins, sans témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devoit donner pour un homme tel qu'il paroissoit. Monsieur de Clèves la regardoit avec admiration, et il ne pouvoit comprendre 15 qui étoit cette belle personne qu'il ne connoissoit point. Il voyoit bien, par son air et par tout ce qui étoit à sa suite, qu'elle devoit être d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisoit croire que c'étoit une fille; mais, ne lui voyant point de mère, et l'Italien, qui ne la connoissoit 20 point, l'appelant Madame, il ne savoit que penser, et il la regardoit toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards l'embarrassoient, contre l'ordinaire des jeunes personnes, qui voient toujours avec plaisir l'effet de leur beauté; il lui parut même qu'il étoit cause qu'elle avoit de l'impatience 25 de s'en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle étoit; mais il fut bien surpris quand il sut qu'on ne la connoissoit point. Il demeura si touché de sa beauté et de l'air modeste qu'il avoit remarqué 30 dans ses actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle, dès ce moment, une passion et une estime extraordinaire.

Il alla le soir chez Madame, soeur du Roi. Il étoit si rempli de l'esprit et de la beauté de Mademoiselle de [Page 7] Chartres, qu'il ne pouvoit parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvoit se lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avoit vue, qu'il ne connoissoit point. Madame lui dit qu'il n'y avoit point de personnes comme celle qu'il dépeignoit; et que, s'il y en 5 avoit quelqu'une, elle seroit connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui étoit sa dame d'honneur, et amie de Madame de Chartres, entendant cette conversation, s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'étoit sans doute Mademoiselle de Chartres que Monsieur de 10 Clèves avoit vue. Madame se retourna vers lui, et lui dit que, s'il vouloit revenir chez elle le lendemain, elle lui feroit voir cette beauté dont il étoit si touché. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant: elle fut reçue des Reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, avec 15 une telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendoit autour d'elle que des louanges. Elle les recevoit avec une modestie si noble, qu'il ne sembloit pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. Elle alla ensuite chez Madame, soeur du Roi. Cette princesse, après avoir 20 loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avoit donné à Monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après.

"Venez, lui dit-elle; voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si, en vous montrant Mademoiselle de Chartres, 25 je ne vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l'admiration que vous aviez déjà pour elle."

Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il avoit trouvée si aimable étoit d'une qualité 30 proportionnée à sa beauté; il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le premier à l'admirer, et que, sans la connoître, il avoit eu pour elle tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étoient dus.

[Page 8] Le chevalier de Guise et lui, qui étoient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louèrent d'abord Mademoiselle de Chartres sans se contraindre; ils trouvèrent enfin qu'ils la louoient trop, et ils cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensoient; mais ils furent contraints 5 d'en parler les jours suivants partout où ils se rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes les conversations. La Reine lui donna de grandes louanges, et eut pour elle une considération extraordinaire; la Reine Dauphine en fit une de ses favorites, et pria Madame de 10 Chartres de la mener souvent chez elle; Mesdames filles du Roi l'envoyoient chercher pour être de tous leurs divertissements; enfin elle étoit aimée et admirée de toute la Cour, excepté de Madame de Valentinois.[1] Ce n'est pas que cette beauté lui donnât de l'ombrage: une trop longue expérience 15 lui avoit appris qu'elle n'avoit rien à craindre auprès du Roi; mais elle avoit tant de haine pour le vidame de Chartres, qu'elle avoit souhaité d'attacher à elle par le mariage d'une de ses filles, et qui s'étoit attaché à la Reine, qu'elle ne pouvoit regarder favorablement une personne qui portoit son 20 nom, et pour qui il faisoit paroître une grande amitié.

Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de Mademoiselle de Chartres, et souhaitoit ardemment de l'épouser; mais il craignoit que l'orgueil de Madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un homme qui 25 n'étoit pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison étoit si grande, que c'étoit plutôt la timidité que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causoit les craintes de Monsieur de Clèves. Il avoit un grand nombre de rivaux: le chevalier de Guise lui paroissoit le plus redoutable par sa 30 naissance, par son mérite, et par l'éclat que la faveur donnoit à sa maison. Ce prince étoit devenu amoureux de Mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il l'avoit vue; il s'étoit aperçu de la passion de Monsieur de Clèves, comme [Page 9] Monsieur de Clèves s'étoit aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avoit pas permis de s'expliquer ensemble, et leur amitié s'étoit refroidie sans qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui étoit arrivée à Monsieur de 5 Clèves, d'avoir vu le premier Mademoiselle de Chartres, lui paroissoit un heureux présage, et sembloit lui donner quelque avantage sur ses rivaux; mais il prévoyoit de grands obstacles par le duc de Nevers, son père. Ce duc avoit d'étroites liaisons avec la duchesse de Valentinois; elle étoit 10 ennemie du Vidame, et cette raison étoit suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son fils pensât à sa nièce.

Madame de Chartres, qui avoit eu tant d'application pour inspirer la vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les 15 mêmes soins dans un lieu où ils étoient si nécessaires, et où il y avoit tant d'exemples si dangereux. Elle la pria, non pas comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes les galanteries qu'on lui diroit, et elle lui promit de lui aider à se conduire dans des choses où l'on 20 étoit souvent embarrassée quand on étoit jeune.

Le chevalier de Guise fit tellement paroître les sentiments et les desseins qu'il avoit pour Mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent ignorés de personne. Il ne voyoit néanmoins que de l'impossibilité dans ce qu'il désiroit: il savoit 25 bien qu'il n'étoit point un parti qui convînt à Mademoiselle de Chartres, par le peu de bien qu'il avoit pour soutenir son rang; et il savoit bien aussi que ses frères n'approuveroient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes 30 maisons.

Le prince de Clèves n'avoit pas donné des marques moins publiques de sa passion qu'avoit fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin; il [Page 10] crut néanmoins qu'il n'avoit qu'à parler à son fils pour le faire changer de conduite; mais il fut bien surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser Mademoiselle de Chartres. Il blâma ce dessein, il s'emporta, et cacha si peu son emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la Cour, 5 et alla jusqu'à Madame de Chartres. Elle n'avoit pas mis en doute que Monsieur de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils: elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut 10 lui fit penser à trouver un parti pour sa fille qui la mît au-dessus de ceux qui se croyoient au-dessus d'elle.

La mort du duc de Nevers, qui arriva bientôt après, mit le prince de Clèves dans une entière liberté de suivre son inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil 15 fut passé, il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser Mademoiselle de Chartres. Il se trouvoit heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui s'étoit passé avoit éloigné les autres partis, et où il étoit quasi assuré qu'on ne la lui refuseroit pas. Ce qui troubloit sa joie étoit la crainte 20 de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé.

Le chevalier de Guise lui avoit donné quelque sorte de jalousie; mais comme elle étoit plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune des actions de Mademoiselle de 25 Chartres, il songea seulement à tâcher de découvrir s'il étoit assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée qu'il avoit pour elle. Il ne la voyoit que chez les Reines[1] ou aux assemblées[2]; il étoit difficile d'avoir une conversation particulière. Il en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de 30 son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable; il la pressa de lui faire connoître quels étoient les sentiments qu'elle avoit pour lui, et il lui dit que ceux qu'il avoit pour elle étoient d'une nature qui le rendroient éternellement [Page 11] malheureux si elle n'obéissoit que par devoir aux volontés de Madame sa mère.

Comme Mademoiselle de Chartres avoit le coeur très-noble et très-bien fait,[1] elle fut véritablement touchée de reconnoissance du procédé du prince de Clèves. Cette reconnoissance 5 donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisoit pour donner de l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'étoit ce prince; de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitoit.

Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et 10 Madame de Chartres lui dit qu'il y avoit tant de grandeur et de bonnes qualités dans Monsieur de Clèves, et qu'il faisoit paraître tant de sagesse pour son âge, que, si elle sentoit son inclination portée à l'épouser, elle y consentiroit avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui remarquoit 15 les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouseroit même avec moins de répugnance qu'un autre; mais qu'elle n'avoit aucune inclination particulière pour sa personne.

Dès le lendemain, ce prince fit parler à Madame de Chartres. Elle reçut la proposition qu'on lui faisoit, et elle 20 ne craignit point de donner à sa fille un mari qu'elle ne pût aimer en lui donnant le prince de Clèves. Les articles furent conclus; on parla au Roi, et ce mariage fut su de tout le monde.

Monsieur de Clèves se trouvoit heureux, sans être néanmoins 25 entièrement content: il voyoit avec beaucoup de peine que les sentiments de Mademoiselle de Chartres ne passoient pas ceux de l'estime et de la reconnoissance, et il ne pouvoit se flatter qu'elle en cachât de plus obligeants, puisque l'état où ils étoient lui permettoit de les faire paroître sans choquer 30 son extrême modestie. Il ne se passoit guère de jours qu'il ne lui en fit ses plaintes.

"Est-il possible, lui disoit-il, que je puisse n'être pas heureux en vous épousant? Cependant il est vrai que je ne le [Page 12] suis pas. Vous n'avez pour moi qu'une sorte de bonté qui ne me peut satisfaire; vous n'avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin; vous n'êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne seroit fondé que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes 5 de votre personne."

"Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage." 10

"Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je serais content s'il y avoit quelque chose au delà; mais, au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre coeur, et ma présence ne 15 vous donne ni plaisir ni trouble."

"Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble." 20

"Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il: c'est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que l'avantage que j'en dois tirer."

Mademoiselle de Chartres ne savoit que répondre, et ces distinctions étoient au dessus de ses connoissances. Monsieur 25 de Clèves ne voyoit que trop combien elle étoit éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le pouvoient satisfaire, puisqu'il lui paroissoit même qu'elle ne les entendoit pas.

Ce mariage s'acheva; la cérémonie s'en fit au Louvre[1]; et le soir le Roi et les Reines vinrent souper chez Madame de 30 Chartres avec toute la Cour, où ils furent reçus avec une magnificence admirable.

Monsieur de Clèves ne trouva pas que Mademoiselle de Chartres eût changé de sentiment en changeant de nom. La [Page 13] qualité de mari lui donna de plus grands privilèges, mais elle ne lui donna pas une autre place dans le coeur de sa femme. Cela fit aussi que, pour être son mari, il ne laissa pas d'être son amant, parce qu'il avoit toujours quelque chose à souhaiter au delà de sa possession; et quoiqu'elle vécût parfaitement 5 bien avec lui, il n'étoit pas entièrement heureux. Il conservoit pour elle une passion violente et inquiète qui troubloit sa joie. La jalousie n'avoit point de part à ce trouble; jamais mari n'a été si loin d'en prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle étoit néanmoins 10 exposée au milieu de la Cour; elle alloit tous les jours chez les Reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avoit d'hommes jeunes et galants la voyoient chez elle et chez le duc de Nevers,[1] son beau-frère, dont la maison étoit ouverte à tout le monde; mais elle avoit un air qui inspiroit un grand 15 respect et qui paraissoit éloigné de la galanterie.

La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avoit aussi travaillé pour le mariage du duc de Lorraine,[2] son fils; il avoit été conclu avec Madame Claude de France, seconde fille du Roi. Les noces en furent résolues pour le mois de 20 février.

Cependant le duc de Nemours étoit demeuré à Bruxelles, entièrement rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevoit ou y envoyoit continuellement des courriers. Ses espérances augmentoient tous les jours, et enfin 25 Lignerolles lui manda qu'il étoit temps que sa présence vînt achever ce qui étoit si bien commencé. Il reçut cette nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'étoit insensiblement accoutumé à la grandeur 30 de cette fortune, et, au lieu qu'il l'avoit rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvoit parvenir, les difficultés s'étoient effacées de son imagination, et il ne voyoit plus d'obstacles.

[Page 14] Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour faire un équipage magnifique, afin de paroître en Angleterre avec un éclat proportionné au dessein qui l'y conduisoit, et il se hâta lui-même de venir à la Cour pour assister au mariage de Monsieur de Lorraine. 5

Il arriva la veille des fiançailles, et, dès le même soir qu'il fut arrivé, il alla rendre compte au Roi de l'état de son dessein, et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qui lui restoit à faire. Il alla ensuite chez les Reines. Madame de Clèves n'y étoit pas, de sorte qu'elle ne le vit point, et ne 10 sut pas même qu'il fût arrivé. Elle avoit ouï parler de ce prince à tout le monde comme de ce qu'il y avoit de mieux fait et de plus agréable à la Cour; et surtout Madame la Dauphine le lui avoit dépeint d'une sorte et lui en avoit parlé tant de fois, qu'elle lui avoit donné de la curiosité et 15 même de l'impatience de le voir.

Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisoit au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure. Le bal commença, et comme elle dansoit avec Monsieur 20 de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entroit et à qui on faisoit place. Madame de Clèves acheva de danser, et, pendant qu'elle cherchoit des yeux quelqu'un qu'elle avoit dessein de prendre, le Roi lui cria de prendre celui qui arrivoit. Elle 25 se tourna, et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que Monsieur de Nemours, qui passoit par dessus quelque siége pour arriver où l'on dansoit. Ce prince étoit fait d'une sorte qu'il étoit difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avoit jamais vu, surtout ce soir-là, où le 30 soin qu'il avoit pris de se parer augmentoit encore l'air brillant qui étoit dans sa personne. Mais il étoit difficile aussi de voir Madame de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement.

[Page 15] Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le Roi et les Reines se 5 souvinrent qu'ils ne s'étoient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avoient pas envie de savoir qui ils étoient, et s'ils ne 10 s'en doutoient point.

"Pour moi, Madame, dit Monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude; mais, comme Madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnoître, je voudrois bien que Votre Majesté 15 eût la bonté de lui apprendre mon nom."

"Je crois, dit Madame la Dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous savez le sien."

"Je vous assure, Madame, reprit Madame de Clèves, qui paroissoit un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien 20 que vous pensez."

"Vous devinez fort bien, répondit Madame la Dauphine, et il y a même quelque chose d'obligeant pour Monsieur de Nemours à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu." 25

La Reine les interrompit pour faire continuer le bal. Monsieur de Nemours prit la Reine Dauphine. Cette princesse étoit d'une parfaite beauté et avoit paru telle aux yeux de Monsieur de Nemours avant qu'il allât en Flandre; mais de tout le soir il ne put admirer que Madame de Clèves. 30

Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, étoit à ses pieds, et ce qui se venoit de passer lui avoit donné une douleur sensible. Il prit comme un présage que la fortune destinoit Monsieur de Nemours à être amoureux de Madame [Page 16] de Clèves; et, soit qu'en effet il eût paru quelque trouble sur son visage, ou que la jalousie fît voir au chevalier de Guise au delà de la vérité, il crut qu'elle avoit été touchée de la vue de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que Monsieur de Nemours étoit bien heureux de commencer à 5 être connu d'elle par une aventure qui avoit quelque chose de galant et d'extraordinaire.

Madame de Clèves revint chez elle l'esprit si rempli de ce qui s'étoit passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la chambre de sa mère pour lui en rendre compte, et 10 elle lui loua Monsieur de Nemours avec un certain air qui donna à Madame de Chartres la même pensée qu'avoit eue le chevalier de Guise.

Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le duc de Nemours avec une mine et une grâce 15 si admirables, qu'elle en fut encore plus surprise.

Les jours suivants, elle le vit chez la Reine Dauphine; elle le vit jouer à la paume avec le Roi, elle le vit courre la bague,[1] elle l'entendit parler; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres et se rendre tellement maître 20 de la conversation dans tous les lieux où il étoit, par l'air de sa personne et par l'agrément de son esprit, qu'il fit en peu de temps une grande impression dans son coeur.

Il est vrai aussi que, comme Monsieur de Nemours sentoit pour elle une inclination violente qui lui donnoit cette douceur 25 et cet enjouement qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il étoit encore plus aimable qu'il n'avoit accoutumé de l'être; de sorte que, se voyant souvent, se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avoit de plus parfait à la Cour, il étoit difficile qu'ils ne se plussent infiniment. 30

La passion de Monsieur de Nemours pour Madame de Clèves fut d'abord si violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les personnes qu'il avoit aimées, et avec qui il avoit conservé des commerces pendant son [Page 17] absence. Il ne prit pas seulement le soin de chercher des prétextes pour rompre avec elles; il ne put se donner la patience d'écouter leurs plaintes et de répondre à leurs reproches. Madame la Dauphine, pour qui il avoit eu des sentiments assez passionnés, ne put tenir dans son coeur 5 contre Madame de Clèves. Son impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étoient nécessaires pour son départ. Il alloit souvent chez la Reine Dauphine, parce que Madame de Clèves y alloit souvent, et il n'étoit 10 pas fâché de laisser imaginer ce que l'on avoit cru de ses sentiments pour cette Reine. Madame de Clèves lui paraissoit d'un si grand prix, qu'il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder de la faire connoître au public. Il n'en parla pas même au vidame 15 de Chartres, qui étoit son ami intime, et pour qui il n'avoit rien de caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que personne ne le soupçonna d'être amoureux de Madame de Clèves, que le chevalier de Guise; et elle auroit eu peine à s'en apercevoir elle-même, si l'inclination 20 qu'elle avoit pour lui ne lui eût donné une attention particulière pour ses actions, qui ne lui permit pas d'en douter.

Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle pensoit des sentiments de ce prince, qu'elle avoit eue à lui parler de ses autres amants: sans avoir un dessein 25 formé de lui cacher, elle ne lui en parla point. Mais Madame de Chartres ne le voyoit que trop, aussi bien que le penchant que sa fille avoit pour lui. Cette connoissance lui donna une douleur sensible: elle jugeoit bien le péril où étoit cette jeune personne d'être aimée d'un homme fait 30 comme Monsieur de Nemours, pour qui elle avoit de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée dans les soupçons qu'elle avoit de cette inclination par une chose qui arriva peu de jours après.

[Page 18] Le maréchal de Saint-André,[1] qui cherchoit toutes les occasions de faire voir sa magnificence, supplia le Roi, sur le prétexte de lui montrer sa maison, qui ne venoit que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur d'y aller souper avec les Reines. Ce maréchal étoit bien aise aussi de faire 5 paroître aux yeux de Madame de Clèves cette dépense éclatante qui alloit jusqu'à la profusion.

Quelques jours avant celui qui avoit été choisi pour ce souper, le Roi Dauphin, dont la santé étoit assez mauvaise, s'étoit trouvé mal, et n'avoit vu personne. La Reine sa 10 femme avoit passé tout le jour auprès de lui. Sur le soir, comme il se portoit mieux, il fit entrer toutes les personnes de qualité qui étoient dans son antichambre. La Reine Dauphine s'en alla chez elle; elle y trouva Madame de Clèves et quelques autres dames qui étoient les plus dans sa 15 familiarité.

Comme il étoit déjà assez tard, et qu'elle n'étoit point habillée, elle n'alla pas chez la Reine; elle fit dire qu'on ne la voyoit point,[2] et fit apporter ses pierreries, afin d'en choisir pour le bal du maréchal de Saint-André, et pour en 20 donner à Madame de Clèves, à qui elle en avoit promis. Comme elles étoient dans cette occupation, le prince de Condé arriva. Sa qualité lui rendoit toutes les entrées libres.[3] La Reine Dauphine lui dit qu'il venoit sans doute de chez le Roi son mari, et lui demanda ce que l'on y faisoit. 25 "L'on dispute contre Monsieur de Nemours, Madame, répondit-il, et il défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose fâcheuse pour 30 un amant, que d'y voir la personne qu'il aime."

"Comment! reprit Madame la Dauphine, Monsieur de Nemours ne veut pas que sa maîtresse[4] aille au bal? J'avois bien cru que les maris pouvoient souhaiter que leurs femmes [Page 19] n'y allassent pas; mais, pour les amants, je n'avois jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment."

"Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils soient aimés ou qu'ils ne le soient 5 pas. Il dit que, s'ils sont aimés, ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours; qu'il n'y a point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant; qu'elles en sont entièrement occupées; que ce soin de se parer est pour tout le monde, aussi bien que pour celui 10 qu'elles aiment; que lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les regardent; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de 15 voir sa maîtresse dans une assemblée; que plus elle est admirée du public, plus on se trouve malheureux de n'en être point aimé; que l'on craint toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le sien; enfin, il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle de 20 voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est, et de n'y être pas."

Madame de Clèves ne faisoit pas semblant d'entendre ce que disoit le prince de Condé, mais elle l'écoutoit avec attention. Elle jugeoit aisément quelle part elle avoit à 25 l'opinion que soutenoit Monsieur de Nemours, et surtout à ce qu'il disoit du chagrin de n'être pas au bal où étoit sa maîtresse, parce qu'il ne devoit pas être à celui du maréchal de Saint-André, et que le Roi l'envoyoit au devant du duc de Ferrare.[1] 30

La Reine Dauphine rioit avec le prince de Condé, et n'approuvoit pas l'opinion de Monsieur de Nemours. "Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince, où Monsieur de Nemours consente que sa maîtresse aille au bal [Page 20] c'est lorsque c'est lui qui le donne; que l'année passée, qu'il en donna un à Votre Majesté, il trouva que sa maîtresse lui faisoit une faveur d'y venir, quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre; que c'est toujours faire une grâce à un amant que d'aller prendre sa part à un plaisir qu'il donne; 5 que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le voie maître d'un lieu où est toute la Cour, et qu'elle le voie se bien acquitter d'en faire les honneurs."

"Monsieur de Nemours avoit raison, dit la Reine Dauphine en souriant, d'approuver que sa maîtresse allât au bal; 10 il y avoit alors un si grand nombre de femmes à qui il donnoit cette qualité, que, si elles n'y fussent point venues, il y auroit eu peu de monde."

Sitôt que le prince de Condé avoit commencé à conter les sentiments de Monsieur de Nemours sur le bal, Madame de 15 Clèves avoit senti une grande envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra aisément dans l'opinion qu'il ne falloit pas aller chez un homme dont on étoit aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour faire une chose qui étoit une faveur pour Monsieur 20 de Nemours. Elle emporta néanmoins la parure que lui avoit donnée la Reine Dauphine; mais le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avoit pas dessein de s'en servir; que le maréchal de Saint-André prenoit tant de soin de faire voir qu'il étoit attaché à elle, qu'elle ne doutoit 25 point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle auroit part au divertissement qu'il devoit donner au Roi, et que sous prétexte de faire les honneurs de chez lui, il lui rendroit des soins dont peut-être elle seroit embarrassée.

Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion 30 de sa fille, comme la trouvant particulière; mais, voyant qu'elle s'y opiniâtroit, elle s'y rendit, et lui dit qu'il falloit donc qu'elle fît la malade,[1] pour avoir un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchoient ne seroient [Page 21] pas approuvées, et qu'il falloit même empêcher qu'on ne les soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où M. de Nemours ne devoit pas être, et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle n'iroit pas. 5

Il revint le lendemain du bal; il sut qu'elle ne s'y étoit pas trouvée; mais, comme il ne savoit pas que l'on eût redit devant elle la conversation de chez le Roi Dauphin, il étoit bien éloigné de croire qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller. 10

Le lendemain, comme il étoit chez la Reine, et qu'il parloit à Madame la Dauphine, Madame de Chartres et Madame de Clèves y vinrent, et s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves étoit un peu négligée, comme une personne qui s'étoit trouvée mal; mais son visage ne répondoit 15 pas à son habillement.

"Vous voilà si belle, lui dit Madame la Dauphine, que je ne saurois croire que vous ayez été malade. Je pense que Monsieur le prince de Condé, en vous contant l'avis de Monsieur de Nemours sur le bal, vous a persuadée que vous 20 feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir."

Madame de Clèves rougit de ce que Madame la Dauphine devinoit si juste, et de ce qu'elle disoit devant Monsieur de Nemours ce qu'elle avoit deviné. 25

Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avoit pas voulu aller au bal; et pour empêcher que Monsieur de Nemours ne le jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole sur un air qui sembloit être appuyé sur la vérité. "Je vous assure, Madame, dit-elle à Madame la Dauphine, 30 que Votre Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle étoit véritablement malade; mais je crois que, si je ne l'en eusse empêchée, elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée qu'elle étoit, pour [Page 22] avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir."

Madame la Dauphine crut ce que disoit Madame de Chartres; Monsieur de Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence; néanmoins la rougeur de Madame de Clèves 5 lui fit soupçonner que ce que Madame la Dauphine avoit dit n'étoit pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves avoit d'abord été fâchée que Monsieur de Nemours eût lieu de croire que c'étoit lui qui l'avoit empêchée d'aller chez le maréchal de Saint-André; mais ensuite 10 elle sentit quelque espèce de chagrin que sa mère lui en eût entièrement ôté l'opinion.

Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la paix avoient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une telle sorte que, sur la fin de 15 février, on se rassembla à Château-Cambrésis.[1] Les mêmes députés y retournèrent, et l'absence du maréchal de Saint-André défit Monsieur de Nemours du rival qui lui étoit plus redoutable par l'attention qu'il avoit à observer ceux qui approchoient Madame de Clèves que par le progrès qu'il 20 pouvoit faire auprès d'elle.

Madame de Chartres n'avoit pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle connoissoit ses sentiments pour ce prince, de peur de se rendre suspecte sur les choses qu'elle avoit envie de lui dire. Elle se mit un jour à parler de lui; elle lui en 25 dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges empoisonnées sur la sagesse qu'il avoit d'être incapable de devenir amoureux, et sur ce qu'il ne se faisoit qu'un plaisir, et non pas un attachement sérieux, du commerce des femmes.

"Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné 30 d'avoir une grande passion pour la Reine Dauphine; je vois même qu'il y va très-souvent, et je vous conseille d'éviter autant que vous pourrez de lui parler, et surtout en particulier, parce que, Madame la Dauphine vous traitant comme [Page 23] elle fait, on diroit bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit continue, que vous alliez un peu moins chez Madame la Dauphine, afin de ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie." 5

Madame de Clèves n'avoit jamais ouï parler de Monsieur de Nemours et de Madame la Dauphine: elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et elle crut si bien voir combien elle s'étoit trompée dans tout ce qu'elle avoit pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage. Madame 10 de Chartres s'en aperçut; il vint du monde dans ce moment; Madame de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet.

L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit de connoître, par ce que lui venoit de dire sa mère, l'intérêt qu'elle 15 prenoit à Monsieur de Nemours: elle n'avoit encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors que les sentiments qu'elle avoit pour lui étoient ceux que Monsieur de Clèves lui avoit tant demandés; elle trouva combien il étoit honteux de les avoir pour un autre que pour un mari qui les 20 méritoit. Elle se sentit blessée et embarrassée de la crainte que Monsieur de Nemours ne la voulût faire servir de prétexte à Madame la Dauphine, et cette pensée la détermina à conter à Madame de Chartres ce qu'elle ne lui avoit encore dit. 25

Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle avoit résolu; mais elle trouva que Madame de Chartres avoit un peu de fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paroissoit néanmoins si peu de chose, que Madame de Clèves ne laissa pas d'aller l'après-dînée chez 30 Madame la Dauphine; elle étoit dans son cabinet avec deux ou trois dames qui étoient le plus avant dans sa familiarité.

"Nous parlions de Monsieur de Nemours, lui dit cette Reine en la voyant, et nous admirions combien il est changé [Page 24] depuis son retour de Bruxelles: devant que[1] d'y aller, il avoit un nombre infini de maîtresses, et c'étoit même un défaut en lui, car il ménageoit également celles qui avoient du mérite et celles qui n'en avoient pas; depuis qu'il est revenu, il ne connoît ni les unes ni les autres; il n'y a jamais eu un si 5 grand changement; je trouve même qu'il y en a dans son humeur, et qu'il est moins gai que de coutume."

Madame de Clèves ne répondit rien, et elle pensoit avec honte qu'elle auroit pris tout ce que l'on disoit du changement de ce prince pour des marques de sa passion, si elle 10 n'avoit point été détrompée. Elle se sentoit quelque aigreur contre Madame la Dauphine, de lui voir chercher des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savoit mieux la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner quelque chose; et comme les autres dames 15 s'éloignèrent, elle s'approcha d'elle et lui dit tout bas:

"Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de conduite à Monsieur de Nemours?"

"Vous êtes injuste, lui dit Madame la Dauphine; vous 20 savez que je n'ai rien de caché pour vous. Il est vrai que Monsieur de Nemours, devant d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre qu'il ne me haïssoit pas; mais, depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avoit faites, et j'avoue que 25 j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle: le vidame de Chartres, qui est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement." 30

Madame la Dauphine parla d'un air qui persuada Madame de Clèves, et elle se trouva malgré elle dans un état plus calme et plus doux que celui où elle étoit auparavant.

[Page 25] Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle étoit beaucoup plus mal qu'elle ne l'avoit laissée. La fièvre lui avoit redoublé, et les jours suivants elle augmenta de telle sorte qu'il parut que ce seroit une maladie considérable. Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; elle ne sortoit 5 point de la chambre de sa mère; Monsieur de Clèves y passoit aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il prenoit à Madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner à la tristesse, mais aussi pour avoir le plaisir de la voir: sa passion n'étoit point diminuée. 10

Monsieur de Nemours, qui avoit toujours eu beaucoup d'amitié pour lui, n'avoit pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles. Pendant la maladie de Madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de voir plusieurs fois Madame de Clèves, en faisant semblant de 15 chercher son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchoit même à des heures où il savoit bien qu'il n'y étoit pas; et, sous le prétexte de l'attendre, il demeuroit dans l'antichambre de Madame de Chartres, où il y avoit toujours plusieurs personnes de qualité. Madame 20 de Clèves y venoit souvent, et, pour être affligée,[1] elle n'en paroissoit pas moins belle à Monsieur de Nemours. Il lui faisoit voir combien il prenoit d'intérêt à son affliction, et il lui en parloit avec un air si doux et si soumis, qu'il la persuadoit aisément que ce n'étoit pas Madame la Dauphine 25 dont il étoit amoureux.

Elle ne pouvoit s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir pourtant du plaisir à le voir; mais, quand elle ne le voyoit plus, et qu'elle pensoit que ce charme qu'elle trouvoit dans sa vue étoit le commencement des passions, il s'en 30 falloit peu qu'elle ne crût le haïr,[2] par la douleur que lui donnoit cette pensée.

Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les [Page 26] médecins lui dirent du péril où elle étoit avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Madame de Clèves.

"Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la 5 main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour Monsieur de Nemours: je ne vous demande point de me l'avouer; je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a 10 déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connoissez que trop présentement: vous êtes sur le bord du précipice; il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous 15 retenir. Songez ce que vous devez à votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la Cour; obligez votre mari de vous emmener; 20 ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paroissent d'abord, ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvoient obliger à ce que je souhaite, je vous dirois que, si quelque chose étoit capable de troubler le 25 bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce seroit de vous voir tomber comme les autres femmes; mais, si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en pas être le témoin."

Madame de Clèves fondoit en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenoit serrée contre les siennes; et Madame de 30 Chartres se sentant touchée elle-même: "Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop [Page 27] l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire."

Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage; Madame de Clèves sortit de 5 la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui étoit la seule chose à quoi elle se sentoit attachée. 10

[Page 28]

SECONDE PARTIE.

Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; son mari ne la quittoit point, et, sitôt que Madame de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisoit qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnoissance y 5 eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentoit qu'elle avoit de sa mère pour se défendre contre Monsieur de Nemours ne laissoit pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvoit malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle étoit si peu maîtresse de ses sentiments, 10 et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont Monsieur de Clèves en usoit pour elle lui faisoit souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devoit. Elle lui témoigna aussi plus d'amitié et plus de 15 tendresse qu'elle n'avoit encore fait; elle ne vouloit point qu'il la quittât, et il lui sembloit qu'à force de s'attacher à lui il la défendroit contre Monsieur de Nemours.

Ce prince vint voir Monsieur de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Madame de 20 Clèves; mais elle ne le voulut point recevoir, et sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avoit fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendroient d'elle.

Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et 25 promit à sa femme de s'en retourner le lendemain; il ne revint néanmoins que le jour d'après.

"Je vous attendis tout hier, lui dit Madame de Clèves lorsqu'il arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu comme vous me l'aviez promis." 30

[Page 29] "Je fus très-fâché de ne pas revenir hier, répondit Monsieur de Clèves; mais j'étois si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il m'étoit impossible de le quitter.

"Il faut que je m'en retourne, continua Monsieur de Clèves, pour voir ce malheureux, et je crois qu'il faut que 5 vous reveniez aussi à Paris. Il est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre infini de visites dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser."

Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur Monsieur de 10 Nemours qu'elle n'avoit été: tout ce que lui avoit dit Madame de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avoit fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisoit croire qu'ils étoient entièrement effacés.

Dès le même soir qu'elle fut arrivée, Madame la Dauphine 15 la vint voir, et, après lui avoir témoigné la part qu'elle avoit prise à son affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, elle vouloit l'instruire de tout ce qui s'étoit passé à la Cour en son absence; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières. "Mais ce que j'ai le plus 20 d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, c'est qu'il est certain que Monsieur de Nemours est passionnément amoureux, et que ses amis les plus intimes non seulement ne sont point dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort 25 pour lui faire négliger, ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne."

Madame la Dauphine conta ensuite tout ce qui s'étoit passé sur l'Angleterre. "J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de Monsieur d'Anville,[1] et il m'a dit ce 30 matin que le Roi envoya querir hier au soir Monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au Roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la Reine d'Angleterre les retardements de Monsieur de [Page 30] Nemours; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avoit assez dit pour faire hasarder un voyage. Le Roi lut cette lettre à Monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement, comme il avoit fait dans les commencements, ne fit 5 que rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamneroit son imprudence s'il hasardoit d'aller en Angleterre comme un prétendu mari de la Reine, sans être assuré du succès. 'Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrois mal mon temps 10 de faire ce voyage présentement, que le Roi d'Espagne fait de si grandes instances pour épouser cette Reine. Ce ne seroit peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne me conseilleroit pas de lui disputer quelque chose.'--'Je 15 vous le conseillerois en cette occasion, reprit le Roi; mais vous n'auriez rien à lui disputer. Je sais qu'il a d'autres pensées, et quand il n'en auroit pas, la Reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat 20 de tant de couronnes jointes ensemble.'--'Si elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit Monsieur de Nemours, il y a apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le milord Courtenay[1] il y a déjà quelques années; il étoit aussi aimé de la Reine Marie, qui l'auroit épousé du 25 consentement de l'Angleterre, sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Elisabeth le touchoient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord 30 Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roi d'Espagne. Je crois qu'Elisabeth, qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord, et qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert [Page 31] pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.'--'Je serois de votre avis, repartit le Roi, si Courtenay vivoit encore; mais j'ai su depuis quelques jours qu'il est mort à Padoue, où il étoit relégué. Je vois bien, ajouta-t-il en quittant Monsieur de Nemours, qu'il faudroit faire votre mariage 5 comme on feroit celui de Monsieur le Dauphin, et envoyer épouser la Reine d'Angleterre par des ambassadeurs.'

"Monsieur d'Anville et Monsieur le Vidame, qui étoient chez le Roi avec M. de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il est occupé qui le détourne d'un 10 si grand dessein. Le Vidame, qui le voit de plus près que personne, a dit à Madame de Martigues que ce prince est tellement changé qu'il ne le reconnoît plus; et, ce qui l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes heures particulières où il se dérobe; en sorte 15 qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait méconnoître Monsieur de Nemours, de lui voir aimer une femme qui ne répond point à son amour."

Quel poison pour Madame de Clèves que le discours de 20 Madame la Dauphine! Le moyen de ne pas se reconnoître pour cette personne dont on ne savoit point le nom, et le moyen de n'être pas pénétrée de reconnoissance et de tendresse en apprenant, par une voie qui ne lui pouvoit être suspecte, que ce prince, qui touchoit déjà son coeur, cachoit 25 sa passion à tout le monde, et négligeoit pour l'amour d'elle les espérances d'une couronne? Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si Madame la Dauphine l'eût regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venoit de 30 dire ne lui étoient pas indifférentes; mais, comme elle n'avoit aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler sans y faire de réflexion. "Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout [Page 32] ce détail, m'en croit mieux instruite que lui, et il a une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements en Monsieur de Nemours."

Ces dernières paroles de Madame la Dauphine donnèrent 5 une autre sorte de trouble à Madame de Clèves que celui qu'elle avoit eu quelques moments auparavant. "Je serois aisément de l'avis de Monsieur d'Anville, répondit-elle, et il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une princesse telle que vous pour faire mépriser la Reine 10 d'Angleterre."

"Je vous l'avouerois si je le savois, repartit Madame la Dauphine, et je le saurois s'il étoit véritable. Ces sortes de passions n'échappent point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de 15 Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la manière dont il a vécu avec moi à celle dont il y vit présentement, que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre. 20

"Je m'oublie avec vous, ajouta Madame la Dauphine, et je ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame.[1] Vous savez que la paix est quasi conclue; mais vous ne savez pas que le Roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince 25 don Carlos, son fils. Le Roi a eu beaucoup de peine à s'y résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable: ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du Roi d'Espagne, surtout à elle, qui 30 a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendoit d'épouser un jeune prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le Roi trouvera en elle toute l'obéissance qu'il désire; il m'a [Page 33] chargée de la voir, parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien différente: j'irai me réjouir avec Madame, soeur du Roi. Tout est arrêté pour son mariage avec Monsieur de Savoie, et il sera ici dans peu de temps. 5 Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si entière de se marier. La Cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne l'a jamais vue; et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres beautés." 10

Après ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves, et le lendemain le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours suivants, le Roi et les Reines allèrent voir Madame de Clèves. Monsieur de Nemours, qui avoit attendu son retour avec une extrême impatience, 15 et qui souhaitoit ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortiroit, et qu'apparemment il ne reviendroit plus personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme les dernières visites[1] en sortoient. 20

Cette princesse étoit sur son lit[2]; il faisoit chaud, et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuoit pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; 25 Madame de Clèves n'étoit pas moins interdite, de sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin Monsieur de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction. Madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la 30 perte qu'elle avoit faite; et enfin elle dit que, quand le temps auroit diminué la violence de sa douleur, il lui en demeureroit toujours une si forte impression, que son humeur en seroit changée.

[Page 34] "Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit Monsieur de Nemours, font de grands changements dans l'esprit, et, pour moi, je ne me reconnois pas depuis que je suis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, et même Madame la Dauphine m'en parloit 5 encore hier."

"Il est vrai, repartit Madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose."

"Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, qu'elle s'en soit aperçue; mais je voudrois qu'elle 10 ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point; et, n'osant leur faire paroître qu'on les aime, on voudroit du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. 15 L'on voudroit qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent 20 d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables.[1] Ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par la peur de laisser paroître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments 25 que l'on a pour elles; et, ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on étoit, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisirs, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre." 30

Madame de Clèves entendoit aisément la part qu'elle avoit à ces paroles. Il lui sembloit qu'elle devoit y répondre et ne les pas souffrir. Il lui sembloit aussi qu'elle ne devoit pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle; elle [Page 35] croyoit devoir parler, et croyoit ne devoir rien dire. Le discours de Monsieur de Nemours lui plaisoit et l'offensoit quasi également; elle y voyoit la confirmation de tout ce que lui avoit fait penser Madame la Dauphine; elle y trouvoit quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque 5 chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination qu'elle avoit pour ce prince lui donnoit un trouble dont elle n'étoit pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeuroit 10 donc sans répondre, et Monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'auroit peut-être pas tiré de mauvais présage, si l'arrivée de Monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.

Madame de Clèves étoit si occupée de ce qui venoit de se 15 passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu'elle s'étoit trompée lorsqu'elle avoit cru n'avoir plus que de l'indifférence pour Monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avoit dit avoit fait toute l'impression qu'il pouvoit souhaiter, 20 et l'avoit entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordoient trop bien avec ses paroles pour laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'étoit 25 une entreprise difficile, dont elle connoissoit déjà les peines: elle savoit que le seul moyen d'y réussir étoit d'éviter la présence de ce prince; et, comme son deuil lui donnoit lieu d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. 30 Elle étoit dans une tristesse profonde; la mort de sa mère en paroissoit la cause, et l'on n'en cherchoit point d'autre.

Monsieur de Nemours étoit désespéré de ne la voir presque plus; et, sachant qu'il ne la trouveroit dans aucune assemblée [Page 36] et dans aucun des divertissements où étoit toute la Cour, il ne pouvoit se résoudre d'y paroître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisoit des parties les mêmes jours qu'il y avoit des assemblées chez les Reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour 5 demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il savoit bien que Madame de Clèves ne seroit pas.

Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du 10 monde, et entr'autres Monsieur de Nemours, qui, sur le prétexte d'être encore foible, y passoit la plus grande partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvoit plus demeurer; elle n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y vint: il y avoit trop longtemps qu'elle ne l'avoit vu 15 pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre, par des discours qui ne sembloient que généraux, mais qu'elle entendoit néanmoins, parce qu'ils avoient du rapport à ce qu'il lui avoit dit chez elle, qu'il alloit à la chasse pour rêver, et qu'il n'alloit pas 20 aux assemblées parce qu'elle n'y étoit pas.

Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avoit prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y seroit; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyoit, et en fut sensiblement touché. 25

Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme; mais enfin il s'aperçut qu'elle ne vouloit pas être dans sa chambre lorsqu'il y avoit du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyoit pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y 30 avoit de plus jeune à la Cour; qu'elle le supplioit de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avoit accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisoient beaucoup de choses qu'une femme de son âge ne pouvoit soutenir.

[Page 37] Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit 5 amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si bonne opinion d'elle.

Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure 10 du cercle[1]; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque 15 certitude dans cette science. D'autres soutenoient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet du hasard.

"J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit 20 le Roi; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie. Tout le monde l'alla voir: j'y allai comme les autres, mais 25 sans lui dire qui j'étois, et je menai Monsieur de Guise et Descars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres; peut-être qu'il me connoissoit: cependant il me dit une chose qui ne me convenoit pas s'il m'eût 30 connu. Il me prédit que je serois tué en duel.[2] Il dit ensuite à Monsieur de Guise qu'il seroit tué par derrière,[3] et à Descars qu'il auroit la tête cassée d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, [Page 38] comme si on l'eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut guère satisfait de trouver qu'il devoit finir par un accident si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'apparence que je 5 sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le Roi d'Espagne et moi; et, quand nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler,[1] comme le Roi mon père fit appeler Charles-Quint."

Après le malheur que le Roi conta qu'on lui avoit prédit, 10 ceux qui avoient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y falloit donner aucune croyance. "Pour moi, dit tout haut Monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde qui doit le moins y en avoir"; et, se tournant vers Madame de Clèves, auprès de qui il étoit: 15 "On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serois heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurois la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, Madame, si je dois croire aux prédictions."

Madame la Dauphine, qui crut, par ce que Monsieur de 20 Nemours avoit dit tout haut, que ce qu'il disoit tout bas étoit quelque fausse prédiction qu'on lui avoit faite, demanda à ce prince ce qu'il disoit à Madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette demande; mais, prenant la parole sans hésiter: "Je lui 25 disois, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serois élevé à une si haute fortune que je n'oserois même y prétendre."

"Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit Madame la Dauphine en souriant, et pensant à l'affaire 30 d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir."

Madame de Clèves comprit bien ce que vouloit dire Madame la Dauphine; mais elle entendoit bien aussi que la [Page 39] fortune dont Monsieur de Nemours vouloit parler n'étoit pas d'être Roi d'Angleterre.

Comme il y avoit déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il falloit qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avoit accoutumé. Elle voyoit 5 Monsieur de Nemours chez Madame la Dauphine; elle le voyoit chez Monsieur de Clèves, où il venoit souvent avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer; mais elle ne le voyoit plus qu'avec un trouble dont il s'apercevoit aisément. 10

Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappoit de certaines choses qui partoient d'un premier mouvement,[1] qui faisoient juger à ce prince qu'il ne lui étoit pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas 15 aperçu; mais il avoit déjà été aimé tant de fois qu'il étoit difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimoit.

L'affaire d'Angleterre revenoit souvent dans l'esprit de Madame de Clèves: il lui sembloit que Monsieur de Nemours ne résisteroit point aux conseils du Roi et aux instances de 20 Lignerolles. Elle voyoit avec peine que ce dernier n'étoit point encore de retour, et elle l'attendoit avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se seroit informée avec soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui lui donnoit de la curiosité l'obligeoit à la cacher, et elle 25 s'enquéroit seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la Reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez le Roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avoit envie de le trouver, et elle ne put s'empêcher de dire qu'il étoit flatté.

"Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine, qui étoit 30 présente; cette princesse a la réputation d'être belle et d'avoir un esprit fort au dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère. [Page 40] Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautés angloises." 5

La Reine Dauphine faisoit faire des portraits en petit[1] de toutes les belles personnes de la Cour, pour les envoyer à la Reine sa mère. Le jour qu'on achevoit celui de Madame de Clèves, Madame la Dauphine vint passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y 10 trouver: il ne laissoit échapper aucune occasion de voir Madame de Clèves, sans laisser paroître néanmoins qu'il les cherchât. Elle étoit si belle ce jour-là qu'il en seroit devenu amoureux, quand[2] il ne l'auroit pas été; il n'osoit pourtant pas avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la 15 peignoit, et il craignoit de laisser trop voir le plaisir qu'il avoit à la regarder.

Madame la Dauphine demanda à Monsieur de Clèves un petit portrait qu'il avoit de sa femme, pour le voir auprès de celui qu'on achevoit. Tout le monde dit son sentiment de 20 l'un et de l'autre, et Madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venoit d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il étoit; et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table. 25

Il y avoit longtemps que Monsieur de Nemours souhaitoit d'avoir le portrait de Madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui étoit à Monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyoit tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étoient dans ce 30 même lieu, il ne seroit pas soupçonné plutôt qu'un autre.

Madame la Dauphine étoit assise sur le lit, et parloit bas à Madame de Clèves, qui étoit debout devant elle. Madame [Page 41] de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'étoit qu'à demi fermé, Monsieur de Nemours, le dos contre la table qui étoit au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenoit adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'étoit son portrait, et elle en fut si 5 troublée que Madame la Dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutoit pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardoit. Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Madame de Clèves qui étoient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'elle eût vu 10 ce qu'il venoit de faire.

Madame de Clèves n'étoit pas peu embarrassée: la raison vouloit qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'étoit apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avoit pour elle; et, en le lui demandant 15 en particulier, c'étoit quasi l'engager à lui parler de sa passion; enfin elle jugea qu'il valoit mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvoit faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisoit. Monsieur de Nemours, qui remarquoit son embarras et qui en devinoit 20 quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas: "Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage." Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse. 25

Madame la Dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames. Monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Madame de Clèves. Il sentoit tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimoit la plus 30 aimable personne de la Cour; il s'en faisoit aimer malgré elle, et il voyoit dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.

[Page 42] Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin: comme on trouvoit la boîte où il devoit être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il étoit tombé par hasard. Monsieur de Clèves étoit affligé de cette perte; et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa 5 femme, mais d'une manière qui faisoit voir qu'il ne le pensoit pas, qu'elle avoit sans doute quelque amant caché à qui elle avoit donné ce portrait, ou qui l'avoit dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se seroit pas contenté de la peinture sans la boîte. 10

Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Madame de Clèves; elles lui donnèrent des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînoit vers Monsieur de Nemours; elle trouva qu'elle n'étoit plus maîtresse de ses paroles et de son visage; 15 elle pensa que Lignerolles étoit revenu, qu'elle ne craignoit plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avoit plus de soupçons sur Madame la Dauphine, qu'enfin il n'y avoit plus rien qui la pût défendre, et qu'il n'y avoit de sûreté pour elle qu'en s'éloignant; mais comme elle n'étoit pas maîtresse de 20 s'éloigner, elle se trouvoit dans une grande extrêmité et prête à tomber dans ce qui lui paroissoit le plus grand des malheurs, qui étoit de laisser voir à Monsieur de Nemours l'inclination qu'elle avoit pour lui. Elle se souvenoit de tout ce que Madame de Chartres lui avoit dit en mourant, et des 25 conseils qu'elle lui avoit donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Il lui sembla qu'elle lui devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle 30 fut étonnée de l'avoir eue; elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.

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